‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 594 sur 734 · CHAPITRE LXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVII

Continuation du chapitre précèdent. Blandine présente son mari à ses maîtresses : leur entretien. Ce que résolurent Toslon et sa femme en faveur du jeune comte de Celles.

Toston , avant d’aller retrouver don Alexis, vint m’apprendre qu'il avoit rencontré Blandine ; et après m’avoir rapporté toute la conversation qu’il venoit d’avoir avec elle : Hé bien , monsieur, me dit-il , que pensez-vous de tout cela T Croyez-vous que tout ce qu’elle m’a raconté du capitaine Copc soit au pied de la lettre? Tour moi, franchement je n’en crois rien du tout.

11 est vrai , lui répondis-je , qu’on en peut douter, sans passer pour incrédule; cependant ce qu'un mari peut faire de mieux en pareil cas, c’est de s’imaginer que sa femme lui a dit la vérité ; c’est le parti que je prendras à ta place , pour me mettre l’esprit en repos. Mais, poursuivis-je , mon ami , tu n’as fait aucune mention dans ton récit de l’enfant que Blandine doit avoir mis an monde depuis son départ de Mexico. Ah ! vraiment vous m’en faites souvenir, repartit Toston : ma femme a oublié de ra'en dire des nouvelles, et moi de lui en demander. Dès que je la reverrai , je ne manquerai pas de m'informer de ccl enfant , quoique la nature ne me parle qu'à demi en sa faveur.- A ces mots, Toston prit congé de moi en me disant : Voulez-vous bien , monsieur, que je vous quitte pour me rendre auprès de don Alexis, qui m’attend sans doute avec impatience? Je vais le ravir cil loi rapportant ce que Blandine m'a dit de sa maîtresse. Va , cours , lui dis-je , mon garçon : quand on porte aux amants d’agréables nouvelles, on ne saurait aller trop vite. Je ne doute pas que don Alexis ne mette bientôt an rang de ses conquêtes Léonore de Pedrera, puisqu’il a ton secours et celui de ton épouse.

Aussitôt que don Alexis vit arriver son confident , il s’avança vers lui d’un air empressé, lié bien , lui dit-il , as-tu découvert qui sont les personnes qui demeurent dans le jardin d'où j'ai vu

sortir ma divinité? J'ai plus fait , répondit le valet de chambre , j’ai appris le nom et la qualité de votre déesse. Elle s’appelle dona léonore de Pedrera. Elle est fille d’un gentilhomme d’Anlcquerre, après la mort duquel elle est venue à Madrid , et elle loge dans ce jardin , chez dona Hclena de Toralva , dont elle est nièce et unique héritière. Te voilà devenu en peu de temps bien savant , lui dit le jeune comte. Et je ne vous ai pas dit encore tout ce que je sais, lui repartit Toslon ; je sais de bonne part que Léonore a pris du goût pour vous.

Hé ! comment diable , s’écria don Alexis, as-tu pu découvrir jusqu'aux sentiments de celte dame? Qui t’en a pu instruire? Le hasard, répondit le valet. Il m’a mieux servi que mon adresse, si toutefois c’est m’avoir rendu service que d'avoir inopinément présenté ma femme à mes yeux. Qne dis-tu? reprit le jeune seigneur avec surprise; tu as retrouvé Blandine? Oui, monsieur, le ciel a eu la bonté de me la rendre sans que je la lui aie demandée, repartit le confident; et, ce qu’il y a d'heureux pour vous, c’est qu’elle est suivante de Léonore. Tu m’enchantes , reprit avec transport don Alexis, en m'apprenant que Blandine est à portée de me faire plaisir. Je suis persuadé qu’elle ne rcfnscra pas de remettre à Léonore nn billet de ma part. Non , je vous en réponds, dit le valet de chambre ; et je vous assure que vous pouvez attendre d’elle tous les services qui dépendront de son ministère.

Le jeune comte de Cclves, pour profiter de l’occasion qui se présentoit de déclarer son amour à léonore , écrivit un billet qu’il chargea Toston de faire tenir à cette dame, le confident retourna donc le lendemain matin au Prado. Il y trouva son épouse à la porte do jardin. Il l’aborda d’un air galant et affectueux. Ma chère Blandine , lui dit-il, avant que nous parlions des affaires de mon maître , qu’il me soit permis, s’il vous plaît , de vous entretenir an moment des miennes. Hier, s’il vous en souvient , vous ne me dîtes pas le moindre petit mot de l’enfant dont vous étiez enceinte lorsque la fortune nous sépara tous deux près de Gibraltar. Hélas ! répondit-elle en soupirant , la pauvre , fille mourut presque en naissant , peu de temps après que je fus entrée au service de dona Léonore ; et sa mort eût infailliblement été suivie de la mienne, si l’on n’eût pas en de moi un soin tout particulier ; mais ma maîtresse , qui m’avoit prise en amitié , n’épargna rien pour ma conservation. Je lui dois la vie. Aussi , par reconnoissance, lui ai -je voué un attachement à toute épreuve.

Vous avez fort bien fait , reprit Toston : une pareille maîtresse mérite que vous l’aimiez. Sait-elle

que vous avez retrouvé votre époux? Je le lui ai appris, repartit Blandine, et elle m’a permis de vous présenter à elle ; ce que je veux faire tout à l’heure. Suivez-moi. En achevant ces paroles, elle le fit entrer dans le jardin; et lui montrant deux dames qui s'y promenoient : vous voyez, lui ditelle , doua Léonore et sa tante. Joiguons-les. Que je leur fasse voir que je n’ai point épousé un homme mal fait, et sans mérite.

En parlant de celte sorte, elle le prit par la main , le conduisit à res dames , et les aliordant d’un air badin : Mesdames, leur dit-elle, voilà l'époux que j'ai cru mort , et que j’ai tant pleuré. Regardez-lc bien : ne vous paroil-il pas digne des larmes qu’il m’a coûtées? Assurémeut, répondit dona lleiena : on pleure souvent des maris moins agréables. A ces mots, Toston fit une profonde révérence à la dame qui venoil de les prononcer, et baissa modestement les yeux en gardant un respectueux silence. Ils sont bien assortis tous deux , dit alors Léonore , et je suis bien aise que le ciel les ait rassemblés.

Dona lleiena voulant faire parler Toston : Vous Otes donc, lui dit-elle, chez le comte de Celles? Oui, madame, lui répondit-il , j’ai l’honneur d'être le premier valet de chambre du seigneur don Alexis, son fils unique. Et vous êtes, répliquat elle, apparemment satisfait de votre condition? Très-satisfait, madame , repartit -il. Mon maître est un cavalier parfait : je ne lui connois aucun défaut. Quoique jeune, il a une prudence consommée. Il est sage sans faire le Caton , et vif sans être étourdi : c’est un modèle de jeune seigneur.

Outre millè bonnes qualités dont il est doué, continua-t-il , quelque jour il possédera des biens considérables, le comte son père ayant amassé de grandes richesses dans le gouvernement de la Nouvelle-Espagne. Heureuse la fille de qualité à qui sa main est destinée!

En faisant ainsi l'éloge de son maître , Toston , l’adroit Toston, exaroinoil avec soin Léonore, et il lui semhloit qu’elle prenoit plaisir à l'entendre, quoiqu’elle affectât de l’écouter d’un air indifférent. Cette observation l’engageant à continuer de louer don Alexis , il en fit un portrait si (laltcur, que dona lleiena ne put s’empêcher de lui dire : Mais, mon ami, vous outrez, vous exagérez, 11 n’est pas possible que le jeune comte de Celves ait tout le mérite que vous lui donnez. Pardonnezmoi , madame , repartit-il effrontément , c’est un sujet accompli, un abrégé de toutes les vertus.

Dans cet endroit de leur entretien, ils furent interrompus par un page qui vint remettre un billet à dona lleiena. Elle le lut ; et comme il dentandoit une prompte réponse, elle rentra pour l’aller faire. Léonore la suivit, laissant sa soubrette avec

fi SALAMANQUE.

son mari dans le jardin . Ces deux époux, se voyant seuls , se mirent à rire sans pouvoir s’en défendre. Il faut avouer, dit Blandine à Toston, que vous savez faire de beaux portraits ; mais , entre nous, ils ne sont guère ressemblants. Je conviens, répondit-il, que j’ai un peu flatté don Alexis; mais je ne crois pas que cela ait produit un mauvais effet. Je suis sûr que votre maîtresse est charmée de mon maître en ce moment ; car , quoique vous ne m'en ayez rien dit , je jurerais que vous avez averti Léonore que don Alexis est le cavalier qui s’est entretenu avec elle un matin dans la prairie. Cela est vrai, reprit Blandine. Je lui parlerai tantôt en particulier de ce jeune seigneur. Je verrai ce qu’elle a dans l'ânie , et je vous l’apprendrai demain. Fort bien, dit Toston; et si par hasard vous trouvez la dame disposée à recevoir favorablement une lettre de tuon maître , en voici une, ajouta-t-il en lui présentant le billet de don Alexis, dans laquelle il y a une déclaration d’amour des mieux tournéis ; aussi y ai-je mis la inain. Blandine se chargea de la lettre , en disant à son mari qu’il pouvoit assurer sou maître de ses bons offices auprès de Léonore. Là-dessus les deux époux se séparèrent, avec promesse de se retrouver au même endroit le lendemain matiu.

Ils n’y manquèrent pas. Victoire! s’écria la créole en revoyant Toston, victoire! j’ai entretenu nia maîtresse de don Alexis. Je lui ai fait le portrait de ce cavalier à peu près comme vous le files hier. Elle a d'abord usé de dissimulation ; mais je l’ai tournée de tant de façons, qu'elle n’a pu se défendre de me découvrir ses sentiments. Oui , ma chère Blandine , m’a-t-elle dit , j’aime don Alexis ; j’en suis occupée depuis le jour que je l’ai vu à la porte de ce jardin , et tout le bien que j’eu entends dire achève de m'enflammer pour lui.

Venons au billet de mon maître, interrompit Toston. Léonore l'a-t-ellc lu ? Avec avidité , répondit la soubrette, et nous l’avons toutes deux admiré. Vous m’aviez bien dit que vous y aviez mis du vôtre : je m’en suis aperçue. Cette lettre a fait une vive impression sur ma maîtresse, rirai! reprit le valet de ctiambre transporté de joie. Les choses ne peuvent aller mieux. Coutinuous, ménageons un têle-à-tête nocturne à nos amants. Ils n’ont plus besoin que de cela-pour devenir éperdument amoureux l’un de l’autre. Engagez Léonore à se promener cette nuit dans le jardiu ; j’amènerai don Alexis : ils auront ensemble un long entretien, après lequel ils ne respireront que le mariage.

Page 1