‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 65 sur 734 · ALLÉGORIE REMARQUABLE · texte numérisé non relu

ALLÉGORIE REMARQUABLE

Avant que d’entendre l’histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.

Deux écoliers alloicnt ensemble de Peùafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s’arrêtèrent au bord d’une fontaine qu’ils rencontrèrent sur leur chemin. Là , tandis qu’ils se délassoient après s’être désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d’eux , sur une pierre à fleur do terre , quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu’on venoit abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l’eau sur la pierre pour la laver, et ils lurent ces paroles castillanes : A qui esta encerradacl aima (ici iicenciado Pedro Gardas; la est enfermée l’ame du licencié Pierre Garcias.

Le plus jeune des écoliers, qui étoil vif et étourdi , n’eut pas achevé de lire l’inscription , qu’il dit en riant de toute sa force : Rien n’est

plus plaisant. Ici est enfermée Pâme Une âme

enfermée î Je voudrais savoir quel original a

pu faire une »i ridicule épitaphe. En achevant ces

paroles , il se leva pour s’en aller. Son compagnon, plus judicieux , dit en lui-même : Il y a là-dessous quelque mystère ; je veux demeurer ici pour Péclaircir. Celui-ci laissa donc partir l’autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il trouva dessous une bourse de cuir qu’il ouvrit. Il y avoil dedans cent ducats , avec une carte sur laquelle et oient écrites ces paroles en latin : Sois mon héritier, toi qui as eu assez d’esprit pour démêler (e sens de V inscription , et fais an meilleur usage que moi. de mon argent. L’écolier, ravi de cette découverte , remit la pierre comme elle étoit auparavant, et reprit le chemin de Sala- I manque avec Pâme du licencié.

Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l’un de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales qu’elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tu le lis avec attention , tu y trouveras, suivant le précepte d’Horace, l’utile mêlé avec l'agréable.

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