‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 83 sur 734 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

c’était un garçon jardinier. Je pris pea garde à lui : mais le lendemain , mViam remise à la fenêtre, je le vis au même endroit , et il me parut encore fort attaché à me considérer. Cela me frappa. Je l'envisageai à mon tour; et, après l’avoir observé quelque temfw», il me sembla rernnnoitre l«*s traits du malheureux don Ahrar. Cette apparition excita dans tous mes sens un trouble inconcevable : je poussai nn grand cri. J’étois alors , par bonheur, seule avec Inès , celle de toutes mes femmes qui avoit le plus de part à ma confiance. Je lui dis le soupçon qui agitoit mes esprits. Elle ne fit qu’en rire, et elle s’imagina qu’une légère ressemblance avoit frappé mes yeux. Rassurez- vous, madame , me dit-elle , et ne pensez pas que vous avez vu votre premier époux. Quelle apparence y a-t-il qu’il soit ici sous une forme de paysan? est-il même croyable qu’B vive encore? Je vais, ajouta-t-elle, descendre au jardin et parier à ce villageois. Je saurai quel homme c’est , et je reviendrai dans un moment vous en instruire. Inès alla donc au jardin ; et peu de temps après je la vis rentrer dans mon appariement fort émue : Madame, dit-elle, votre soupçon n’est que trop bien éclairci ; c’est don Alvar lui-même que vous venez de voir ; il s’est découvert d'alnrd , et il vous demande un entretien secret.

Comme je pouvois à l’heure même recevoir don Alvar, parce que le marquis étoit à Burgos. je chargeai ma suivante de me l’amener dans mon cabinet par un escalier dérobé. Vous jugez bien que j’étois dans une terrible agitation. Je ne pu® soutenir la vue d’un homme qui étoit en droit de m’accabler de reproches : je m’évanouis dés qu’il se présenta devant moi. Ils me secoururent promptement, Inès et lui ; et quand ils m’eurent fait revenir de mon évanouissement, don Alvar me dit : Madame, remettez-vous de grâce; que ma présence ne soit pas un supplice pour vous ; je n’ai pas dessein de vous faire la moindre peine. Je ne viens point en époux furieux vous demander compte de la foi jurée, et vous faire un crime du second engagement que vous avez contracté. Je n’ignore pas que c’est l’ouvrage de votre famille : toutes les fiersérutions que vous avez souffertes à ce sujet me sont connues. D’ailleurs on a répandu dans Valladolid le bruit de nia mort ; et vous l’avez cru avec d’autant plus de fondement, qu’aucuue lettre de ma part lie vous assurait du contraire. Enfin je -sais de quelle manière vous avez vécu depuis notre cruelle séparation, et que la nécessité, plutôt que l’amour, vous a jetée dans les bras Ab! seigneur, interrompis-je en pleu-

rant, pourquoi voulez-vous excuser votre épouse? elle est coupable puisque vous vivez. Que ne suis-

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je encore dans 1a mi^rable situation où jVtoi** avant que d'épouser don Ainbrosio! Funeste hyménée ! hélas ! j’aurois du moins , dans ma misère, b consolation de vous revoir sam rougir.

Ma chère Mencia, reprit don Alvar d’un air qui marquoit jusqu'à quel point il étoit pénétré de mes larmes , je ne me pbins pas de vous ; et bien loin de vous reprocher l'état brillant où je vous trouve, je jure que j’en rends grâces au ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolid, j’ai iimjours eu b fortune contraire : ma vie n’a été qu’un | enchaînement d’infortunes; et, pour comble de malheurs, je n’ai pu vous dooner de mes nouvel- , les. Trop sur de votre amour, je me représentais sans cesse b situation où ma fatale tendresse vous | avoit réduite; je me peignois doua Mencia dans I les pleurs ; vous faisiez le plus grand de mes maux.

: Quelquefois, je l’avouerai, je me suis reproché comme un crime le bonheur de vous avoir plu.

! J’ai souhaité que vous eussiez penché vers quelqu’un de mes rivaux . puisque b préférence que* vous m’aviez donné*' sur eux vous coûtait si cher. (;c-|>cndant, après sept années de souffrance , plus . épris de vous que jamais, j’ai voulu vous revoir. Je n’ai pu résister à cette envie; et la fin d’un long escbvage m’ayant permis de b satisfaire, j*ai I été sous ce déguisement a Valladolid , au hasard d’être découvert. Là. j'ai tout appris. Je suis venu ensuite à ce château, et j’ai trouvé moyen de m’introduire chez le jardinier, qui m’a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manière [ je me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous imaginez pas que j’aie dessein de troubler, par mon séjour ici, b félicité dont vous jouissez. Je vous aime plus que moimême; je respecte votre repos, et je vais, après cet entretien, achever loin de vous de tristes jours que je vous sacrifie.

Non, don Alvar, non, m’écriai-je à ces paroles; je ne souffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois; je veux partir avec vous; il n’y a que la mort qui puisse désormais nous séparer. Croyezmoi, reprit-il, vivez avec doo Ainbrosio; ne vous associez point à mes malheurs; laissez-m’en soutenir le poids. Il me dit encore d’autres choses semblables; mais plus il paroissoil vouloir s’immoler à mon houheur, moins je me sentais disposée à y consentir. Lorsqu'il me vil ferme dans la résolution de le suivre, il changea tout-à-coup de ton : et prenant un air plus content : Madame, me dit-il, puisque vous aimez encore assez don Alvar pour préférer sa misère à la prospérité où vous | êtes, allons donc demeurer à Bétancos, dans le fond du royaume de Galice. J’ai là une retraite , assurée. Si mes disgrâces m’ont Ôté tous nies I biens, elles ne m’ont point fait perdre tous mes

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