CHAPITRE IV
Bdflor ne manqua |>as d'assaisonner ce discours <te tous les airs de |>rrsiiasion que les jolis hommes savent si heureusement meure en pratique: il laissa couler quelques larmes. Lé-onor en fut émue : il commença, malgré elle, à s'élever dans son cceur des mouvements de tendresse et de pitié : mais, loin de céder à sa foiblcsse, plus elle se sentoit attendrir , plus elle marquoit d’empressement à vouloir sc retirer. Comte , s’écria-t-elle , tous vos discours sout inutiles, je ne veux point vous écouter ; ne me retenez pas davantage ; laissez-moi sortir d’une maison où ma vertu est alar- . mée , ou bien je vais par mes cris attirer ici tout le voisinage, rendre votre audace publique. Elle dit cela d’un ton si ferme, que la Cliichona , qui avoit de grandes mesures à garder avec la justice , pria le comte de ne pas pousser les choses plus loin.
11 cessa de s’opposer au dessein de Léonor. Elle sc débarrassa de ses mains ; et , ce qui jusqil’alors 1 n’étoit arrivé à aucune fille , elle sortit de ce cabinet comme elle y étoit entrée.
Elle rejoignit promptement sa gouvernante. Vc- j nez, ma bonne, lui dit-elle, quittez ce frivole entretien : on nous lronq>e ; sortons de cette dangereuse maison. Qu’y a-t-il , ma fille? répondit avec étonnement b dame Marcelle. Quelle raison vous 1 oblige à vouloir vous retirer si brusquement? Je vous eu instruirai , repartit Léonor. Fuyons : chaque instant que je m’arrête ici nie cause une nouvelle peine. Quelque envie qu’eût la duègne de savoir le sujet d’une si brusque sortie, elle ne put s’en éclaircir sur-le-champ , il lui fallut céder aux instances de Léonor. Elles sortirent toutes deux avec précipitation , laissant b Ghichona , le comte et son valet de chambre, aussi déconcertés tous trois que des comédiens qui viennent de représenter une pièce que le parterre a mal reçue.
Dès que Léonor sc vit dans la rue , elle sc mit h raconter avec beaucoup d’agitation à sa gouvernante tout ce qui s’étoit passé dans le cabinet de la Cliichona. La dame Marcelle l’écouta fort attentivement ; et lorsqu'elles furent arrivées au logis : Je vous avoue , ma fille, lui dit-elle, que je suis extrêmement mortifiée de ce que vous venez de m’apprendre. Comment ai-je pu être b dupe de celle vieille femme? J’ai fait d’abord difficulté de la suivre. Que n’ai-je continué! Je devois me défier de son air doux et honnête ; j'ai fait une sottise qui 11’est pas pardonnable à uue personne de mon expérience. Ah! que ue m’avez-vous découvert chez elle cet artifice, je l’aurois dévisagée , j’aurois accablé d’injures le comte de Itelflur , et arraché 1a barbe au faux vieilbrd qui me coutoitdes fables. Mais je vais retourner sur nies pas , porter l’argent que j’ai reçu comme une véritable restitution ; et si je les retrouve ensemble , ils ne per- j
dront rien pour avoir attendu. En achevant ces mots , elle reprit sa mante qu’elle avoit quittée , et sortit pour aller chez la Cliichona.
Lecomte y étoit encore; il se désespérait du mauvais succès de son stratagème, lin autre, en sa place, aurait abandonné b partie ; mais il ne se rebuta point. Avec mille bonnes qualités, il en avoit une peu louable, c’étoit de se bisser trop entraîner au pcncliant qu’il avoit à l’amour. Quand il aimoit une dame, il étoit trop ardent à b poursuite de ses faveurs ; et quoique naturellement honnête homme , il étoit alors capable de violer les droits les plus sacré-s pour obtenir l'accomplisse^ ment de ses dé-sirs. Il fit réflexion qu’il ne pourrait l>arvcnir au but qu'il se proposoit sans le secours de la dame Marcelle , et il résolut de 11e rien épargner pour b meure dans ses intérêts. Il jugea que celle duègne , toute sévère qu’elle paroissoit , no serait point à l’épreuve d’un présent considérable ; et il n’avoit pas tort de faire un pareil jugement. S’il y a des gouvernantes fidèles , c’est que les galants ne sont pas assez riches, ou assez libéraux.
D’abord que b daine Marcelle fut arrivée , et qu'elle aperçut les trois personnes à qui elle en vouloit, il lui prit une fureur de langue : elle dit un million d’injures au comte et à la Cliichona , et fit voler la restitution à la létcdu valet de chambre. Lecomte essuya patiemment cet orage ; et , se mettant à genoux devant la duègne, pour rendre b scène plus touclianlc, il la pressa de reprendre b bourse qu'elle avoit jetée, et lui offrit mille pustules j de surcroît, en 1a conjurant d’avoir pitié de lui. Elle n’avoil jamais vu solliciter si puissamment sa compassion ; aussi ne fut-elle pas inexorable : elle I eut bientôt quitté les invectives ; et comparant eu elle-même 1a somme proposée avec la médiocre ré- ; compense qu’dle attendait de don Luis de Cespèdes, elle trouva qu'il y avoit plus de profit à écarter Lé-onor de son devoir, qu’à l’y maintenir. C’est pourquoi , après quelques façons , elle reprit b IxHirsc , accepta l'offre des mille pistoh s , promit de servir l’amour du comte, et s’en alla sur-le-cliamp travailler à l’exécution de sa promesse.
Comme elle connoissoit Lé-onor pour uue fille vertueuse, elle se garda bien de lui donner lieu de soupçonner son intelligence avec le comte, de peur qu’elle n’en avertit don Luis, son père ; et, voiibnl b perdre adroitement, voici de quelle manière elle lui parb à son retour. Léonor, je viens de satisfaire mon esprit irrité ; j’ai retrouvé nos trois fourbes; ils étaient encore tout étourdis de votre courageuse retraite. J’ai menacé b Cbidiona du n-ssenlimcnt de voire père et de l.i rigueur do b justice, et j’ai dit au comte de Bctflor toutes fi s injures que la colère a pu me suggérer. J'espei o
que ce seigneur ne formera plus de pareils attentais , et que ses galanteries cesseront désormais «l’occuper ma vigilance. Je rends grâce au ciel que vous ayez, par votre fermeté, évité le piège qu’il vous avoit tendu. J’en pleure de joie. Je suis ravie qu’il n’ait tiré aucun avantage de son artifice; car les grands seigneurs se font un jeu de séduire de jeunes personnes. La plupart même de ceux qui se piquent le plus de probité ne s’en font pas le moindre scrupule , comme si ce n’étoit pas une mauvaise action que de déshonorer des familles. Je ne dis pas absolument que le comte soit de ce caractère , ni qu’il ait envie de vous tromper ; il ne faut pas toujours juger mal son prochain ; peutêtre a-t-il des vues légitimes. Quoiqu’il soit d’un rang à prétendre aux premiers partis de la cour , votre beauté peut lui avoir fait prendre la résolution de vous épouser. Je me souviens même que dans les réponses qu’il a faites à mes reproches, il m’a laissé entrevoir cela.
Que dites-vous, ma bonne? interrompit Léonor. S’il avoit formé ce dessein, il m’a uroit déjà demandée à mon père, qui ne me refuserait point à un homme de sa condition. Ce que vous dites est juste, reprit la gouvernante; j'entre dans ce sentiment ; la démarche du comte est suspecte , ou plutôt ses intentions ne sauraient être bonnes; peu s’en faut que je ne retourne encore sur mes pas |K)ur lui direde nouvelles injures. Non, ma bonne, i eprtit Léonor , il vaut mieux oublier ce qui s’est passé, et nous venger par le mépris. Il est vrai, dit la dame Marcelle , je crois que c’est le meilleur parti ; vous êtes plus raisonnable que moi : mais d’un autre côté, ne jugerions-nous point mal des sentimens du comte? que savous-nous s’il n’en use pas ainsi par délicatesse? Avant que d'obtenir l’aveu d’un père , il veut peut-être vous rendre de longs services, mériter de vous plaire, s’assurer de votre cœur, afin que votre union ait plus de charmes. Si cela éloit, ma fille, seroit-ce un grand crime que de l’écouter? Découvrez-moi votre pensée; ma tendresse vous est connue; vous sentez-vous de l’inclination pour le comte, ou auriezvous de la répugnance à l’épouser?
A celte malicieuse question , la trop sincère Léonor baissa les yeux en rougissant , et avoua qu’clie n’avoit nul éloignement pour lui ; mais , comme sa modestie l’empêchoit de s’expliquer pins ouvertement , la duègne la pressa de nouveau de ne lui rien déguiser. Enfin, elle se rendit aux affectueuses démonstrations de la gouvernante. Ma bonne, lui dit-elle, puisque vous voulez que je vous parle confidcmmcnt , apprenez que Bclflor m’a paru digne d’être aimé. Je l’ai trouvé si bien fait , et j’en ai oui parlerai avantageusement, «pie je u’ai pu me défendre d'être sensible à ses galan-
teries. L’attention infatigable que vous avez à les traverser m’a souvent fait beaucoup de peine, et je vous avouerai qu’en secret je l’ai plaint quelquefois, et dédommagé, par mes soupirs, des maux que votre vigilance lui fait souffrir. Je vous dirai même qu’en ce moment , au lieu de le haïr après son action téméraire, mon cœur , malgré moi, l’excuse , et rejette sa faute sur votre sévérité.
Ma fille, reprit la gouvernante, puisque vous me donnez lieu de croire que sa recherche vous serait agréable, je veux vous ménager cet amant. Je suis très-sensible , repartit Léonor en s'attendrissant, au service que vous voulez me rendre. Quand le comte ne tiendrait pas un des premiers rangs h la cour, quand il lie serait qu’un simple cavalier , je le préférerais à tous les autres hommes ; mais ne nous flattons point : Bclflor est un grand seigneur, destiné sans doute pour une des plus riches héritières de la monarchie. Valtcndous pas qu’il se borne à la fillode don huis, qui n’a qu’une fortune médiocre à lui offrir. Non , non , ajoutat-elle, il n’a pas pour moi des sentiments si favorables ; il ne me regarde pas comme une personne qui mérite de porter sou nom ; il ne cherche qu’à m’offenser.
Eh! pourquoi, dit la duègne, voulez-vous qu’il ne vous aime pas assez pour vous épouser? l’amour fait tous les jours de plus grands miracles. 11 semble, à vous entendre, que le ciel ait mis entre le comte et vous une distancé infinie. Faites-vous plus de justice, Lénouor; il ne s’a baissera point en unissant sa destinée à la vôtre : vous êtes d’une ancienne noblesse , et votre alliance ne saurait le faire rougir. Puisque vous avez du penchant pour lui , continua-t-elle, il faut que je lui prie ; je veux ajjprofondir ses vues ; et si elles sont telles qu’elles doivent être, je le flatterai de quelque espérance. Cardez- vous-en bien, s’écria Léonor; je ne suis [>oint d’avis que vous l’alliez chercher; s’il me soupçonnait d’avoir quelque part à celle démarche, il cesserait de m’estimer. Oh! je suis plus adroite que vous ne pensez , répliqua la dame Marcelle. Je commencerai par lui reprocher d'avoir eu dessein de vous séduire. Il ne manquera pas de vouloir sc justifier ; je l’écouterai ; je le verrai venir : enfin , ma fille , laissez-moi faire , je ménagerai votre honneur comme le mien.
La duègne sortit à rentrée de la nuit. Elle trouva Bclflor aux envirous de la maison de don Luis. Elle lui rendit compte de l’entretien qu’elle avoit eu avec sa maîtresse , et n’oublia pas de lui vanter avec quelle adresse elle avoit découvert qu’il en éloit aimé. Rien ne pouvoit être plus agréable au comte que cette découverte ; aussi en remercia-t-il la dame Marcelle dans les termes les plus vils : c’csl-à-dirc quil promit de lui livrer