HA.PITRE XXI
et si une faculté a une autre faculté ; question qui parait, dés la première vue, trop grossièrement absurde pour devoir être agitée ou avoir besoin de réponse. Car qui ne voit que les puissances n'appartiennent qu'à des agente, et sont uniquement des attributs des substances, et nullement de quelque autre puissance ? De sorte que poser ainsi la question : La volonté estelle libre f c’est demander en effet , si la volonté est une substance et un agent proprement dit , ou du moins c'est le supposer réellement , puisque ce n’est qu’à un agent que la liberté peut être proprement attribuée. Si l’on peut attribuer la liberté à quelque puissance, sans parler improprement, on pourra l'attribuer à la puissance que l'homme a de produire ou de s'empêcher de produire du mouvement dans les parties de son corps, par choix ou par préférence; car c’est ce qui fait qu’on le nomme libre, c'est en cela même que consiste la liberté. Mais si quelqu'un s'avisait de demander ri la liberté est libre , il passerait sans doute pour un homme qui ne sait luimême ce qu’il dit : comme on jugerait digne d'avoir des oreilles semblables à celles du roi lUidas , toute personne qui , sachant que la possession dis richesses donne à un homme la dénomination de riche , demanderait si les richesses elles-mêmes sont riches.
§ 17. Quoique le nom de faculté que les hommes ont donné à cette puissance qu'on appelle volonté, et qui les a engagés à parler de la volonté comme d'un sujet agissant, puisse un peu servir à pallier eette absurdité , au moyen d'une acception qui en déguise le véritable sens, il est pourtant vrai que dans le fond la volonté ne signifie autre chose qu’une puissance, ou capacité de préférer ou choisir; et par conséquent, si , sous le nom de faculté , on la regarde simplement comme une capacité de faire quelque chose, comme elle l'est effectivement, on verra sans peine combien il est absurde de dire que la volonté est ou n'est pas libre. Car s'il peut être raisonnable de supposer les facultés comme autant d'êtres distincts qui pussent agir, et d'en parler sous cette idée , comme nous avons accoutumé de faire , lorsque nous disons que la volonté ordonne, que la volonté est libre, etc. , il faut que nous établissions aussi une faculté pariante, une faculté marchante, et une faculté dansante , par lesquelles soient produites les actions de parler , de marcher , de danser , qui ne sont que différentes modifications du mouve-
ment ; tout de même que nous faisons de In volonté et de l'entendement des facultés, par qui sont produites les actions de choisir et d'apercevoir, qui ne sont que différents modes de la pensée. De sorte que nous parlons aussi proprement en disant que c'est la faculté chantante qui chante, et la faculté dansante qui danse, que lorsque nous disons que c'est la volonté qui choisit, ou l'entendement qui conçoit, ou, comme on a accoutumé de s'exprimer, que la volonté dirige l'entendement , ou que l’entendement obéit ou n'obéit pas à la volonté. Car, qui dirait que la puissance de parler dirige la puissance de chanter, ou que la puissance de chanter obéit ou désobéit à la puissance de parler, s'exprimerait d'une manière aussi propre et aussi intelligible.
S 1 8. Cependant cette façon de parler a prévalu , et causé , si je ne me trompe , bien du désordre; car toutes ces choses n'étant, dans l'esprit ou dans l’homme , que différentes puissances de faire diverses actions, l'homme les met en œuvre selon qu’il le juge A propos. Mais la puissance de faire une certaine action n'opère point sur la puissance de faire une autre action. Car la puissance de penser n'opère non plus sur la puissance de choisir , ni la puissance de choisir sur celle de penser , que la puissance de danser opère sur la puissance de chanter, ou la puissance de chanter sur celle de danser, comme tout homme qui voudra y faire reflexion le reconnaîtra sans peine. C’est pourtant là ce que nous disons, lorsque nous nous servons de ces façons de parler : la volonté agit sur l’entendement , ou Centendement sur la volonté.
S 19. Je conviens que telle ou telle pensée actuelle peut donner lieu à la volitiou , ou , pour parler plus nettement, fournir a l'homme une occasion d’exercer la puissance qu'il a de choisir ; et d'autre part le choix actuel de l’esprit peut être cause qu’il pense actuellement à telle ou telle chose, de même que de chanter actuellement un certain air peut être l'occasion de danser une telle danse , et qu'une certaine danse peut être l’occasion de chanter un tel air *. Mais, en tout cela,
* « Il y a un peu plus que de fournir les occasions, * puisqu'il y a quelque dépendance : car on ne saurait
- vouloir que ce qu’on trouve bon ; et selon que la faculté ■ d'entendre est avancée, ie choix de la volonté est ntrll-
- leur, comme , de l'autre coté , selon que l'homme a de la " vigueur en voulant, il détermine les pensées suivant « son choix, au lieu d'étre déterminé et entraîné par des v perceptions involontaires. »
ce n’est pas une puissance qui agit sur une autre puissance ; mais c’cst l'esprit ou l'homme qui met en œuvre ces différentes puissances ; car les puissances sont des relations et non des agents C’est celui qui fait l'action qui a la puissance on la capacité d'agir. Et par conséquent, ce qui a ou qui n'a pas la puissance d'agir, c'est cela seul qui est ou qui n’est pas libre , et non la puissance elle-même; car la liberté ou l'absence de la liberté ne peut appartenir qu'à ce qui a ou n’a pas la puissance d'agir.
§ JO. La liberté n'appartient pas à la volonté.
L’erreur qui a fait attribuer aux facultés ce qui ne leur appartient pas , a donné lieu à cette façon de parier; mais la coutume qu’on a prise, en discourant de l’esprit , de parler de ses différentes opérations sous le nom de facultés , a, je crois , peu contribué à nous avancer dans la connaissance de cette partie de nous-mêmes; comme le fréquent usage qu'on a fait du même mot de facultés , pour désigner les opérations du corps , n'a guère servi à nous perfectionner dans la connaissance de la médecine. Je ne nie pourtant pas qu'il n'y ait des facultés dans le corps et dans l'esprit. Ils ont, l'un et l’autre, leurs puissances d'opérer; autrement ils ne pourraient opérer ni l'un ni l'autre : car rien ne peut opérer, qui n’est pas capable d'opérer ; et ce qui n’a pas la puissance d’opérer, n’est pas capable d’opérer. Tout cela est incontestable. Je ne nie pas non plus que ces mots et autres semblables ne doivent avoir lieu dans l'usage ordinaire des langues , où ils sont communément reçus. Ce serait une trop grande affectation , de les rejeter absolument. La philosophie elle-même peut s'en servir ; car, quoiqu’elle ne s'accommode pas d'une parure extravagante , cependant , quand elle se montre en public, elle doit avoir la complaisance de paraître ornée à la mode du pays , je veux dire , de se servir des termes usités , autant que la vérité et ia clarté le peuvent permettre. Mais la faute qu’on a commise , c'est qu'on n parlé des facultés comme d'autant d'agents distincts , et qu'on les a représentées effectivement ainsi. Car , qu'on vint à demander ce que c’était qui digérait les viandes dans l'estomac : c'était,
1 ■ Si les facultés essentielles ne sont que des relations , « et n’ajoutent rien de plus à l'essence, les qualités et les « facultés accidentelles, ou sujettes au changement, sont «autre chose, et on peut dire de ces dernières que les « unes dépendent souvent des autres dans l'exercice de « leurs fonctions. »