‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 87 sur 734 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

déjà sur pied , et qui me parut un peu moins fière et de meilleure humenr que le soir précédent ; ce que j’attribuai à la présence de trois honnêtes archers de la sainte Hermandad, qui s’entretenoient avec elle d’une façon très-familière. Ils avoient couché dons l’hôtellerie ; et c’étoient sans doute par ces cavaliers d’im|X)rtancc que tous les lits avoient été retenus.

Je demandai dans le bourg le chemin du château où je voulois me rendre. Je m'adressai par hasard à un homme du caractère de mon hôte de Ponaflor. Il ne sc contenta pas de répondre à la question que je lui faisois; il m’apprit que don Ambrosio étoit mort depuis trois semaines, et que la marquise sa femme avoit pris le parti de se retirer dans un couvent de Uurgos, qu’il me nomma. Je marchai aussitôt vers celte ville, au lieu de suivre la route du château, comme j’en «vois dessein auparavant , et je volai d’abord au monastère où demeuroil dona Mcncia. Je priai la lourière de dire à cette dame qu’un jeune homme nouvellement sorti des prisons d’Aslorga souhaitoit de lui parler. I.a tourière alla sur-le-champ faire ce que je désirois. Elle revint, et me fit entrer dans un parloir où je ne fus pas long-temps sans voir paraître en grand deuil, à la grille, la veuve de don Ambrosio.

Soyez le bien-venu , me dit cette dame. Il y a quatre jours que j’ai écrit à une personne d’Astorga. Je lui maudois de vous aller voir de ma part , et de vous dire que je vous priois instamment de me venir trouver au sortir de votre prison. Je ne doulois pas qu’on ne vous élargît bientôt : les choses que j’avols dites au corrégidor à votre décharge suffisant pour cela. Aussi m'at-on fait réponse que vous aviez recouvré la liberté, mais qu’on ne savoit ce que vous étiez devenu. Je craiguois de ne plus vous revoir , et d’être privée du plaisir de vous témoigner ma reconnoissance. Consolez-vous, ajouta-t-elle, en remarquant la honte (pie j'avois de me présenter à ses yeux sous un si misérable habillement ; que l’état où je vous vois ne vous fasse point de peine. Après le service Important que vous m’avez rendu , je serais la plus ingrate de toutes les femmes, si je ne faisois rien pour vous. Je prétends vous tirer de la mauvaise situation où vous êtes ; je le dois , et je le puis. J’ai des biens assez considérables pour pouvoir m’acquitter envers vous sans m’incommoder.

Vous savez, continua-t-elle, mes aventures jusqu’au jour où nous fûmes emprisonnés tous deux : je vais vous conter ce qui m’est arrivé depuis. Lorsque le corrégidor d’Astorga m’eut fait conduire à Rurgos, après avoir entendu de ma bouche un fidèle récit de mon histoire , je me rendis au château d'Aiubiosio. Mon reloue y causa une

extrême surprise : mats on me dit qne je revenois trop tard ; que le marquis , frappé de ma fuite comme d’un coup de foudre, étoit tombé malade, et que les médecins désespéraient de sa vie. Ce fut pour moi un nouveau sujet de me plaindre de ma destinée. Cependant je le fis avertir que je venois d’arriver. Puis j’entrai dans sa chambre, et courus me jeter à genoux au chevet de son lit , le visage couvert de larmes et le cœur pressé de la plus vive douleur. Qui vous ramène ici? me dit-il dès qu’il m’aperçut : venez-vous contempler votre ouvrage ? Ne vous suffit-il pas de m’ôter la vie? Faut-il , pour vous contenter, que vos yeux soient témoins de ma mort? Seigneur, lui répondis-je, Inès a dû vous dire que je fuyois avec mon premier époux ; et , sans le triste accident qui me l’a fait perdre, vous ne m’auriez jamais revue. En même temps , je lui appris que don Alvar avoit été tué par des voleurs, qu’onsuiteon m’avoil menée dans un souterrain. Je racontai tout le reste; et lorsque j’eus achevé de parler , don Ambrosio me tendit la main. C’est assez, me dit-il tendrement, je cesse de me plaindre de vous. Eh ! dois-je en effet vous faire des reproches? Vous retrouvez un époux chéri ; vous m’abandonnez pour le suivre : puis-je blâmer cette conduite ? Non , madame , j'aurais tort d’en murmurer. Aussi n’ai-je point voulu qu’on vous poursuivît. Je respectois dans votre ravisseur ses droits sacrés, et le penchant même que vous aviez pour lui. Enfin je vous fais justice, et par votre retour ici vous regagnez toute ma tendresse. Oui, ma chère Mcncia, votre présence me comble de joie ; mais , hélas ! je n’en jouirai pas long-temps. Je sens approcher ma dernière heure. A peine m’êtes-vous rendue qu’il faut vous dire un éternel adieu. A ces paroles tour liantes , mes pleurs redoublèrent Je sentis et fis éclater une affliction immodérée. Je doute que la mort de don Alvar, que j’adorais , m'ait fait verser plus de larmes. Don Ambrosio u’avoit pas un faux pressentiment de sa mort; il mourut dès le lendemain, et je demeurai maîtresse du bien considérable dont il m’avoit avantagée en m’éponsant. Je n’en prétends pas faire un mauvais usage. On ne me verra point, quoique je sois jeune encore, passer dans les bras d’un troisième époux. Outre que cela ne convient , ce me semble , qu’à des femmes sans pudeur et sans délicatesse, je vous dirai que je n’ai plus de goût pour le monde ; je veux finir mes jours dans ce couvent, et en devenir une bienfaitrice.

Tel fut le discours que me tint dona Mencia. Puis elle tira de dessous sa robe un bourse qu'elle me mit entre les mains, en médisant : Voilà cent ducats que je vous donne seulement pour vous faire habiller. Revenez me voir après cela ; je u’ai

Page 1