CHAPITRE LXXII
Des tristes el fâcheuses suites qu'eut l’enlèvement de l'archevêque de Mexico. Le vice-roi est obligé de se retirer ehei les Cordeliers. Don Chérubin . sa femme et son beau-père s’y retirent aussi. Don Chérubin sort de Mexico-
Don Juan et moi, nous fûmes affligés de cet enlèvement, prévoyant bien qu’il anroit de fâcheuses suites. Nous avions des espions qui nous rendoient un compte exact de ce qu’on disoit dans la ville, et nous avions lieu de juger par leurs rapports que les habitants n’a pprou voient point la conduite que le comte avoil tenue, et même qu’ils lui donnoient le tort.
Nous apprîmes bientôt que les ecclésiastiques surtout étoient animés contre son excellence; qu'ils inspiraient à la populace un esprit de révolte, et qu'ils excitoient les créoles, les Indiens et les mulâtres, ennemis secrets du gouvernement, h commencer la sédition. Insensiblement le nombre des mécontents grossit à un point, qu’il sembloit que toute la ville eût pris parti contre le vice-roi. Ses domestiques ne pou voient paraître sans s’exposer à des insultes. Salzedo même et moi, nous fûmes enveloppés dans la haine du peuple, qui s’imaginoit sans doute que nous avions eu part au monopole du sel. Enfin tout annonçoit la prochaine sédition que le retour de Tirol à Mexico fit éclater. Le premier qui leva k* bouclier fut un prêtre, lequel voyant passer dans la place du marché ce capitaine à cheval, s’avisa de crier : « Voilà «celui qui a osé porter sa main impie sur le mi- « nistre du Seigneur. »
A la voix de ce prêtre la populace s’émeut, s’assemble, et poursuit à coups de pierres jusqu’au palais Tirol, 'qui, craignant un soulèvement général, fait fermer les portes. La précaution ne fut pas inutile, car l'affaire devint sérieuse. En moins d’un quart d’heure il se trouva dans la place plus de six mille personnes de toutes sortes de conditions, qui, prodiguant des injures à Tirol, se mirent à crier àl'envi qu’il falloit l’exterminer.
Jusque là les séditieux n’avoient encore fait que du bruit ; et le vice-rai, croyant que pour le9 apaiser il n'y avoit qu'à les envoyer prier de sa part de se retirer dans leurs maisons, en les assurant que Tirol s’étoit sauvé du palais par une porte de derrière, me chargea de celte commission, de laquelle j'aurais volontiers cédé l’honneur à un autre, et dont pourtant je m’acquittai d’un air assez hardi pour un homme qui s’exposoit à être lapidé ; ce qui pensa m’arriver : car m’étant montré à un balcon pour parler aux mutins, je vis
heureusement aucune ne m’atteignit. Comme il n’y avoit que des coups à gagner en voulant faire entendre raison à ces enragés, je me retirai sagement, et, par ma brusque retraite, j’évitai le sort de l’empereur Monlézume
Les choses n’en demeurèrent point là. Quelques prêtres, s’étant mis de la partie, irritèrent la fureur des mécontents, dont quelques-uns, s’étant armés de fusils, commencèrent à tirer aux j fenêtres, et à faire siffler les halles dans le palais,
I tandis que d’autres, avec des leviers, s’efforçoient d’abattre la muraille pour y entrer. Pendant cinq ou six heures que dura ce tumulte , un page et deux gardes du conue, qui parurent aux balcons avec des carabines pour riposter aux tireurs du dehors , eurent le malheur de |>érir, après avoir ! de leur côté couché par terre quelques séditieux.
Nous en aurions fait un grand carnage si nous ! eussions eu quelques pièces de canon ; mais il u’v ! en avoit ni dans le palais ni dans la ville , les Espagnols n’appréltcndant point d’être attaqués par des nations étrangères.
Au défaut du canon, le comte de Gelves fit arborer sur ses balcons l’étendard royal, sonner la trompette, pour appeler les habitants au secours de leur roi, dont il représentoil la personne. Ce qui fut encore inutile , puisqu’aucun de ses amis ni des officiers de la chancellerie n’accourut pour le défendre. Cependant la nuit s’approchoit , et les mécontents i’attendoient avec impatience pour augmenter le désordre. Comme ils s’étoient aperças que la porte de la prison pouvoit aisément être enfoncée , ils l’enfoncèrent, ou plutôt le geôlier la leur ouvrit. Ils mirent en liberté les prisonniers, qui, sc joignant à eux, les aidèreut à mettre le feu à la prison , et à brûler une partie du palais. Alors les principaux habitants, craiguant que la ville 11e fût réduite en cendres , sortirent de leurs maisons, et, pour leurs propres intérêts,
1 apaisèrent la populace. Us lui firent éteindre le feu ; sans cela Mexico eût eu le destin de la ville ! de Troie.
! Mais s’ils eurent assez d’autorité pour empê- | cher que la canaille ne brûlât le (valais du viceroi , ils n’eurent pas le pouvoir de préserver du J pillage tous les effets de ce seigneur, line partie de ses meubles fut enlevée ; et lui-même, pour pourvoir à la sûreté de sa personne , sc vit obligé de se réfugier avec son épouse et son fils chez les cordeliers, qui étoient les seuls moines qui ne fus- ' sent pas ses ennemis. Ces pères lui donnèrent un logement assez commode dans leur couvent, qui
1 Ce prince fut tué d'un coup de pierre , comme il parloit du hnu( d'un balcon à ses sujets, pour les engager à mettre les armes bas.
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est d’une vaste étendue. Ce logement étoit celui j du père provincial de l’ordre, qui n’étoit point alors à Mexico. C’étoit un grand corps-de-logis qui contenoit plusieurs appartements fort petits et très-simplement meublés, à l’exception de celui où coucboit sa révérence. Pour ce dernier, il étoit composé de cinq ou six pièces , et l’on peut dire qu’on n’y vovoit rien qui sentît b pauvreté religieuse.
Salzedo, Blanche et moi , nous allâmes joindre le comte au couvent pendant la nuit. Scs princi- j paux domestiques et les nôtres s’y rendirent aussi, et nous nous trouvâmes enfin tous logés, tant bien i que mal. Le lendemain , dès la pointe du jour, monseigneur notis fit appeler, mon beau-père et moi, pour délibérer tous trois sur ce qu’il convcnoit de faire dans une si triste conjoncture. Il n’y , a point d’autre parti à prendre, dit don Juan, . que d’envoyer promptement un homme d’esprit j et de confiance au duc d’OIivarès , pour l’informer de cette révolte; et je ne crois pas qu’on puisse choisir un homme plus capable de bien faire cette commission que don Chérubin. Je suis de votre avis, Salzedo, dit le comte; il faut que don Chérubin parte incessamment pour Madrid : on ne peut user de trop de diligence.
Le vice-roi employa toute la journée à faire aes dépêches pour la cour et à me donner des instructions, et le surlendemain je pris la roule de la Vera-Cruz avec un valet de chambre et un laquais. Je laissai donc son excellence , madame la comtesse, don Juan et ma femme, chez les Cordeliers de Mexico; et, faisant toute la diligence possible, je gagnai la Vera-Cruz, où j’appris que l’archevêque don Alonso de Zerna étoit parti pour l'Espagne depuis deux jours. Comme il y a toujours dans le port de cette ville un vaisseau préparé pour le service du vice-roi, je m'embarquai dessus sans perdre de temps , et fis mettre à la voile pour Cadix, où j’arrivai après une heureuse et courte navigation.