‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 595 sur 734 · CHAPITRE LXXVJII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVJII

Entrevue du jeune comte et de doua Léonore. Sa suite. Le comte de Getves propose un parti avantagent à son 61s. Seconde entrevue de nos deui amants. Ce qui t'j passe. Bon avis que donne Btandim. Don Alexis le suit. Quelle droit la personne qu'on vouloir lui donner en mariage.

Blandine approuva ce dessein , qui lut exécuté. Le jeune comte de Gelves, conduit par son confident, arriva entre onze heureset minuits la porte du jardin, dans lequel ils furent introduits par Léonore et par sa suivante , qui les altendoient impatiemment. Don Alexis aborda la dame d’un air respectueux. Elle le reçut de môme ; et , après quelques compliments de pure politesse de part et d’autre , ils commencèrent à prendre le ton des amants. Toston et sa créole , voyant qu’ils alloient s’engager dans trac tendre conversation, se retirèrent pour s’entretenir aussi en particulier de leurs petites affaires.

L’amour, qui rend les henres si longues aux amants, quand ils sont éloignés deccqu’iisaiment, les fait passer en récompense bien rapidement lorsqu’ils sont ensemble. Il étoit déjà jour, que don Alexis et sa maîtresse ne songeoient point encore A se séparer. Il fallut que les confidents les en avertissent; soin que prit volontiers Toston, à qui la nuit ne paroissoit pas si courte qu’à son maître. les deux amants se quittèrent enfin , en se disant adieu jusqu’à la nuit suivante.

Cette entrevue , ainsi que l’avoit prédit l’époux de la créole, irrita leur passion. Dès que don Alexis fut hors du jardin , il se mit à vanter les agréments de Léonore , et principalement son es» prit , et il ne fit que rebattre la même chose toute la matinée. Il ne fut occupé pendant le jour que du plaisir que lui promettoit une seconde entrevue ; mais, avant qu’il pût jouir d’un si doux entretien, il fut obligé d’en essuyer un qui lui fit peu de plaisir. Lecomte son père, après le soupe, s’étant renfermé avec lui dans son cabinet, lui tint ce discours : Mon fils, j’ai une affaire de la dernière importance à vous communiquer : le premier ministre , pour me prouver qu’il a pour moi une sincère et véritable amitié, m’a dit qu’il vouloit vous marier , et vous donner une femme de sa main.

Don Alexis a ces paroles se troubla , et demeura tout interdit. Comment donc, continua le père, le mariage vous fait-il peur? Ah! quand vous saurez quelle personne le ministre propose, je suis persuadé que vous n’aurez point de répugnance a l’épouser. Le jeune comte, s’étant nn peu remis de son trouble, lui dit : Seigneur, je suivrai toujours aveuglément vos volontés;, nuis

daignez me permettre de vous dire que je sens pour le mariage une aversion

Vous me trompez, interrompit son excellence, vous dissimulez : je vois bien ce qui vous révolte contre l’hymen dont il s’agit ; votre cœur s’est en- I gagé ailleurs. Follement épris de quelque aventurière , vous voulez vous faire un point d’hon- ; neur de loi être fidèle.

Non, seigneur, repartit don Alexis, je ne brûle point d’une honteuse ardeur. J’aime, il est vrai, et je ne m’en défends pas ; mais l’objet de mon amour n’est pas d’une naissance à me faire rougir des sentiments qu’il m’a inspirés. Si vous voulez que je vous apprenne quelle est sa famille.... Je vous en dispense , interrompit le père pour la seconde fois : je ne suis pas curieux de connoître cette dame, et je vous ordonne d’y renoncer. Je ne veux pour belle-fille que celle qui m’est offerte par le ministre ; et sachez que c’est une personne qni joint à la jeunesse et à la beauté une noble origine | et de grands biens. Allez , ajouta-t-il , allez consulter là-dessus don Chérubin de la Ronda , votre gouverneur ; je suis persuadé que ses conseils seront conformes à mes intentions.

Le jeune seigneur sortit à l’instant du cabinet sans répliquer ; mais au lieu de me venir chercher, il jugea plus à propos d’aller trouver Toston. Il lui apprit la violence que son père prétendent faire à scs sentiments; et après s’ètrc plaint de celte tyrannie: Mon ami, dit-il à ce confident, que faut-il que je fasse pour me conserver à Léonore? Comment me tirer de cet embarras? Monsieur, lui répondit Toston, la chose n’est pas facile. Mon seigneur votre père , comme vous savez , est diablement opiniâtre : il a résolu qne vous épousiez la personne proposée par le ministre ; il n’en démordra point. Mais il n’est pas encore temps de nous désespérer. F.mp!oyons auparavant la ruse. Feignez , paraissez consentir à ce mariage , pendant que j’imaginerai quelque expédient pour le rompre. Ali! Toston, s’écria don Alexis à ces paroles, qui sembloient flatter son amour de quelque espérance, si lu peux en venir à bout, il n’y arien que tu ne doives attendre de ma rcconnoissance. Courons, volons au rendez-vous, poursuivit-il; je veux informer Léonore du malheur qui nous menace, l’assurer que je mettrai tout en usage pour le détourner , et lui renouveler enfin le serment que je lui ai fait de n’étre jamais qu’à elle.

Ils retournèrent tous deux au jardin , où Léonore et sa suivante s’entretenoient, en les attendant, des bonnes qualités de don Alexis. Blandine, quilesconnoissoit mieux que personne, élevoit jusqu’aux nues ce jeune seigneur. Les amants gagnèrent un cabinet de verdure où ils avoient passé la nui t précédente, etlesépouxse retirèrent dans un autre

endroit . où Toslon dit d'abord à Blandine : Mon enfant, la vie est une succession continuelle de bien , de mal , de joie et de cbagrid. Hier au soir, par exemple, nous vînmes ici gais comme des pinsons ; nous y venons aujourd'hui plus tristes que des bibous ! Hé ! quel sujet de tristesse pouvezvous aroir? lui dit sa femme. Vous auroit-on annoncé quelque mauvaise nouvelle? La plus cruelle que nous puissions apprendre , répliqua-t-il : on veut séparer (tour jamais don Alexis et Léonore. En même temps il lui raconta ce qui venoit de se passer entre le comte de Gelves et son Gis.

Blandine fut pénétrée de douleur à ce récit. Vous avez bien toison , dit-elle à son mari ; vous avez bien raison de vous aflliger : rien n'est plus mortifiant que ce que vous dites. Malheureuse Léonore , continua-t-elle en apostrophant sa maîtresse, quel coup de foudre (tour vous! Mais estil donc impossible de le parer? Toslon , qui a de l’adresse et de l’esprit , ne fera-t-il aucune tentative pour préserver dos amants du sort affreux qu'on leur prépare? Pardonnez-moi, répondil-il : je cherche dans nia tète quelque moyen de le prévenir ; mais je vous avouerai qu’il ne me vient point là -dessus d'idée qui me contente. Il s’en offre une en ce moment à mon esprit, reprit la créole , et je ne crois |ias quelle soit à rejeter : vous n’ignorez pas que la comtesse aime tendrement son fils ; pensez- vous qu’il n'y ail rien à faire de ce côté-là? Tout au contraire, vraiment, s’écria Toston, j’épouse cette idée. J'irai demain au lever de la comtesse ; je lui demanderai une audience particulière : je lui exposerai pathétiquement la situation de don Alexis, et peut-être l’attendrirai-je de façon qu’elle s'intéressera pour Léonore et pour lui.

Pendant que les conGdents tenoient de pareils discours, les deux amants se promeltoieut , se juroient un amour h l’épreuve de tous les obstacles que la fortune pourroit faire naitre pour le traverser. Ils se quittèrent l’un l’autre dans ces sentiments. Le jeune seigneur reprit le chemin de son hôtel avec Toston , qui lui dit le dessein où ilétoit d’essayer si par son éloquence il ne pourroit point engager la comtesse, sa mère, à protéger son amour. J’approuve ton projet, lui dit don Alexis, et, pour le rendre plus efficace, je prétends t'accompagner. Je me jetterai aux pieds de ma mère , et j’embrasserai ses genoux tandis que tu plaideras pour moi : je suis assuré que nous la gagnerous.

Dans celle opinion , ils se déterminèrent à faire celte démarche, et ils la ûrent effectivement le lendemain matin. En voici le détail et le succès. La comtesse de Gelves éloil à sa toilette. Sitôt qu’elle aperçut don Alexis et son confident , elle

Gl sortir toutes ses femmes ; et d'abord adressant la parole à Toston : Mon ami , lui dit-elle , dans quelle disposition vient ici mon Gis? A-t-il encore de la répugnance h lier sa destinée h celle d’une aimable personne qui lui est offerte par le premier ministre? Madame, lui répondit Toston, mon maître vous a voué une aveugle obéissance : il est prêt à faire tout ce que vous lui ordonnerez ; mais , si vous lui laites épouser la dame qu'on lui propose, vous pouvez compter que vous perdez votre Gtsjunique. Oui, ma mère, dit alors don Alexis eu se prosternant devant elle et baisant une de ses mains, Toslon vous dit la vérité; si vous me donnez une femme malgré moi , je suis mon. Chose étrange! s’écria la comtesse. Peut-on se laisser prévenir jusque là contre une personne que l’on n’a jamais vue ! Attendez qu’on vous ait fait voir la dame dont il est question , et , si vous la trouvez désagréable, je suis assez bonne mère pour m’opposer à une union contraire à votre repos, quoique chez nos pareils la figure ne fasse guère rompre de mariages. Mais, ajouta-t-elle , si je m'en rapporte au portrait qu’on m’a fait de cette dame , c’est une beauté. Fût-elle plus charmante que Vénus , dit Toston , madame, s’il vous plaît, ue nous en parlez pas davaulage. L’amour a prévenu le ministre , en présentant à nos yeux une espèce de déesse dont nous sommes enchantes.

Il faut en effet, reprit la comtesse, qu’elle soit pouevue d’une beauté bien rare pour avoir fait sur vous une si forte impression. Sa naissance répond-elle à ses c bannes? De ce côté-là, je crains qu’elle n’àil sujet de se plaindre de la nature. Oh ! que non , madame , repartit Toston : c’est une fille de qualité. Léonore de Pcdrcra doit le jour à un gentilhomme d’ Antequerrc , et, de plus, elle est nièce de dona Helcua de Toralva.

La mère de don Alexis n’entendit pas plus tôt prononcer ces derniers mots , qu’elle fit de grands éclats de rire qui déconcertèrent son Gis et Toston. Madame, lui dit ce jeune seigneur d’an air étonné , de grâce apprenez-moi la cause de ces ris immodérés; nous soupçonneriez-vous de vouloir vous en imposer sur la condition de Léouore? Laissez-moi donc rire à mon aise , s’écria-t-elle. A ces mots ses ris se renouvelèrent pendant que le maître et le valet, ne sachant ce qu’ils en dévoient penser . se regardoient tous deux en gardant un stupide silence.

Il plut enfin au ciel qu’elle cessât de rire; et lorsqu’elle eut repris son sérieux : Don Alexis, dit-elle à sou fils , ne vous alarmez (dus ; vous ne serez point obligé de renoncer â votre chère Léouorc, puisque c’est cllc-mémc que le premier ministre vous destine pour épouse. Dona tlelena de Toralva est parente de la duchesse d’Olivarès,

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