CHAPITRE LXIX
rivière dans lesquels il y a de l’or. Rcprésentezleur que » sans celte indication , leur perle est certaine, au lieu que, s'ils la font de bonne grâce, je leur en tieudrai compte, et leur ferai de grands avantages. Quant à vous, père, ajouta-t-il , soyez assure que si vous réussissez , la cour reconnoîtra ce service. Monseigneur, répondit le père Cyrille, je suis disposé à seconder votre zèle pour le serv ice du roi , et je n’épargnerai rien pour satisfaire votre excellence ; mais, je l’ai déjà (lit à don Chérubin , je ne sais si mes exhortations auront le succès que vous vous en promettez.
En même temps notre jacobin , pour montrer qu’il ne demandoit pas mieux que de contribuer à l’accomplissement des désirs du comte, ou plutôt que d’être évêque , se fit conduire à la prison où les trois Indiens étoient enfermés, et demeura quatre heures avec eux. Nous tirions, monseigneur et moi , un augure favorable d’une si longue visite, et nous ne pouvions oous imaginer que les Indiens fussent assez insensés pour vouloir préférer la mort à la vie. Cependant nous nous trompions. L’académicien de retapa revint nous trouver d’un air mortifié : Ces malheureux, nous dit-il, ne sont pas capables d’entendre raison dans le désespoir qui les possède. Je les ai vainement exhortés à se conformer aux volontés de la cour; mes discours n’ont fait qu’irriter leur fureur. Ils persistent à soutenir qu’ils ignorent s’il y a de l’or dans cette rivière où l’on prétend qu'il s’en trouve ; et ils ajoutent à cela que , quand ils le sauraient , ils ne l'avoueraient pas, (tour punir l'avidité de la cour et du vice-roi. Hé bien , dit alors son excellence irritée de la fermeté des prisonniers, ils périrout , puisqu’ils veulent s’approprier des richesses qui appartiennent au roi.
Ces paroles du comte furent suivies d’un arrêt de mort qu’il prononça contre eux, en conformité de l’ordre sanguinaire de la cour , et cela sans opposition de la part des juges de la chancellerie, quoique ces officiers soient en droit de s’opposer aux desseins injustes des vice-rois ; ce qu’il faut sans doute attribuer à la crainte qu’ils avoieut de déplaire au ministre, dont ils connoissoieut l'esprit vindicatif.
On dressa donc dans la place du marché un échafaud , sur lequel on lit premièrement monter l’ainé des trois frères indiens. Il étoit accompagné du père Cyrille , qui l’exhortoit en proconchi à conteuler le vicc-roi , tandis que de l’autre l’exécuteur tenoit à la main un large coutelas dout il afiectoit de faire briller la lame aux yeux du malheureux qu’elle meuaçoit : mais l’Indien, regardant d'un œil intrépide l'appareil de son supplice, et , plus fatigué qu'ébranlé de l'exhortation du
moine, sc hâta de tendre la gorge au bourreau, qui lui porta le coup mortel.
On fit aussitôt venir le second frère , à qui le religieux voulut persuader qu’il ne devoit pas suivre l’exemple de son aîné. Discours inutile, lui dit l’Indien , qui parloit un peu la langue espagnole. Mon ami , poursuivit-il en s’adressant à l’exécuteur, fais promptement ton devoir; consomme l’ouvrage injuste et barbare de tes supérieurs. A ces mots , il pencha la tète sur le billot , et le bourreau la lui trancha.
Il ne rcsloit plus à expédier que le cadet des trois frères. Celui-ci ne parut pas sitôt sur l'échafaud , qu’on entendit un murmure parmi les assistants, qui étoient en très-grand nombre ; et ce murmure étoit un effet de la compassion générale que sa vue excitoir. Il est constant qu’on ne pouvoit le considérer sans déplorer son malheur. C’étoit un garçon de vingt ans tout au plus, de belle taille-et de bonne miue. Les dames, qui sont naturellement pitoyables , plaignoient sa jeunesse , et souhaitoient qu’il n’imitât poiut ses frères. Tous tes spectateurs faisoient des vœux pour lui au ciel. Pour moi , j’espérois , et monseigneur sc llattoit aussi de cette espérance , que ce jeune Indien pâlirait en voyant le fer levé sur sa tête, et les corps de ses aînés étendus sur l’échafaud. Le père Cyrille même , malgré la connoissancc qu'il avoit de la fermeté des Indiens, ne désespérait pas d'arracher celui-ci au trépas ; et , pour cet effet , redoublant ses efforts , il épuisa les discours les plus éloquents de son recueil académique : mais il ne fut pas plus heureux dans cette entreprise qu’il l’avoit été à Guatimala dans l’affaire de l’élection d’une supérieure ; car quand le jeune Indien aperçut par terre les têtes de ses frères séparées de leurs troncs, il les ramassa toutes deux eu fureur, et les baisant l’une après l’autre avec transl>ort : Attendez, s’écria-t-il en sa langue, attendez, nus chers frères , je vais vous suivre. La mort n'a pour moi que des charmes, puisqu’elle va me rejoindre à vous. Le jacobin , jugeant par ces paroles que ce furieux vouloit périr, cessa de l’exhorter à vivre , et l’abandonna au bourreau , qui lui abattit la t été.
I a place du marché retentit aussitôt d’un cri d’Iiorrcur. Tout le peuple éclate en murmures confus. On plaint ces trois Indiens, et leurs juges sont accusés d’injustice, fl est certain que cette aventure fit peu d'honneur au comte de Gdves et au premier ministre ; mais je crois que ces deux seigneurs furent moins mortifiés d’avoir fait injustement mourir trois gentilshommes, que d’avoir infructueusement commis une si mauvaise action. Pour don Juan de Saîzedo et moi , nous en fûmes véritablement affligés, ausri bien que le petit père
Cyrille, qui s'en retourna tristement à son monas- ' 1ère comme un homme cp.ii perdoil un évêché.