‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 658 sur 734 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

M. TlIRCARET, LA BARONNE.

H. TURCARET

Me voilà à demi soulagé. J’ai déjà cassé la grande glace et les plus belles porcelaines.

LA BARONNE

Achevez, monsieur, que ne continuez-vous!

Je continuerai quand il me plaira , madame... je vous apprendrai à vous jouer à un homme comme moi... Allons, ce billet au porteur, que je vous ai tantôt envoyé, qu’on me le rende.

LA BARONNE

Que je vous le rende! et si je l’ai aussi donné au chevalier.

M. TURCARET

Ah ! si je le croyois !

LA BARONNE

Que vous êtes fou ! En vérité vous me faites pitié.

M. TURCARET

Comment donc! au lieu de se jeter à mes genoux et de me demander grâce , encore dit-elle que j’ai tort, encore dit-elle que j’ai tort !

LA BARONNE

Sans doute.

M. TURCARET

Ah ! vraiment , je 'voudrais bien, par plaisir, que vous entreprissiez de me persuader cela.

LA BARONNE

Je le ferois, si vous étiez en état d'entendre raison.

M. TURCARET

Eh! que me pourriez-vous dire, traîtresse!

Je ne vous dirai rien. .. Ah ! quelle fureur !

M. TURCARET essayant de se modérer.

Eh bien! parlez, madame, parlez, je suis de sang-froid.

LA BARONNE

Écoutez-moi donc... Toutes les extravagances que vous venez de faire sont fondées sur un faux rapport que Marine...

M. turcaret V interrompant.

En faux rapport! Ventrebleu! ce n’est point.. LA BARONNE t‘ interrompant à son tour.

Ne jurez pas, monsieur; ne m’interrompez pas : songez que vous êtes de sang-froid.

M. TURCARET

Je me tais... Il faut que je me contraigne.

LA BARONNE

Savez-vouâ bien pourquoi je viens de chasser Marine?

M. TURCARET

Oui; pour avoir pris trop chaudement mes intérêts.

LA BARONNE

Tout au contraire ; c’est à cause qu’elle me reprochoit sans cesse l’inclination que j'avois pour vous. « Est-il rien de si ridicule , me disoit-elle à » tous moments, que de voir la veuve d’un colonel

• songer à épouser un M. Turcarct, un homme

• sans naissance, sans esprit, de la mine la plus

• basse... •

H. TURCARET

Passons, s’il vous plaît, sur les qualités ; cette Marine-là est une impudente.

LA BARONNE

• Pendant que vous pouvez choisir un époux

• entre vingt personnes de la première qualité,

• lorsque vous refusez votre aveu même aux présentés instances de toute la famille d’un marquis •dont vous êtes adorée, et que vous avez la foi-

• blesse de sacrifier à ce M. Turcaret. •

M. TURCARET

Cela n’est pas possible.

LA BARONNE

Je ne prétends pas m’en faire un mérite, monsieur. Ce marquis est un jeune homme, fort agréable de sa personne, mais dont les tuteurs et la conduite ne me conviennent point. II vient ici quelquefois avec mon cousin le chevalier, son ami. J’ai découvert qu'il avoit gagné Marine , et c’est pour cela que je l’ai congédiée. Pille a été vous débiter mille impostures pour sc venger, cl vous êtes assez crédule pour y ajouter foi. Ne deviezvous pas, dans le moment, faire réflexion que c’é- UMt une servante passionnée qui vous partait ; et que, si j’avois eu quelque chose à me reprocher, je n’aurois pas été assez imprudente pour chasser une fille dont j’avois à craindre l'indiscrétion! Cette pensée, dilcs-moi . ne se préscnlc-l-elle pas naturellement à l’esprit!

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