CHAPITRE XX. »l
tendent vous mettre la main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville.
Bahabon, effrayé d’un avis qui nes’accordoit que trop avec Tétât de ses affaires , prit sur-le-clamp la fuite et le chemin de Corita ; mais il quitta la route de ce bourg pour gagner uu bois qu’il aperçut dans la campagne , et dans lequel il s’enfonça, résolu de s’y tenir caché jusqu’à ce que la nuit vint lui prêter scs ombres pour continuer sa marche plus sûrement. Cétoit dans la saison où les arbres sont (tarés de toutes leurs feuilles : il choisit le plus touffu pour y monter , et s'y assit sur des branches qui l’enveloppoient de leurs feuillages.
8e croyant en sûreté dans cet endroit, il perdit peu à peu la crainte de l’alguazil ; et comme les hommes font ordinairement les plus belles réflexions du monde quand lesfautessout commises, il se représenta toute sa mauvaise conduite, et se promit bien A lui-même , si jamais il se revoyoit en fonds, de faire un meilleur usage de son argent. Il jura surtout qu’il ne seroit jamais la dupe de ces faux amis qui entraînent un jeune homme dans la débauche , et dont l’amitié se dissipe avec les fumées du vin.
Tandis qu’il s’occupait des différentes pensées qui se succédoient les unes aux autres dans son esprit, la nuit survint. Alors, sedémêlantd’entrelcs [tranches et les feuilles qui fe couvraient , il étoit prêt à se couler en bas, lorsqu’à la foible clarté d'une nouvelle lune , il crut discerner une figure d’homme. A cette vue , qui lui rendit sa première (leur, il s’imagina que c’étoit l’alguazil qui, Payant suivi à la piste , le cherchoit dans ce bois ; et sa frayeur redoubla , quand il rit qu’au pied du même arbre sur lequel il émit, cet homme s’assit , après en avoir bit le mur deux ou trois fois.
la; Diable boiteux s'interrompit lui-même en cet endroit de son récit : Seigneur Zambullo, dit-il à don Cleophas , permcttcz-inui de jouir un peu de l'embarras où je mets votre esprit eu ce moment. Vous êtes fort en peine de savoir qui pouvoit être ce mortel qui se trouvoit là si mal à propos , et ce qui l’y amenoit ; c’est ce que vous apprendrez bientôt ; je n'abuserai point de votre patience.
(>t homme, après s’être assis au pied de l’arbre dont l’épais feuillage déroboit à ses yeux don i’ablos, s’y reposa quelques instants; puis il se milà creuser la terra avec un poignard , et fit une profonde fosse où il enterra un sac de buffle : ensuite , il combla la fosse , la recouvrit proprement de gazon, et se retira. Bahabon , qni avoit observé toiit avec une extrême attention, et dont les alarmes s’étoient changées en transports de joie, attendit que l’homme se fût éloigné pour descendre de ton arbre et aller déterrer le sac, où il ne doutoit pas
| qu’il n'y eût de l'or ou de l’argent. Il se servit pour | cela de son coutean ; mais quand il n'en aurait pas eu , il se sentoit tant d’ardeur pour ce travail , ' qu’avec scs seulesmains il aurait (vénétré jusqu’aux entrailles de la terre.
D'abord qu’il eut le sac en sa puissance, il se mit à le tâter-, et, persuadé qu’il y avoit dedans des espèces, il se bâta de sortir du bois avec sa proie, craignant alors beaucoup moins la rencontre de l’alguazil que celle de l’homme à qui le sac appartenoit. Dans le ravissement où cet écolier étoit d’avoir fait un si bon coup, il marcha légèrement I toute la nuit , sans tenir de rontc assurée . sans se sentir fatigué ni incommodé du fardeau qu’il portoit. Mais à la pointe du jour il s’arrêta sous des arbres , assez près du bourg de Molorido , moins , à la vérité , pour se reposer , que pour satisfaire enfin la curiosité qu'il avoit de savoir ce que son sac renfennoit. Il le délia donc avec ce frémissement agréable qui vous saisit au moment que vous allez prendre un grand plaisir : il y trouva de bonnes doubles pistoles; et, pour comble de joie, il en compta jusqu'à deux cent cinquante.
Après les avoircootemplées avec volupté, il rêva J fort sérieusement à ce qu’il devoit faire; et lorsqu’il eut formé sa résolution , il serra ses doublons dans ses poches, jeta le sac de buffle , et se rendit à Molorido. Il s’y fit enseigner une hôtellerie , où, tendis qu’on lui préparait à déjeûner, il loua une mule , sur laquelle il retourna dès le jour même à Salamanque.
11 s’aperçut bien , à la surprise qu’on y fit |iaroître en le revoyant, que l’on n’ignorait pas pôiurquoi il s’étoit éc ipsé; mais il avoit sa fable toute I prête : il dit qu’ayant besoin d’argent , et que n’eu recevant point de son pays , quoiqu’il eût écrit vingt fois pour qu'on lui en envoyât , il s’étoit déterminé à y faire un tour, et que le soir précédent , comme il arrivoit à Molorido, il avoit reui outré son fermier qui lui apportoit des espèces , ) de manière qu’il se trouvoit dans une situation à détromper tous ceux qui le croyoient un bonmic sans bien. Il ajouta qu’il prétendoit faire connoitre à scs créanciers qu’ils avoient eu tort de i pousser à bout un honnête homme, qui les aurait depuis loug-temps contentés , s’il eût eu des fermiers plus exacts à lui faire toucher ses revenus.
Il ne manqua pas effectivement d’assembler chez lui , dès le lendemain , tous ses créanciers , et do les payer jusqu'au dernier sou. Les mêmes amis qui l’avaient abandonné dans sa misère ne surent pas plus tôt qu’il avoit de l’argent frais , qu’ils revinrent à la charge ; ils redommencèrent à le flatter , dans l’espérance de se divertir encore à ses dé|H.-ns ; mais il se moqua d’eux à son tour. Fidèle au serment qu’il avoit fait dans le bois, il leur
rompit en visière. Au lieu de reprendre son pre- sède. Mais que sait-on ? elles peuvent étrè tombées
mier train , il ne songea plus qu’à faire des progrès entre les mains d’un homme de bien , qui ne man-
clans la science des lois, et l’étude devint son uni- quera pas de vous les rapporter dès qu’il apprendra
que occupation. qu’elks sont à vous. Elles vous seront donc peut*
Cependant, nie direz- vous, il dépensoit tou- être rendues, vivez dans celte espérance; et en
jours à bon compte des doubles pistolcs qui n’é- attendant une restitution si juste , ajouta-t-il en lui
toient point à lui. J’en demeure d’accord ; il faisoit donnant dix doublons de ceux mêmes qui avoient
ce que les trois quarts et demi des humains feroient été dans le sac de buffle , prenez ceci , et me venez
aujourd’hui en pareil cas. Il avoit pourtant dessein 1 voir dans huit jours. Après lui avoir parlé de cette de les restituer quelque jour , si par hasard il dé- sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit
couvrait à qui elles appartenoient : mais se repo- : tout confus des remercîments que lui faisoit Amsant sur sa bonne intention , il les dissipoit sans ) brosio, et dès bénédictions qu’il en recevoit. Telles scrupule; en attendant patiemment cette décou- sont, pour la plupart, les actions généreuses : on
verte , qu’il fit néanmoins une année après. se garderait bien de les admirer , si l’on en jiéné-
Le bruit courut dans Salamanque qu’un bour- trait les motifs, geois de cette ville, nommé Ambrosio Piquillo, Au bout de huit jours, Piquillo, qui n’avoit pas ayant été dans un bois pour y chercher un sac oublié ce que don Pablos lui avoit dit , alla chez rempli de pièces d’or qu’il y avoit enterré, n’avoit lui. Bahabon lui fil un très-bon accueil, et lui dit trouvé que la fosse où il s’étoit avisé de le cacher, affectueusement : Mon ami , sur les bons témoiet que ce malheur réduisoit enfin ce pauvre gnages qui m’ont été rendus de vous , j’ai résolu homme à la mendicité. de contribuer autant qu’il me serait possible à
Je dirai, à la louange de Bahabon, que les re- vous remettre sur pied : j’y veux employer mon proches secrets que sa conscience lui fit à cette crédit et ma bourse.
nouvelle ne furent pas inutiles. Il s’informa où de- Pour commencer à rétablir vos affaires, contimeuroit Ambrosio, et l’alla voir dans une petite j nua-t-il, savez-vous ce que j’ai déjà fait? Je consalle basse où il y avoit pour tous meubles une nois quelques personnes de distinction qui sont chaise et un grabat. Mon ami , lui dit-il d'un air très-cbaritables ; j’ai été les trouver, et j’ai si bien hypocrite, j'ai appris par la voix publique le fà- . su leur inspirer de la compassion pour vous, que rheux accident qui vous est arrivé, et la charité j’en ai tiré deux cents écus que je vais vous donnons obligeant à nous aider les uns et les autres à ner. En même temps il entra dans son cabinet, proportion de notre pouvoir , je viens vous appor- d’où H sortit un moment après avec un sac de toile ter un petit secours ; mais je voudrais savoir de où il avoit mis cette somme en argent, et non en vous-même votre triste aventure. doublons , de peur que le bourgeois, en recevant
Seigneur cavalier, répondit Piquillo, je vais de lui tant dédoublés pistoles, ne s’avisât de soupvous la conter en deux mots. J’avois un fils qui çonner la vérité ; au lieu que, par celte adresse, il me voloit; je m’en aperçus; et craignant qu’il ne parvenoit plus sûrement à son but, qui étoit de mit la main sur un sac de buffle dans lequel il y faire la restitution d’une manière qui conciliât sa avoit deux cent cinquante doublons bien comptés, réputation avec sa conscience, je crus ne pouvoir mieux faire que de les aller en- Aussi Ambrosio étoit-il bien éloigné de penser terrer dans le bois où j’ai eu l’imprudence de les qne ces écus fussent de l’argent restitué : il les prit porter. Depuis ce jour malheureux, mon fils m’a de bonne foi pour le produit d’une quête faile en pris tout ce que j’avois, cl a disparu avec une , sa faveur ; et après avoir remercié de nouveau don femme qu’il a enlevée. Me voyant dans un déplu- Pablos, il regagna sa petite salle liasse, en benisrable état par le libertinage de ce mauvais enfant, ; sant le ciel d’avoir trouvé un cavalier qui s’inléou plutôt par ma sotte bonté pour lui , j’ai voulu ressoit pour lui si vivement, recourir à mon sac de buffle ; mais hélas ! cette II rencontra le lendemain dans la rue un de ses seule ressource qui me restoit pour subsister m’a amis qui n’éloit guère mieux que lui dans ses afcruellement été ravie. fairos, et qui lui dit : Je pars dans deux jours pour
Cet homme ne put achever ces paroles sans sen- aller m’embarquer à Cadix , où bientôt un vaistir renouveler son affliction , et il répandit des seau doit mettre à la voile pour la Nouvelle-Kspapleurs en abondance. Don Pablos en fut attendri, gne : je ne suis pas content de ma condition dans et lui dit : Mon cher Ambrosio, il faut se consoler ce pays-ci, et le cceur me dit que je serai plus heude toutes les traverses qui arrivent dans la vie : vos reux au Mexique. Je vous conseillerais de m’aclarmcs sont inutiles ; elles ne vous feront pas rc- corapagner si vous aviez devant vous cent écus seu- ’ trouver vos doubles pistolcs, qui véritablement l lement.
sont perdues pour \ou$, si quelque fripon lespos- I Je ne serais pas en peine d’en avoir deux cents,