CHAPITRE
répondit le chanoine, des bisques et des viandes succulentes. Des bisques et des viandes succulentes! s’écria le docteur avec surprise. Ah, vraiment, je ne m’étonne point si vous êtes malade? Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés ; ce sont des pièges que la volupté tend aux hommes pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût; les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est insipide, il veut des mets qui tiennent de sa nature. Et buvez-vous du vin? ajouta-t-il. Oui, dit le licencié, du vin trempé. Oh, trempé tant qu’il vous plaira, reprit le médecin. Quel déréglement! voilà un régime épouvantable ! Il y a long-temps que vous devriez être mort. Quel ûgc avez-vous! J’entre dam ma soixante-neuvième année, répondit le chanoine. Justement, répliqua le médecin , une vieillesse anticipée est toujours le fruit de l’intem|>éraiice. Si vous n’eussiez bu que de l’eau claire toute votre vie, et que vous vous fussiez contenté d’une nourriture simple, de pommes cuites , par exemple , vous ne seriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feroient encore facilement leurs fonctions. Je ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied , pourvu que vous vous abandonniez a mes ordonnances. Le licencié promit de lui obéir en toutes choses.
Alors Sangrado m’envoya chercher un chirurgien qu’il me nomma, et fit tirer à mou maître six bonnes palettes de sang , pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien : Maître Martin Oncz, revenez dans trois heures en faire autant, et demain vous recommencerez. C’est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie ; on ne peut trop saigner un malade. Comme il n’est obligé à aucun mouvement ou exercice considérable, et qu’il n’a rien à faire que de ne point mourir , il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu’à un homme endormi ; la vie , dans tous les deux , ne consiste que dans le pouls et dans la respiration, lorsque le docteur eut ordonné de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu’il falloit aussi donner au chanoine de l’eau chaude à tout moment, assurant que l’eau bue en abondance pouvoit passer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. Il sortit ensuite, en disant d'un air de confiance à la dame Jacinle et à moi , qu’il répondoit de la vie du malade, si on le traitoit de la mauière qu’il venoil de prescrire. La gouvernante, qui jugeoit peut-être autrement que lui de sa méthode, protesta qu’on la suivroit avec exactitude. En effet, nous mîmes promptement de l’eau chauffer ; et , comme le médecin nous avoit recommandé yur toutes choses de ne la point épar-
gner, nous en fîmes d’abord boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après, nous réitérâmes; puis, retournant encore de temps en temps à la charge, nous versâmes dans son estomac un déluge d’eau. D’un autre côté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu’il tiroit, uous rédu slrnes, en moin9 de deux jours, le vieux chanoine à l’extrémité.
Ce bon ecclésiastique n’en pouvant plus, comme je voulois lui faire avaler encore un grand verre du spécifique , me dit d’une voix Yoible : Arrête, Gil Bios; ne m’en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu’il faut mourir, malgré la vertu de l’eau ; et , quoiqu’il me reste à peine une goutte de sang , je ne m’en porte pas mieux pour cela ; ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne sauroit prolonger nos jours quand leur terme fatal est arrivé. Va me chercher un notaire; je veux faire mou testament. A cos derniers mots, que je n’élois pas fâché d’entendre, j’affectai de paraître fort triste ; et cachant l’envie que j’avois de m’acquitter de la commission qu’il me donnoil : En ! mais , monsieur, lui dis-je, vous n’étes pas si bas, Dieu merci, que vous ne puissiez vous relever. Non , non , repartit-il , mon enfant , c’en est fait; je sens que la goutte remonte et que la mort s’approche : hâle-toi d’aller où je t’ai dit. Je m’aperçus effectivement qu’il changcoit à vued’cpil, et la chose me parut si pressante , que je sortis vite pour faire ce qu’il m’ordonnoit, laissant auprès de lui la dame Jacinte , qui craignoit encore plus que moi qu’il ne mourût sans tester. J’entrai dans b maison du premier notaire dont on m’enseigna la demeure , et le trouvant chez lui : Monsieur , lui dis-je , le licencié Sédillo , mon maître, tire à sa fin ; il veut faire écrire ses dernières volontés ; il n’y a pas un moment à perdre. Le notaire étoit un petit vieillard gai , qui se plaisoit à railler ; il me demanda quel médecin voyoit le chanoine. Je lui répondis que c’étoit le docteur Sangrado. A ce nom , prenant brusquement son manteau et son chapeau : Vive Dieu ! s’écria-t-il , partons donc en diligence ; car ce docteur est si expéditif , qu’il ne donne pas le temps à ses malades d’appeler des notaires. Cet homme-là m’a bien soufflé des testaments.
En parlant de cette sorte, il s’empressa de sortir avec moi, et, pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour prévenir l’agonie, je lui dis : Monsieur , vous savez qu’un testateur mourant manque souvent de mémoire ; si par hasard mon maître vient à m’oublier , je vous prie de le faire souvenir de mon zèle. Je le veux bien , mon enfant , me répondit le petit notaire ; lu |>eux compter là-dessus. Je l'exhorterai même à te donner quelque chose de considérable, pour peu qu'il
soit disposé à rcconnoîlre les services. Le licencié, quand nous armâmes dans sa chambre , avoit encore tout son bon sons. La dame Jaeinte, le visage Iviigné de pleurs de commande , étoit auprès de lu». Elle venoil de jouer son rôle, et de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans l’antichambre, où nous rencontrâmes le chirurgien, que le médecin envoyott pour faire une nouvelle et dernière saignée. Nous r arrêtâmes. Attendez, maître Martin, lui dit la gouvernante , vous ne sauriez entrer présentement dans la chambre du seigneur Sédiiln. li va dicter ses dernières volontés à un notaire qui est avec lui ; vous le saignerez quand il aura fait son testament
Nous avions grand’ peur, la béate et moi, que le licencié ne mourût en testant ; mais , par bonheur, l’acte qui causoil mou inquiétude se lit. Nous vîmes sortir le notaire, qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur l’épaule , et me dit en souriant : On n’a point oublié Cil Blas. A ces mots, ! je ressentis une joie toute des plus vives ; et je sus | si lïon gré à mon maître de s’être souvenu de moi, j que je me promis de bien prier Dieu pour lui ! après sa mort , qui ne manqua pas d’arriver bien- I tût; car le chirurgien l’ayant encore saigné, le 1 pauwc vieillard, qui n’étoit déjà que trop afioibli, expira presque dans le moment. Comme il reu- , doit les dentiers soupirs, le médecin parut, et demeura un peu sol, malgré l’habitude qu’il avoit ! de dépécher scs malades. Cependant loin d’impu- | ter la mort du chauoine à la Itoisson et aux saignées, il sortit en disant d'un air froid, qu’on ne lui avoit pas tiré assez de sang ni fait boire assez d’eau chaude. L’exécuteur de la haute médecine , je veux dire le chirurgien , voyant aussi qu’on n’avoit plus besoin de son ministère, suivit le docteur Sangrado.
Sitôt que nous vîmes le patron sans vie , nous j fîmes, la dame Jaeinte, Inésille et moi, un concert de cris funèbres qui fut entendu de tout le * voisinage. La béate surtout, qui avoit le plus grand sujet de se réjouir, poussoit des accents si plaintifs, qu’elle sembloit être la personne du inonde la plus touchée. La chambre, en un instant, se remplit de gens, moins attirés par la compassion que par la curiosité. Les parents du défunt n’eurent pas plus tôt vent de sa mort , qu’ils vinrent fondre au logis , et faire mettre le scellé partout. Ils trouvèrent la gouvernante si affligée, qu’ils crurent d’abord que le chanoine n’avoit 1 point fait de testament : mais i!s apprirent bientôt qu’il y en avoit un, revêtu de toutes les for mal i tés . nécessaires ; et lorsqu’on vint à l’ouvrir , et qu’ils virent que le testateur avoit disposé de ses tucil- I
I leurs effets en faveur de la dame Jaeinte et de la petite fille , ils firent son oraison funèbre dans des termes peu honorables à sa mémoire. Ils apostrophèrent en même temps la Ixiate , et me donnèrent aussi quelques louanges. Il faut avouer que je les méritois bien, Le licencié, devant Dieu soit son ame î pour m’engager à me souvenir de lui toute ma vie, s’expliquoit ainsi (tour mon compte , par un article de son testament : • Item , puisque GH » Blas est un garçon qui a déjà de la littérature , » pour achever de le rendre savant , je lui laisse » ma bibliothèque , tous mes livres et mes manus- » crits , sans aucune exception. »
J’ignorois où pouvoit être cette prétendue bibliothèque ; je ue m’etois point aperçu qu’il y en eût dans la maison. Je savois seulement qu’il y avoit quelques papiers , avec cinq ou six volumes, sur deux |>elits ais de sapin dans le cabinet de mon maître : c’étoit là mon legs ; encore les livres ne me pouvoient-ils être d’une grande utilité : l’un avoit pour titre : U Cuisinier parfait ; l’autre traitoit de l’indigestion et de la manière de la guérir ; et les autres étoient les quatre parties du bréviaire, que les vers avoient à demi rongées. A l’égard des manuscrits , le plus curieux contenoit toutes les pièces d’un procès que le chanoine avoit eu autrefois pour sa prébende. Après avoir examiné mon legs avec plus d’attention qu’il n’en méritoit, je l’abandonnai aux parentsqui me l’avoient tant envié. Je leur remis même l’habit dont j’élois revêtu , et je repris le mien , bornant à mes gages le fruit de mes services. J’allai chercher ensuite une autre maison. Pour la dame Jaeinte, outre les sommes qui lui avoient été léguées , elle eut encore de bonnes nippes , qu’à l’aide de son bon ami clic avoit détournées pendant la maladie du licencié.