CHAPITRE LXXIX
Des choses qui se passèrent après le mariage de don Aleiis de Gelvcs. Du voyage de Toston à Alcaraz, et de son retour à Madrid. Don Chérubin est Unité des nouvelles qu'il apprend de don Manuel et de sa Camille.
Doua Helena, chez qui s’étoit fait ce mariage , aimoit sa nièce comme une mère aime sa fille unique ; ne voulant point se séparer d’elle, cette bonne tante céda la moitié de son hôtel aui nouveaux époux. Le premier soin de don Alexis fut de récompenser Toston d'avoir contribué à son bonheur. Il ne se contenta pas de lui faire présent de trois cents pistolcs, il le fit son intendant: poste moins considérable par ce qu'il valoit alors, que par ce qu’il pourroit valoir un jour. Léonore, de son côté , n’en usa pas moins généreusement avec Blandine, qui, plus sensible à l’amitié que sa maîtresse avoit pour elle qu’à l’intérêt, loi étoit attachée de cœur et d'inclination : ce qu’il faut admirer dans une soubrette.
Un malin Toston , m’étant venu voir , me dit : Seigneur don Chérubin , je viens prendre congé de vous, et recevoir vos ordres. Je partirai dans deux jours pour Alcaraz , pour contenter l’envie que j’ai de revoir les auteurs de ma naissance. Don Alexis, mon maître, me permet de faire ce voyage , à condition que je serai de retour dans deux mois. Mon enfant , lui dis-je , le désir qui te presse est louable, et il est juste que tu le satisfasses ; mais quand tu auras passé quelques jours avec des personnes si chères, reviens promptement à Madrid : tu connois l’inconstance des grands seigneurs, tu pourrois perdre ta place, qui ne saurait manquer de te conduire à une fortune considérable. Oh! ne craignez pas, répliqua-t-il, que je m’amuse à me divertir avec mes anciens amis : j’ai déjà pris l’esprit de la cour; je ne pour-
rois plus vivre en province. Hé ! par quelle voilure , lui dis-je , prétends-lu l'en aller ? Sur un des meilleurs chevaux de nos écuries, repartit-il, et suivi d’uniaqtiaisdu logis qui aura la livrée de Gelvcs, et qui sera aussi bien monté que moi. Un intendant de grande maison ne doit pas voyager en gredin ! Véritablement, deux jours après Toston partit sur un superbe ebeva) , suivi d’un laquais revêtu d'une livrée brillante, et chargé des dépêches que je lui remis pour mes beaux-frères.
Pendant son absence, il arriva des changements heureux pour la maison de Gelvcs. Don Alexis, s’étant assidûment attaché à faire sa cour au comteduc d’Olivarès , eut le bonheur de lui plaire à un point, que ce ministre le fit recevoir gentilhomme de la chambre du roi : ce qui étoit le plus sincère témoignage d’afTcetiou qu'il pût lui donner , son excellence étant d’un caractère à ne vouloir mettre auprès de la personne du monarque que des hommes affidés. Ce ne fut pas tout : doua Léonore devint en même temps dame du palais de la reine, par le crédit de madame d’Olivarès , qui étoit camarcramayor i de sorte que Toston à son retour trouva sou maître et sa maîtresse à la cour dans des rangs qu’ils n’y tenoient pas à son départ.
L’impatience que ce nouvel intendant avoit de I me rendre compte de son voyage , ne lui permit pas d’aller d’abord se montrer à sa femme, ni même à don Alexis; il vint cbez moi avec un empressement qui marquoit bien qu’il m’aimoit. Je ne le vis pas sans émotion paroitre dans ma rhambre;ct, ne sachant ce qu’il venoit m’annoncer, je lui demandai en tremblant si ce qu’il avoit à m’apprendre devoit m’affliger ou me réjouir. Je ne vous apporte que de bonnes nouvelles, me répondit-il : don Manuel et don Gregorio jouissent d’une santé parfaite, aussi bien que leurs épouses. Ces dames , qui sont toujours fort aimables , ont encore grossi la famille depuis votre départ d’Alcaraz : votre sœur , avec Fraucillo et les deux filles qu’elle avoit , a présentement un autre fils , qui est en nourrice ; et sa bonne amie, outre le garçon qu’elle a eu au commencement de son mariage , a donné à don Manuel deux fils en moins de vingt mois. Tous ces enfants, continua-t-il, tant mâles que femelles , se portent à merveille, et sont tous gentils. Votre fille, entre autres, est plus belle que le jour.
Tout cela me fait plaisir, interrompis-je, mon ami : mais dis-moi , je te prie , comment ma sœur et mes beaux-frères ont écouté le récit que tu dois leur avoir fait de mes aventures. T’ont-ils para prendre beaucoup de part à ma fortune? Assurément, repartit Toston : ils me firent des questions à l'infini , et je n’eus pas peu d’affaire à contenter Ivur curiosité, chacun lu’inicrrogcaut à son tour,
m LE BACHELIER DE SALAMANQUE.
ci-quelquefois tous ensemble. Mais quaud je détaiflai la rencontre de Moncliiquc, et la manière dont il nous avoit dit avoir séduit doua l’aula , mes auditeurs commencèrent A fondre en larmes, et principalement les dames, qui, voyant votre épouse pleinement justifiée, déplorèrent amèrement son malheur. Après cela ils inc questionnèrent sur dona Blanca : ils me demandèrent de quel caractère elle éloil ; et ils eurent lieu de juger, par le portrait que je leur en fis, que, de tous les bienfaits que vous avez refus de don Juan de Salzedo , sa fille n’étoit fias le moins considérable.
Il ne me reste plus, ajouta Toston , qua vous remettre les dépêches de votre famille : et roulezvous bien après cela que je vous quitte pour me rendre auprès de mon maître ? Je vais savoir si mon absence ne m'a point fait de tort dans son esprit. Non , mon enfant , lui dis-je : tu retrouveras don Alezis tel que tu l’as laissé. J’ai pris soin |iendant ton éloignement de te conserver ses lionnes grâces. J'ai encore une bonne nouvelle à t’annoncer : le roi a honoré ce jeune seigneur d’une charge de gentilhomme de sa chambre ; ce qui ne donne pas peu de relief à ton intendance.
J’appris aussi à monsieur l'intendant que dona léonore étoit dame du palais de la reine. Bon ! s’écria-t-il plein de joie . voilà ma femme à la cour : cela va me fiver à Madrid. Je le souhaite, lui dis-je, et que l’envie de revoir ton pays ne te reprenne jamais. Oh ! monsieur, me répondit-il, c’en est fait , je lui ai dit un éternel adieu. Je n’y ai été , comme vous savez , que pour voir mon pèie et ma mère. Je les ai trouvés tous les deux morts et enterrés. J'ai répandu sur leur tombeau les pleurs que je leur devois , et je me suis détaché de ma patrie. En achevant ces paroles , il 1 me remit les dépêches dont il étoit chargé , et me ' quitta.