‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 598 sur 734 · CHAPITRE I.XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE I.XXX

De la secrète et carieuse conversation que Don Cliéru- i bln eul un jour avec le comte île Celres. Relation île l'enlr(« que lit le duc d'Ossone à Madrid ; ce qui l'a perdu.

Quoique le comte de Gelvcs, comme il a été dit, eût rapporté des Indes de grandes richesses, i il avoit affecté , par avarice cl par politique , de 1 ne yias imiter les vice-rois qui reviennent de leurs gouvernements. Il ne se montrait dans les rues <|u accompagné de peu de monde, et il rendoil ses visites, pour ainsi dire, sans éclat, et dans un équipage trop modeste pour un gouverneur du Mexique. A l'égard des présents qu'il avoit faits , tant au roi qu'aux infants don Ferdinand et don Carlos, ce n’est pas la peine d'en parler, puis-

qu'ils ne consistoienl qu’en quelques ouvrages de plumes, et autres semblables bagatelles. Aussi le public , qui censure tout , quelquefois sans examen , ne louoit-il pas son hnmeur magnifique.

Ce seigneur n’ignoroit |ias ce qu’on pensoil de I lui dans le monde, et il me dit un jour : J’aime | mieux passer pour un avare , que de m'exposer à me perdre par un faste qui ne fait qu’exciter l’envie. L’exemple du duc d’Ossone , qui vient de mourir dans nnc prison , doit bien instruire les vice-rois. Ce grand homme vivrait peut-être encore , s’il n'eût pas eu l'imprudence de faire son j entrée dans Madrid avec une pompe plus conrci nablc à un souverain qu'à un gouverneur qu'on rappeloit pour lui demander compte de son administration , s’il n'eût pas fait de si riches présents à la cour, et s'il n’eût pas enfin étalé scs richesses aux yeux de ses ennemis et de scs envieux. Peut-être n’avez-vous pas entendu parler de cette fastueuse entrée. Il faut que je vous fasse un dé- I lail , moins pour vous en faire admirer la magnificence, que pour vous montrer l’ostentation de ! ce vice-roi de Sicile et de Naples.

Quatre trompettes , avec douze gardes napolitains et douze autres siciliens , commenroient la marche. Le maitro-d'hôtel à cheval , et vingtquatre mulets couverts de housses brodées d'or, conduits par vingt palefreniers , précédoient trois litières et trois superbes carrosses de la ducliesse d'Ossone , que son maître d’hôtel et celui de sou fils suivoicnl avec des chevaux de main que tnenoient vingt palefreniers. Après quoi paroisaiit le majordome du duc, accompagné de douze pages à cheval vêtus à l’espagnole, et de douze hallebardiers habillés à l’italienne. Don Juan Telles venoit ensuite à la tête de trente gentilshommes espagnols, napolitains ou siciliens, tous richement vêlns à la hongroise , et montés sur des chevaux de prix. Après cela le duc, sous le même habillement , paraissait dans un carrosse de la dernière magnificence, avec dona Isabclla de Sandoval, sa belle-fille , ayant quatre estafiers à chaque portière et vingt hallcbardicrs , suivis de trente carrosses pleins d'amis ou de parents, sans compter six autres de réserve. Enfin celte indiscrète et folle marche étoit fermée par une foule d'officiers, de pages et d’esclaves turcs.

Voilà, poursuivit le comte de Gelvcs, comme le duc d’Ossone entra dans Madrid aux acclamations d'un concours prodigieux de peuple, accouru de toules parts pour le voir. Vous jugez bien qu’une pareille entrée ne diminua point le nombre des ennemis secrcls qu’il avoit déjà ; cl , pour surcroît d’indiscrétion , il exposa pendant quinze jours dans son hôtel , à la curiosité du public , les richesses qu’il avoit apportées d'Italie, se faisant

Page 1