‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 580 sur 734 · CHAPITRE LXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIX

Don Chérubin de la Ronds partage les fonctions de

Saizedo. et s’en acquitte parfaitement bien. It épouse

dons Ulanca. Histoire tragique de trois frères indiens.

Aussitôt que je fus déclaré collègue de don Juan de Saizedo , tous les commis des bureaux de la vice-royauté vinrent avec empressement me saluer comme leur supérieur ; et je reçus bien des visites , la plupart des gentilhommes et des principaux bourgeois de Mexico m’étant venus voir pour faire connoissanre avec un homme qu’ils savoient être le meilleur ami de Saizedo , et sou gendre désigné.

Dans les commencements je n’allois que pas à pas, et ne faisois rien que je n’eusse auparavant consulté mon oracle, c’cst-à-dirc mon ancien, qui , prenant à m’instruire nn plaisir qui me ravissoit, me donnoit de jour en jour plus de goût pour les affaires. Je m’y appliquai avec tant d’ardeur , que je n’eus pas long-temps besoin d’un guide. Après trois mois d’exercice , on eût ditque je n’avois toute ma vie fait autre chose que ce métier-là. U est vrai que je mettois toute mon attention à copier mon modèle , et j'y réussis si bien , qn’oo me surnomma par excellence dans la ville lesingede Saizedo. Jene sais pas même si je ne surpassai pas mon original dans l’art de recevoir polimenties personnes qui avoient recours à notre ministère. U est constant du moins que don Juan n’eut rien à me reprocher sur cet article. Au contraire, il me dit un jour, m’ayant vu faire des politesses à nn simple bourgeois : Fort bien , mon (ils, fort bien, voilà l’accueil qu'il faut faire à tous les ciloyensqui s’adressent à nous. Soit qu'on

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leur accorde ou qu’on leur refuse ce qu’ils demandent , nous devons toujours les renvoyer satisfaits de nos manières.

Je n’avois donc pas le défaut qu’ont assez souvent les premiers secrétaires, et quelquefois mémo les derniers commis : je ne faisois pas le petit ministre. Je dirai plus , je joignois à mon air doux et civil un cœur obligeant. Je rendois tons les services que je pouvois , et principalement aux personnes malheureuses qui venoient implorer mon appui. Par là j'acquis la réputation d'honnéte homme, et gagnai l’estime et l’amitié de toute la ville.

Mon collègue s’applaudissoit de son ouvrage. Il étoit ravi de inc voir si bien justifier son choix ; et le temps auquel il se proposoil de me donner sa fille étant venu, il me la fit épouser solennellement dans l’église cathédrale de Mexico, en présence dn comte et de la comtesse de Gclves, et de tous les officiers de 1a chancellerie. Les principaux gentilshommes de la ville assistèrent aussi à cette cérémonie, entre autres don André d’Alvaradc, mon ami , et don Joseph de Sandoval , tons deux descendus en ligne directe de ces braves capitaines de Cortès qni ont tendu leurs noms si célèbres. On y vit pareillement don Christoval, petit-fils de ce fameux Carcias llolquin, qui se saisit du canot et de ia personne du roi Cuahutiinoc , successeur de Montézumc. En un mot , les cavaliers les plus distingués s’y trouvèrent avec leurs épouses ; ce qni forma une brillante assemblée. Blanche et moi, après avoir reçu la bénédiction nuptiale de la main de l’archevêque, nous retournâmes au palais , oû nos noces tarent célébrées avec éclat pendant trois jours : festins, bals, concerts et comédies, tout fut mis en œuvre pour les rendre magnifiques.

Quand les réjouissances tarent finies , je m'attachai aux affaires encore plus qu’auparavant ; et bientôt monseigneur devint si content de moi , qu’il ne mit presque plus de différence entre le beau-père et le gendre, il nous consul toit tous deux sur les ordres importants qu’il recevoit de la cottr, et quelquefois il arrivoit que mon opinion prévaloit sur celle de don Juan , qui , loin de s’en montrer jaloux, en paroissoit charmé.

Le comte faisoit grand cas de nos avis, mais il ne les suivoit pas toujours ; et quand il s’étoit mis une chose en tète , nous ne pouvions , ni l'un ni l’autre , le détourner de son dessein. Il faut que je rapporte un trait de son opiniâtreté, par lequel on pourra connoîlre quel bomme c’étoit que ce seigneur. Il apprit un jour que dans la province de Mcclioacan il y avoit trois frères, gentilshommes indiens , qui demeuraient sur le bord d’une rivière dans laquelle il se trouvoil de l'or en qucl-

quos endroits qu’ils n’ignoroient pas, puisqu’on savoil qu’ils avoieut trafiqué de la poudre d’or avec un marchand de Séville. Le comte de Gelves, prompt à saisir les occasions d’augmenter ses richesses, envoya dans le pays de Méchoacan des soldats espagnol s, avec ordre d’enlever ces trois frères et de les amener à Mexico ; ce qui fut exécuté avec autant d’exactitude que de diligence. On rail les Indiens dans la prison du palais. Le viceroi les interrogea lui-même. Ils nièrent qu’il eussent aucune connoissance des endroits de la rivière où Ton prélendoit qu’il y eût de l’or. Pour les engager à les découvrir . on employa d’ahord la douceur et de belles promesses, ensuite les menaces , et même les tourments. Tout cela fut inutile , on ne put leur arracher leur secret.

Si son excellence nous eût voulu croire , Salzedo et moi.elle en seroit demeurée là. Il aurait renvoyé ces malheureux dans leur pays , et se seroit contenté de les avoir inhumainement traités. Tel fut notre avis, qui pourtant ne* fut pas suivi, tout judicieux qu’il étoit. Le vice-roi, ne pouvant perdre l’espérance de tirer de l’or de ces prisonniers, prit le parti d’écrire à la cour pour informer le premier ministre de ce qui s'éioit passé, et lui demander ce qu’il deroit faire de ces trois gentil— hommes indiens. Le duc d’OIivarès , s’imaginant déjà tenir vingt touneaux de poudre d’or, fit promptement réponse au comte de Gelves, et lui ordonna de faire sans façon trancher la tète aux trois frères, s’ils s'obsliuoient à garder le silence.

Quoique cet ordre parût cruel au vice-roi , il ne laissa pas de se disposer à faire cette sanglante exécution , quelque chose que nous pussions, mon collègue et moi , lui représenter pour l’empêcher de se couvrir du sang de trois hommes qui ne persistoient à se taire que parce qu’ils n’avoient peut-être rien à dire. 11 opposoit à nos discours deux raisons auxquelles nous fûmes obligés de nous rendre. Premièrement, il connoissoit le caractère du comte-duc, ministre altier, et qui vouloil qu’on lui obéit sans remontrance : d’ailleurs, il le méuageoit pour sc faire continuer dans son poste quelques années au-delà du terme de sa commission, lequel étoit près d’expirer; car il y a voit déjà quatre ans qu’il gouvernoit le Mexique, dout la vice-royauté ue dure que cinq ans, mais qui quelquefois est prolongée jusqu’à dix par le moyen des présenta que le vice-roi fait en Espagne, tant au premier ministre qu’au conseiller du conseil des Indes.

Lorsque je vis les trois victimes infortunées de l’avarice du comte-duc et du vice-roi menacées d’une prochaine mort, j’en eus compassion : Monseigueur, dis-je à son excellence , avant qu’on répande le sang de ces Indiens, mettons l’adresse en

; usage , puisque la torture a été inutile, le comtois un jacobin qui est fort éloquent, et qui parle parfaitement la langue indienne. Je crois que s’il voyoit les prisonniers, et qu’il eût avec eux plusieurs entretiens, il viendrait à bout de leur faire révéler ce qu’ils cèlent avec tant d'opiniâtreté, .l’approuve votre idée, répondit le comte, et rien ne doit nous empêcher de la suivre. Allez tout à l’heure chercher ce religieux . et me l’amenez : s’il peut réussir dans cette allaire, il n’a qu’à compter que je lui ferai avoir un évêché. Je montai aussitôt en carrosse , et me rendis au couvent des jacobins, en disant en moi-même : Vire Dieu ! si mon ami Carambola pouvoit devenir évêque , ce seroit fort plaisant.

Qui vous amène ici ? s’écria le père Cyrille dès qu’il me vil paraître. Y a-t-il quelque chose pour votre service? Il s’agit plutôt du vôtre, lui répondis-je , puisqu’il est question d’une mitre qu’ou veut vous meure sur la tête. J’espère que vous vous expliquerez, me dit-il; car je ne vous entends point. Je ne crois pas être du bois dont on fait les évêques, quoiqu’on élève tous les jours à l’épiscopat des sujets de notre ordre. J’appris an moine le motif de ma visite , et à quelle condition l’on promettoit de le faire prince de l’église. Oh î je ne tiens pas encore la mitre , reprit-il en branlant la tête : ce qu’on attend de moi n’est pas facile à faire. Vous vous moquez, seigneur Carnéadès , lui répliquai-je en riant : vous qui possédez l’heureux talent de persuader, vous qui parlez si bien le langage proconchi, vous craignez de ne |x>nvoir engager ces trois prisonniers à répondre aux intentions de 1a cour, pour sauver leur vie ? Oui, repartit le père Cyrille, je crains de n’en pouvoir venir à bout. Vous ne coonoissez pas les Indiens. Il y en a qui sont si fermes dans les résolutions qu'ds ont prises, que les supplices les plus cruels ne sauraient les épouvanter. Si ceux-ci sont convenus entre eux de mourir, plutôt que de découvrir ce qu’ils veulent cacher, c’est en vain qu’on se flatte de les y contraindre. Je veux bien néanmoins, ajouta-t -il, en faire l’épreuve pour contenter le vice-roi ; mais je doute fort que sou excellence soit fort satisfaite de l’événement.

Je menai au palais le jacobin, et le présentai à monseigneur, qui lui dit : Père, vous savez de quoi il s’agit. Don Chérubin doit vous avoir mis au fait; et comme il m’a fort vanté votre éloquence, j’ai tout lieu de me flatter que vous engagerez les trois Indiens à rompre un silence qu’ils s’obstinent à garder, et qui leur deviendra funeste 1 s’ils ne se rendent à nos remontrances. Voyez-les, je vous prie; entretenez -les en leur propre langue, î et faites en sorte, s’il est possible , qu’ils obéissent | aux ordres du roi , en indiquant les endroits de U

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