CHAPITRE IV
dès le lendemain les mille pisioles ; et il se répondit à lui-même du succès de son entreprise, parce qu’il savoit bien qu’une fille prévenue est à moitié séduite. Après cela , s’étant séparés fort satisfaits l'un de l’autre , la duègne retourna au logis.
Léonor, qui l’attendoit avec inquiétude, lui demanda ce qu’elle avoit à lui annoncer. La meilleure nouvelle que vous puissiez apprendre , lui répondit la gouvernante : j’ai vu le comte. Je vous le disois bien , ma fille, ses intentions ne sont pas criminelles : il n’a point d’autre but que de se marier avec vous ; il me l’a juré par tout ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes. Je ne me suis pas rendue à cela , comme vous pouvez penser. Si vous êtes dans cette disposition , lui ai-je dit, pourquoi ne faites-vous pas auprès de don Luis la démarche ordinaire ?
Ah ! ma chère Marcelle, m’a-t-il répondu , sans paraître embarrassé de cette demande , approuveriez-vous que , sans savoir de quel œil me regarde Léonor,et ne suivant que les transports d’un aveugle amour, j'allasse tyranniquement l’obtenir de son père? Non, son repos m’est plus cher que mes désirs , et je suis trop honnête homme pour m’exposer à faire son malheur.
Pendant qn’il par loi i de la sorte , continua la duègne, je l’observois avec une extrême attention, et j’empbyois mon expérience à démêler dans ses yeux s’il étoil effectivement épris de tout l’amour qu’il m’exprimoit. Que vous dirai-je? il m’a paru pénétré d’une véritable passion ; j’en ai senti une joie que j’ai bien eu de la peine à lui cacher : néanmoins, lorsque j’ai été persuadée de sa sincérité, j’ai cru que, pour vous assurer un amant de cette importance, il étoil à propos de lui laisser entrevoir vos sentiments : Seigneur, lui ai-je dit , Léonor n’a point d’aversion pour vous ; je snis qu’elle vous estime; et, autant que j’en puis juger, son cœur ne gémira pas de votre recherche. Grand Dieu ! s’est-il alors écrié tout transporté de joie , qu’entends-je! Est-il possible que la charmante Léonor soit dans une disposition si favorable pour moi? Que ne vous dois-je point, obligeante Marcelle, de m’avoir tiré d’une si longue incertitude? Je suis d’autant plus ravi de cette nouvelle, que c’est vous qui me l’annoncez ; vous qui , toujours révoltée contre ma tendresse , m’avez tant fait souffrir de maux ; mais achevez mon bonheur, ma ebère Marcelle ; faites-moi parler à la divine Léonor; je veux lui donner ma foi , et lui jurer devant vous que je ne serai jamais qu’à elle.
A ce discours, poursuivit la gouvernante, il en a ajouté d’autres encore plus touchants. Enfin, ma fille , il m’a priée d’une manière si pressante de lui procurer un entretien secret avec vous, que je n’ai pu me défendre de le lui promettre. Eh!
I>ourquoi lui avez- vous fait cetlc promesse? s’écria Léonor avec quelque émotion. l!ne fille sage, vous me l’avez dit cent fois , doit absolument éviter ces conversations , qui ne sauraient être que dangereuses. Je demeure d’accord de vous l’avoir dit , répliqua la duègne , et c’est une très - bonne maxime ; mais il vous est permis de ne la pas suivre dans cette occasion , puisque vous pouvez regarder le comte comme votre mari. Il ne l’est point encore , repartit Léonor, et je ne le dois pas voir que mon père n’ait agréé sa recherche.
La dame Marcelle , en ce moment , sc repentit d’avoir si bien élevé une fille dont elle avoit tant de peine à vaiucrc la retenue. Voulant toutefois en venir à bout , à quelque prix que ce fût : Ma chère Léonor, reprit-elle, je m’applaudis de vous voir si réservée. Heureux fruit de mes soins! Vous avez mis à profit toutes les leçons que je vous ai données. Je suis charmée de mon ouvrage; mais, ma fille , vous avez enchéri sur ce que je vous ai enseigné : vous outrez ma morale ; je trouve votre vertu un peu trop sauvage. De quelque sévérité que je me pique , je n’approuve point une farouche sagesse qui s’arme indifféremment contre le crime et l’innocence. Une fille ne cesse pas d’être vertueuse pour écouter un amant , quand elle connoît la pureté de ses désirs; et alors elle n’est pas plus criminelle de répondre à sa passion , que d’y être sensible. Reposez-vous sur moi , Léonor ; j’ai trop d’expérience , et je suis trop dans vos intérêts, pour vous faire faire un pas qui puisse vous nuire.
Eh! dans quel lieu voulez-vous que je parle au comte, dit Léonor? Dans votre appartement, repartit la duègne : c’est l’endroit le plus sûr. Je l’introduirai ici demain , pendant la nuit. Vous n’y pensez pas, ma tonne ! répliqua Léonor ; quoi ! je souffrirai qu’un homme Oui, vous le souffri-
rez, interrompit la gouvernante; ce n’est pas une chose si extraordinaire que vous vous l’imaginez. Cela arrive tous les jours ; et plût au ciel que toutes les filles qui reçoivent de pareilles visites eussent des intentions aussi bonnes que les vôtres! D'ailleurs, qu’avoz-vous à craindre? ne serai-je pas avec vous? Si mon père venoil nous surprendre? reprit Léonor. Soyez en repos là-dessus, repartit la dame Marcelle. Votre père a l’esprit tranquille sur votre conduite : il connoît ma fidélité, il a une entière confiance en moi. Léonor, si vivement poussée par la duègne , et pressée en secret par son amour, ne put résister plus long-temps ; elle consentit à ce qu’on lui proposoit.
Le comte en fut bientôt informé. Il en eut tant de joie , qu’il donna sur-le-champ à son agente cinq cents pisioles , avec une bague de pareille valeur. La dame Marcelle, voyant qu'il tenoitsi bien sa parole , ne voulut pas Cire moins exacte à tenir
14 LE DIABI.T
la sienne. Dès la nuit suivante . quand elle jugea que tout le inonde reposoil au logis , elle atlaciia à un balcon une échelle de soie que le comte lui avoit donnée , et fit entrer par là ce seigneur dans l'api urtement de sa maîtresse.
Cependant , cette jeune personne s’ahandonnoit à des réflexions qui l’agitoient vivement. Quelque |tonrhant qu’elle eût pour Relflor, el malgré tout ce que pou voit lui dire sa gouvernante, elle se reprochoit d’avoir eu la facilité de consentir à une visite qui blcssoit son devoir : la pureté de ses intentions ne la rassuroit point. Recevoir la nuit . dans sa chambre , un homme qui n’avoit pas l'aveu de son père, et dont elle ignoroil même les véritables sentiments, lui paroissoit une démarche, non seulement criminelle, mais digne encore des mépris de son amant. Cette dernière pensée faisoît sa plus grande peine , et elle en étoit fort occupée, lorsque le comte entra.
Il se jeta d’abord à ses genoux , pour la remercier de la faveur qu’elle lui faisoît. Il parut pénétré d'amour et de rccounoissance , el il l’assura qu’il étoit dans le dessein de l'épouser. Néanmoins comme il ne s’étendoit |>as là-dessus autant qu’elle : l’auruit souhaite : Comte, lui dit-elle, je veux bien croire que vous n’avez pas d'autres vues que 1 celles-là; mais, quelques assurances que vous m'en puissiez donner, elles me seront toujours i suspectes , jusqu'à ce qu’elles soient autorisées du 1 consentement de mon père. Madame, répondit Reiflor, il y a long-temps que je l’aurois demandé, si je n'eusse pas craint de l'obtenir aux dépens de votre repos. Je ne vous reproche point de n’avoir pas encore fait celte démarche , reprit Léonor ; j’approuve même sur cela votre délicatesse : mais rien ne vous relient plus, el il faut que vous parliez au plus tût à don Luis, ou bien résolvez- vous à ne me revoir jamais.
Hé! pourquoi, répliqua-t-il, ne vous verrois-jc plus, belle Léonor? Que vous êtes j»eu sensible aux douceurs de l’amour ! Si vous saviez aussi bien aimer que moi , vous vous feriez un plaisir de recevoir secrètement mes soins, et d’en dérober, du moins pour quelque temps, la connolssance à votre père. Que ce commerce mystérieux a de charmes pour deux cn?urs étroitement liés ! Il en pourroil avoir pour vous, dit Léonor; mais il n'auroit pour moi que des peines. Ce raffinement de tendresse nu convient point à une fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les délices de ce commerce coupable. Si vous m’estimiez, vous ne me l’auriez pas proposé ; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le persuader, vous devez , au fond de votre âme, inc reprocher de ne m’en être pas offensée. Mais , hélas ! ajouta-t-elle, en laissant échapper quelques pleurs, c’est à ma seule I
5 BOITEUX
foihiesse que je dois imputer cet outrage ; je ni’en suis rendue digne en faisant ce que je fats pour vous.
Adorable Léonor, s’écria le comte, c’est vous qui me faites une mortelle injure ! Votre vertu trop scrupuleuse prend de fausses alarmes. Quoi ! parce que j’ai été assez heureux pour vous rendre favorable à mon amour, vous craignez que je ne cesse de vous estimer? Quelle injustice ! Non , madame.
| je connois tout le prix de vos bontés : elles ne peuvent vous ôter mon estime , et je suis prêt à faire | ce que vous exigez de moi. Je parlerai dis demain au Seigneur don Luis; je ferai tout mon possible | pour qu’il consente à mon bonheur ; mais je ne vous le cèle point , j’y vois peu d’apparence. Que ! dites-vous! reprit Léooor avec une extrême suri prise. Mon père pourra-t-il ne pas agréer la re- [ cherche d’un homme qui lient le rang que vous j tenez à la cour? Eh! c’est ce même rang, repartit ! Relflor, qui me fait craindre ses refus. Ce discours vous surprend : vous allez cesser de vous étonner.
Il y a quelques jours, poursuivit-il , que le roi inc déclara qu’il vouloit me marier. Il ne m'a point nommé la dame qu’il me destine; il m’a seulement fait comprendre que c’est un des premiers partis de la cour, et qu'il a ce mariage fort à creur. (domine j’iguorois quels pouvoient être vos sentiments pour moi , car vous savez bien que votre rigueur ne m’a |>as permis jusqu’ici de les démêler, je ne lui ai laissé voir aucune répugnance à suivre ses volontés. Après cela , jugez, madame , si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer la colère du roi, en m’acceptant pour gendre.
Non , sans doute , dit Léonor ; je connois mon l>èrc ; quelque avantageuse que soit pour lui votre alliance , il aimera mieux y renoucer que de s'exposer à déplaire au roi. Mais quand num père ne s’opposerpit point à notre union, nous n’en serions pas plus heureux ; car enfin , comte . comment pourriez-vous me donner une main que le roi veut engager ailleurs ? Madame , répondit Belflor , je vous avouerai de bonne foi que je suis encore dans un assez grand embarras de ce côtélà ; j’espère néanmoins qu’en tenant une conduite I délicate avec le roi , je ménagerai si bien son esprit et l'amitié qu’il a pour moi, que je trouverai moyen d'éviter le malheur qui me menace : vous pourriez mente, belle Léonor, m’aider en cela , si vous me jugiez digne de m’attacher à vous. Rit ! de quelle manière, dit-elle, puis-je contribuer à rompre le mariage que le roi vous a proposé? Ah î madame , répliqua-t-il d’un air passionné, si vous vouliez recevoir ma foi , je saumis bien me conserver à vous, sans que ce prince m’en pût savoir mauvais gré.
Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il en