‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 582 sur 734 · CHAPITRE L\X · texte numérisé non relu

CHAPITRE L\X

P.ir quel hasard Toxlon fli tout-à-coup fortuné, et de

la louable re-olution qu'il prit bientôt apres. Don

Alexis soit partir tans regret sa créole, épouse de

Toslon.

Le lendemain de ce tragique événement , il en arriva un plus réjouissant au palais. Blandine s’étant aperçue que don Alexis avoit abusé de la foiblesse qo’elle avoit eue pour lui . fit confidence à Toslon de l’état où elle sc trouvoit ; et ce domestique aussitôt en avertit la vice-reine.

Celte dame en parut aussi étonnée que si elle n’eût pas dû prévoir cet accident. Ah ! mon ami . lui dit-elle, que viens-tu m’apprendre î cette nouvelle me perce le cœur. Je n’aurois jamais cm Blandine capable de s'oublier jusque-là. Madame, lui répondit Toslon , vous savez qu’un tendre engagement va plus loin qu’on ne pense. Quand la maîtresse est attendrie , et l’amant bien passionné, la raison et la vertu perdent aisément sur eux leur empire.

Ah ! foible Blandine, reprit la comtesse, qu’astu fait ! l>evois-tu laisser prendre à mon fils des libertés qu’on ne permet qu’à un époux? Mais pourquoi te faire ce reproche ? C’est à ma seule imprudence qu’on doit imputer ton malheur. Hélas î c’est moi qui l’ai perdue , en t’exposant au péril où ta sagesse a succombé. Après cette tirade de démonstration de douleur : Je serais inconsolable , poursuivit-elle en changeant de ton , si le mal étoit sans remède. Heureusement il y en a. Oui , sans doute , il est un moven sûr de sauver l’honneur de Blandine : il n’y a qu’à la marier promptement à quelque honnête homme , à toi par exemple : tu me parois lui convenir. Madame , lui repartit Tœton , je vous remercie de la préférence.

Tu as raison de m’en remercier, s'écria la vicereine ; apprends , mon ami , que tu ne feras pas une mauvaise affaire en t’unissant avec Blandine. Premièrement, cette créole est fort jolie, et je lui donnerai une grosse dot ; avec cela je te promets un emploi considérable , et , ce qui ne doit pas être compté pour rien , ma protection. Franchement, Madame . dit Toston avec beaucoup de vivacité, vous m’éblouissez : il faudrait que je fusse ennemi de ma fortune si je refusois un pareil établissement. C’en est fait , je suis tout prêt à conserver l’honneur de Blandine aux dépens du mien.

La vice-reine, charmée de voir ce garçon dans res sentiments, se bâta de lui faire épouser sa

créole , dont la réputation , par ce mariage , no reçut aucune atteinte; car personne ne fut étonné de voir un valet de chambre de don Alexis se marier à une suivante de la comtesse. Ce qu’il y eut de bon pour l’épouseur dans cet hymen précipité , c’est qu’il toucha mille pistoles d’Espagne que la vice-reine lui fit compter. Ajoutez à eda trois mille écus qu’il reçut de moi pour récompense des services qu’il m’avoil rendus.

Lorsque ce domestique sc vit si bien en argent , il lui prit envie de retourner dans son pays et d’y mener sa femme , dont il étoit depuis longtemps amoureux , et plus aimé que don .Alexis , de sorte qu’il pouvoit se flatter, aussi bien que ce jeune seigneur, d’être le véritable père de l’enfant qui devoit naître de Blandine. Il me communiqua son dessein. Monsieur, me dit-il . quoique le séjour de Mexico soit peut-être le plus beau qu’il y ait sur la terre habitable , j’ai résolu de le quitter pour aller revoir ma patrie et nies parents. Mon père, qui , comme vous savez , est maître d’école dans la ville d’Alcaraz , vit encore, de même que ma mère , à moins que depuis notre séparation la mort ne me les ait enlevés tous deux. Ils ne sont pas riches, et vous jugez bien que le retour d’un généreux fils qui a fait fortune leur sera fort agréable.

Outre le plaisir que je me fais , poursuivit-il , de rendre leur sort un peu plus doux , je sens que je n’en aurai pas moins à porter de vos nouvelles au seigneur don Manuel de Pedrilla , voire beau-frère et votre ami , qui doit être dans une impatience mortelle d’en recevoir. Il n’en faut pas douter, lui dis-jc ; don Manuel m’aime trop [jour n’étre pas en peine de moi ; et , de mon côté, je serais indigne de son amitié si je tardois plus long-temps à l’informer de l’heureuse situation où je me trouve. Aussi suis-je dans le dessein de la lui faire savoir , le plus tôt qu’il me sera possible , par une lettre qui en contiendra un ample | détail.

Non , non , Monsieur, interrompit Toston , c’est un soin dont je me* charge. Je l’instruirai mieux • de vive voix que vous ne pourriez faire par uue lettre , de tout ce qui vous est arrivé depuis votre départ d’Alcaraz. De plus, je serai en état de répondre à toutes les questions qu’il voudra me faire , et vous ne doutez pas qu’il ne m’en fasse une infinité. Il est constant , repris-je , qu’un rapport de ta part seroit préférable à la plus longue dépêche; mais je crains une chose : don Alexis ne voudra (vas consentir à l’éloignement de Blandine. Oh ! que si , repartit Toston ; l’amour de ce seigneur s’est bien ralenti : il commence à se détacher de sa créole ; et , marchant sur les traces de I son père, malgré tout cc que nous avons pu faire.

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