CHAPITRE ï
tosnphic ; comme s’il eût fallu que je fusse un grand philosophe pour être valet d’un chanoine. Cependant , par le bel éloge qu’il fit de moi , il ne laissa pas de jeter de la poudre aux yeux du licencié, qui, remarquant d’ailleurs que je ne déplaisois pas à la dame iacintc , dit à mon répondant : L’ami , je reçois à mon service le garçon que tu m’amènes ; il me revient assez , et je juge favorablement de ses mœurs, puisqu’il m’est présenté par un domestique du seigneur Ordonnez.
D’abord que Fabrice vit que j’étois arrêté , il fit une grande révérence au chauoine, une autre encore plus profonde à la gouvernante , et se retira fort satisfait, après m’avoir dit tout bas que nous nous reverrions , et que je n’avois qu’à rester là. Dès qu’il fut 9orti , le licencié me demanda comment je m’appelois, pourquoi j’avois quitté ma patrie ; et par ses questions il m’engagea , devant la dame Jacinte , à raconter mon histoire. Je les divertis tous deux , surtout par le récit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaël leur donnèrent une si forte envie de rire, qu’il en pensa coûter la vie au vieux goutteux : car, comme il rioit de toute sa force, il lui prit une toux si violente, que je crus qu’il alloit passer. Il n’avoit pas encore fait son testament, jugez si la gouvernante fut alarmée ! Je la vis tremblante, éperdue, courir au secours du bon homme, et, faisant ce qu’on fait pour soulager les enfants qui toussent, lui frotter le front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu’une fausse alarme : le vieillard cessa de tousser , et sa gouvernante de le tourmenter. Alors je voulus achever mon récit; mais la dame Jacinte, craignant une seconde toux, s’y opposa. Ellcm’enimena même de la chambre du chanoine dans une garde-robe où , parmi plusieurs habits , étoit celui de mon prédécesseur. Elle me le fit prendre , et mit à sa place le mien , que je n’étois pas fâché de conserver, dans l’espérance qu’il me servirait encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le dîner.
Je ne parus pas neuf dans l’art de faire la cuisine. U est vrai que j’en avois fait l’heureux apprentissage sous la dame Léonarde , qui pouvoit passer pour une bonne cuisinière; elle n’étoit pas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l’emportoit peut-être sur le cuisinier même de l’archevêque de Tolède. Elle excelloit en tout : on trouvoit ses bisques exquises, tant elle savoit bien choisir et mêler les sucs de viandes qu’elle y faisoit entrer ; et ses hachis étoient assaisonnés d’une manière qui les rendoit très-agréables au goût. Quand le dîner fut prêt, nous retournâmes dans la chambre du chanoine , où , pendant que je dressois une table auprès de son fauteuil , la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui
attacha aux épaules, l’n moment après, je servis un potage qu’on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid , et deux entrées qui auraient eu de quoi piquer la sensualité d’un vice-roi, si la dame Jacinte n’y eût pa9 épargné les épices, de peur d’irriter la goutte du licencié. A la vue de ces bons plats , mon vieux maître , que je croyois perclus de tous ses membres , me montra qu’il n’avoit pas entièrement perdu l’osagc de ses bras. Il s’en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins , et sc disposa gaîment à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne refusa pas le service. Il la faisoit aller et venir assez librement , de façon pourtant qu’il répandoit sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu’il portoit à sa bouche. J’ôlai la bisque lorsqu’il n’en voulut plus , et j’apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôtie9 , que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avoit aussi soi» de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin un peu trempé , dans une coupe d’argent large et profonde , qu’elle lui tenoit comme à un enfant de quinze mois. Il s’acharna sur les entrées, et ne lit pas moins d’honneur aux petits-pieds. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa serviette, lui remit son oreiller et scs coussins ; puis, le laissant dans son fauteuil goûter tranquillement le repos qu’on prend d’ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour.
Voilà de quelle manière dlnoit tous les jours notre chanoine , qui étoit peut-être le plus grand mangeur du chapitre. Mais il soupoit plus légèrement ; il se contentoit d’un poulet et de quelques compotes de fruits. Je faisois bonne chère dans celle maison , j’y menois une vie très-douce ; je n’y avois qu’un désagrément, c’est qu’il me falloit veiller mon maître et passer la nuit comme un garde-malade. Outre une rétention d’urine , qui l’obligeoit à demander dix fois par heure son pot de chambre, il étoit sujet à suer, et quand cela arrivoit, je lui changeois de chemise. G il Blas, me dit-il dès la seconde nuit, tu as de l’adresse et de l’activité; je prévois que je m’accommoderai bien de ton service. Je te recommande seulement d’avoir de la complaisance pour la dame Jacinte; c’est une fille qui me Sert depuis quinze années avec un zèle tout particulier ; elle a eu un soin de ma personne, que je ne puis assez rcconnoître. Aussi, je te l’avoue, elle m’est plus chère que toute ma famille. J’ai chassé de chez moi , pour l’amour d’elle , mon neveu , le fils de ma propre sœur. Il n’avoit aucune considération pour cette pauvre fille; et, bien loin de rendre justice à l’attachement sincère qu’elle a pour moi , l’insolent la traitoit de fausse dévote : car aujourd’hui la vertu ne paraît qu’hypocrisie