‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 63 sur 734 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

cuper sa pensée. Je ne puis, disoit-il, trop regret- | la longue conversation qu’ils eurent ensemble , ne ter mon cher Àsmodée; il in’auroit fait faire le I toucha point cette corde-là , et no fit que l'accabler tour du monde en peu de temps, et j’aurois voyagé ( d’honnêtetés, sans lui laisser entrevoir qu’il eût la sans éprouver les incommodités des voyages : je I moindre envie d’étre son beau-père. De son côté, fais sans doute une grande perte; mais, ajouta-t-il I Séraphine, aussi polie que sou père, liut des disun moment après , elle n’est peut-être pas irrépa- cours pleins de reconnoissance , sans se servir rahle : pourquoi désespérer de revoir ce démon? d’aucune expression qui pût donner sujetàZam- 11 peut arriver, comme il me l’a dit lui-méme, que bullo de penser qu’elle fût amoureuse de lui ; de le magicien lui rende incessamment la liberté, forte qu’il sortit de chez le seigneur Escolano avec Pensant ensuite à don Pèdre et à sa fille , il prit la beaucoup d’amour et fort peu d’espérance, ré-solution d’aller chez eux , poussé par la seule Àsmodée, mon ami, disoit-il en s’en retournant curiosité de voir la belle Séraphine. I au logis, comme s’il eût été encore avec ce Dia-

Dès qu’il parut devant don Pèdre , ce seigneur blc , quand vous m’avez assuré que don Pèdre courut à lui les bras ouverts, en disant : Soyez le étoit dans la disposition de me faire son gendre, et bienvenu , généreux cavalier , je commençois à | que Séraphine brùloit d’une vive ardeur que vous me plaindre de vous. Hé quoi I disois-je, don lui avez inspirée pour moi , il faut que vous ayez Clcophas, après les instances que je lui ai faites de voulu vous égayer à mes dépens, ou bien que vous me venir voir , est encore à s’offrir à mes yeux ! ne sachiez pas mieux le présent que l’avenir, qu’il répond mal à l’impatience que j’ai de lui té- Notre écolier fut fâché d’avoir été chez celte moigner l’estime et l’amitié que je sens pour lui ! dame ; et regardant la passion qu’il avoil pour elle Zambullo baissa respectueusement la tète à ce comme un amour malheureux qu’il falloit vaincre, reproche obligeant, et dit au vieillard , pour s'ex- il résolut de ne rien épargner pour cela : il fil plus, cuser , qu’il avoit craint de l’incommoder dans il sc reprocha le désir qu’il avoit eu de pousser sa l’eml>arras où il avoit jugé qu’il devoit être le jour pointe, supposé qu’il eût trouvé le père disposé à précédent. Je ne suis pas satisfait de celte excuse, ; lui accorder sa fille; et il se représenta qu’il étoit l éplicfha don Pèdre; vous ne sauriez être incom- j honteux de devoir son bonheur à un artifice, mode dans une maison où l’on serait, sans votre II étoit encore plein de ces réflexions, lorsque secours, dans une plus grande tristesse. Mais, : don Pèdre, l’ayant envoyé chercher le jour suiajoula-t-il , suivez-moi , s’il vous plaît : vous avez vant, lui dit : Seigneur Leandro Perez, il est temps d'autres remercîments que les miens à recevoir, que je vous prouve par des actions, qu’en ra’o- En parlant de cette sorte, il le prit par la main, et bligeant vous n’avez pas fait plaisir à un de ces le conduisit à l’appartement de Séraphine. courtisans qui se contenteraient , à ma place , de

Cette dame venoit de faire la sieste. 51a fille , vous donner de l’eau bénite de cour ; je veux que lui dit son père, je viens vous présenter le gentil- Séraphine soit elle-même la récompense du péril homme qui vous a si courageusement sauvé la vie : que vous avez couru pour elle ; je l’ai consultée

marquez-lui jusqu’à quel point vous êtes pénétrée | là-dessus , et je la vois prête à m’obéir sans répu- * tic ce qu’il a fait pour vous, puisque l’état où vous | gnance : je vous dirai môme que j’ai reconnu mon étiez avant-hier ne vous le permit pas. Alors la sang quand je lui ai proposé pour époux son libé— senora Scraphina , ouvrant une bouche de rose, rateur. Elle en a marqué sa joie par un transport adressa la parole à Leandro Perez , et lui fit un qui m’a fait connoître que sa générosité répondoit compliment qui charmerait tous mes lecteurs, si à la mienne. C’est donc une chose résolue, vous je pouvois le rapporter mot pour mot ; mais comme épouserez ma fille.

il ne m’a point été rendu fidèlement , j’aime mieux Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Es- Ic passer sous silence que de le défigurer. colano, qui s’altcndoit avec raison que don Clco-

Je dirai seulement que don Clcophas crut voir phas lui rendrait de très-humbles grâces d'une si v et entendre une divinité ; qu’il fut pris en môme grande faveur, fut assez surpris de le trouver intemps par les yeux et par les oreilles : il conçut tordit et embarrassé. Parlez, Zambullo, loi dit-il : aussitôt pour elle un amour violent ; mais bien que faut-il que je pense du désordre où vous met la loin de la regarder comme une personne qu’il ne proposition que je vous fais? qui peut vous révolpouvoit manquer d’épouser, il douta, malgré tout ter contre elle? Un simple gentilhomme doit-il se ce que le démon lui avoit dit, que l’on voulût refuser à une alliance dont un grand se tiendrait payer d’un si beau prix le service qu’on s’imagi- honoré? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque noit qu’il avoit rendu. Plus il la trouvoit char- tache que j’ignore?

mante, moins il osoit se flatter de l’obtenir. Seigneur, répondit Leandro, je ne sais que trop

Ce qui acheva de le rendre tout-à-fait incertain la distance que le ciel a mise entre nous. Pourquoi d’uu si grand avantage, c’est que don Pèdre, dans | donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous si peu cou-

tent d’un mariage qui tous fait tant d’honneur ? Avouez-le-moi, don Cleophas, tous aimez quelque damequi a reçu Totre foi; et son intérêt s’oppose en ce moment à votre fortune. Si j’avois une maîtresse h qui je fusse lié par des serments, répondit l’écolier, rien sans doute ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n’est point celte raison qui m’empêche de profiter de vos bontés : un sentiment de délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me proposez ; et loin de vouloir abuser de votre erreur, je Tais vous détromper : je ne suis point le libérateur de Séraphine.

Qu’entends-je! s’écria le vieillard fort étonné : ce n’est pas vous qui l’avez délivrée des flammes qui l'alloient consumer ! ce n’est point vous qui avez fait une action si hardie? Non, seigneur, répondit Zambullo , tout mortel l’aurait vainement entrepris, et je veux bien t ous apprendre que c’est nn diable qui a sauvé votre fille.

Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pèdre, qui, ne croyant pas les devoir prendre au

BOITEUX

pied de la lettre, pria l’écolier de parler pins clairement. Alors Lcandro, sans se soucier de perdre l’amitié d’Asmodée, raconta tout ce qui s’éloit passé entre ce démon et lui. Après quoi le vieillard reprit la parole, et dit à don Cleophas : La confidence que vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma fille ; vous êtes son premier libérateur. Si vous n’eussiez [«s prié le Diable boiteux de l’arracher b la mort qui la menaçoit, il n’auroit pas manqué de la laisser périr. C’est donc vous qui avez conservé les jours de Séraphine : en un mot, vous la méritez , et je vous l’olfrc avec la moitié de mon bien.

Lcandro Perez, b ces mots qui levoient tous ses scrupules, se jeta aux pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après, ce mariage se fit avec une magnificence convenable li l’héritier du seigneur de Escolano, et 1 la grande satisfaction des parents de notre écolier, lequel demeura par lé bien payé de quelques heures de liberté qu’il avoit procurées au Diable boiteux.

FIN Dl DIABLE BOITEUX.

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