‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 61 sur 734 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

répondit Piquiilo : j’entreprcndrois volontiers ce satisfait. Sur cette assurance , le recteur lui mit voyage si j’étois sûr de gagner ma vie aux Indes, dans la main une vingtaine de pistoles , en lui di- Là-dessus son ami lui vanta la fertilité de la Nou- sant : Tenez , mon atni , attachez-vous à quelque selle-Espagne, et lui fit envisager tant de moyens honnête profession ; employez bien votre temps , de s’y enrichir , qu’ Amhrosio , se laissant persua- et soyez sûr que je ne vous abandonnerai point, der, ne pensa plus qu’à se préparer à partir avec lui Deux mois après cette aventure, il arriva que le pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque, jeune Piquiilo, qui de temps en temps venoit faire il eut soin de faire tenir une lettre à Bahabon, par sa cour à don Pablos. parut un jour tout en pleurs laquelle il lui tnandoit que, trouvant une belle oc- devant lui. Qu’avez-vous! lui dit Bahabon. Seicasion de passer aux Indes, il vouloit en profiter, gneur, répondit le fils d’Ambrosio, je viens d’appour voir si la fortune lui serait plus favorable ail- prendre une nouvelle qui me déchire le cœur. Mon leurs que dans son pays; qu’il prenoit la liberté de père a été pris par un corsaire algérien, et il est lui donner cet avis, en l’assurant qu’il conserve- actuellement dans les fers : un vieillard de Sabrait éternellement le souvenir de ses bontés. manque, qui revient d’Alger, où il a été dix ans

Le départ d’Ambrosio causa quelque chagrin à captif, et que les pères de la Merci ont racheté de-

don Pablos, qui voyoit par là déconcerter le plan puis peu, m’a dit tout à l’heure l'avoir laissé dans

qu’il avoit de s’acquitter peu à peu ; mais consi- l’esclavage. Hélas ! ajouta-t-il en sc frappant b poidérant que dans quelques années ce bourgeois trine, et s'arracliant les cheveux, misérable que je pourrait revenir à Salamanque , il sc consola in- suis 1 c’est moi , dont le libertinage a réduit mon sensiblement , et s’attacha plus que jamais à l’é- père à cacher son argent, et à se banuir de sa parade du droit civil et du droit canon. 11 y fit de si trie! C’est moi qui l’ai livré au barbare qui l’ac-

grands progrès, tant par son application que par cable de chaines! Ah! seigneur don Pablos, j «sur-

la vivacité de son esprit , qu’il devint le plus bril- quoi m’avez-vous tiré des mains de b justice? lant sujet de l’université, qui le choisit enfin pour Puisque vous aimez mon père, il falloit être son

son recteur. 11 ne se contenta pas de soutenir cette vengeur, cl me laisser expier, par ma mort, le

dignité par une profonde science ; il travailla si crime d’avoir causé tous ses malheurs, fort sur lui, qu’il acquit toutes les vertus d’un A ce discours, qui marquoit un fripon de fils boiume de bien. converti , le recteur fut touché de b douleur que

Pendant son rectorat, U apprit qu’il y avoit dans le jeune Piquiilo faisoit paroi tre. Mon enfant, lui les prisons de Salamanque un jeune garçon accusé dit-il , je vois avec plaisir que vous vous repentez

de rapt , et près de perdre b vie. Alors sc ressou- de vos fautes passées : essuyez vos brmes ; il suf-

venant que le fils de Piquiilo avoit enlevé une fit que je sache ce qu’Ambrosio est devenu, pour femme, ils’informaquiétoitleprisonnierjetayant vous assurer que vous le reverrez ; sa délivrance découvert que c’étoit le fils d’Ambrosio lui-mème, ne dépend qne d’une rançon dont je me charge ; il entreprit sa défense. Ce qu’il y a d’admirable quelques maux qu’il puisse avoir soufferts, je suis dans 1a science des lois , c’est qu’elle fournit des persuadé qn’à son retour, trouvant en vous un fds

armes pour et contre ; et comme notre recteur la sage et plein de tendresse pour lui , il ne se pbin-

possédoit à fond, il s’en servit utilement pour l’ac- dra’ plus de son mauvais sort,

cusé : il est bien vrai qu’il joignit à cela le crédit Don Pablos, par cette promesse, renvoya le fils de ses amis et les pins fortes sollicitations ; ce qui d’Ambrosio tout consolé ; et trois on quatre jours opéra plus que tout le reste. après il partit pour Madrid , où étant arrivé, il re-

Lc coupable sortit donc de cette affaire plus mit aux religieux de la Merci une bourse où il y

blanc que neige. 11 alb remercier son libérateur, avoit cent pistolts, avec un petit papier sur lequel

qui Ini dit : C’est à b considération de votre père ces paroles étoient écrites : « Celte somme est que je vous ai rendu service. Je l’aime; et pour «donnée aux pères de la Rédemption pour le ratous en donner une nouvelle marque, si vous vou- « chat d’un pauvre bourgeois de Sabmanquc , aplez demeurer dans cette ville, et y mener une vie «pelé Amhrosio Piquiilo , captif à Alger. « Ces d’honnête homme, j’aurai soin de votre fortune ; bons religieux, dans ce voyage qu’ils viennent de si, à l’exemple d’Ambrosio, vous souhaitez de faire faire à Alger , n’ont pas manqué de suivre l’intenle voyage des Indes, vous pouvez compter sur cin- lion du recteur ; ils ont racheté Ambrosio , qui est quante pistoles; je vous en fais bon. Le jeune Pi- cet esclave dont vous avez admiré l’air tranquillo lui répondit : Puisque j’ai le bonheur d’élre quille.

protégé de votre seigneurie , j’aurois tort de m’é- Mais il me semble , dit don Ckophas , qne Baloigner d’un séjour où je jouis d’un si grand avan- habon n’en doit plus guère de reste à ce bourgeois, tage : je ncsortirai point de Salamanque, et je vous Don Pablos pense autrement que vous, répondit proteste d’y tenir une conduite dont vous serez AsmotlOo. Il restituera le principal et les intérêts ;

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la délicatesse de sa conscience va jusqu'à se faire un scrupule de posséder le bien qu’il a gagné depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo, il a dessein de lui dire : Amhrnsio, mon ami, ne me regardez plus comme votre bienfaiteur; vous ne voyez en moi que le fripon qui a déterré l’argent que vous aviez caché dans un bois : ce n’est point assez que je vous rende vos deux cent cinquante doublons, puisque je m’en suis servi pour parvenir an rang que je tiens dans le moude ; tous mes effets vous appartiennent ; je n'en veux retenir qoe ce qu’il vous plaira que.... I m Diable boiteux s’arrêta tout court en cet endroit; il lui prit un frisson, et il changea de visage.

Qu’avez-vous? lui dit l’écolier ; quel mouvement extraordinaire vous agite et vous coupe subitement la parole ? Ah ! seigneur Leandro , s’écria le démon d’une voix tremblante , quel malheur pour moi ! Le magicien qui me tenoit prisonnier dans une bonteille vient de s’apercevoir que je ne suis plus dans son laboratoire : il va me rappeler par des conjurations si fortes , que je n’y pourrai résister. Que j’en suis mortifié ! dit don Cleophas tout attendri : quelle perte je vais faire ! Hélas ! nous allons nous séparer pour jamais. Je ne le crois pas, répondit Asraodée : le magicien peut avoir besoin de mon ministère ; et si j’ai le bonheur do lui rendre quelque serv ice , peut-être par rcconnoissancc me remettra-t-il en liberté : si cela arrive, comme je l’espère . comptez que je vous rejoindrai aussitôt , à condition que vous ne révélerez à personne ce qui s’est passé cette nuit entre nous; car si vous aviez l’indiscrétion d’en faire confidence à quelqu’un , je vous avertis que vous ne me reverriez plus.

Ce qui inc console un peu d’être obligé de vous quitter, poursuivit-il, c’est que du moins j’ai fait votre fortune. Vous épouserez la belle Séraphins , que j’ai rendue folle de vous : le seigneur don Pèdre de Escolano , son pire , est dans la résolution de vous la donner en mariage ; ne laissez point échapper un si bel établissement. Mais , miséricorde ! ajouta-t-il , j’entends déjà le magicien qui inc conjure : tout l’enfer est effrayé des paroles terribles que prononce ce redoutable cabaliste. Je ne puis demeurer plus long-temps avec votre seigneurie : jusqu’au revoir , cher Zambttllo. En achevant ces mots, il embrassa don Cleophas, et disparut après l’avoir transporté dans son appartement.

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