LIVRE 11, CHAPITRE XXI
vouloir on non, la première chose qu'on demande apres cela, c’est, si l’homme est en liberté de vouloir lequel des deux il lui plaît, le mouvement ou le repos. Cette question est si visiblement absurde en ell®-mêmc, qu’elle peut suffire à convaincre quiconque y fera réflexion , que la liberté ne concerne point la volonté. Car demander si un homme est en liberté de vouloir lequel il lui plaît du mouvement ou du repos , de parler ou de se taire , c'est demander si un homme peut vouloir ce qu'il veut , ou se plaire A ce à quoi il se platt : question qui , à mon avis , n'a pas besoin de réponse '. Quiconque peut mettre cela en question doit supposer qu’une volonté détermine les actes d'une autre volonté, et qu'une autre détermine celle-ci, et ainsi A l’infini.
S 26. Pour éviter ces absurdités et autres semblables , rien ne peut être plus utile que d'établir dans notre esprit des idées distinctes et déterminées des choses en question. Car, si les idées de liberté et de volition étaient bien fixées dans notre entendement , et que nous les eussions toujours présentes A l'esprit , telles qu’elles sont , pour les appliquer A toutes les questions qu’on a excitées sur ces deux articles , je crois que la plupart des difficultés qui embarrassent et brouillent l'esprit des hommes sur cette matière seraient beaucoup plus aisément résolues; et par là nous verrions si l'obscurité vient de la signification confuse des termes, ou de la nature même des choses.
5 27. Ce que c’est que liberté.
Premièrement donc , il faut bien se ressouvenir que la liberté consiste en ce que C existence ou la non-existence d’une action dépend de
' « il est vrai , avec tout cela , que ies hommes se fout
* iri une difiirulté qui mérite d'être résolue. Us disent « qu'après avoir tout connu et tout considéré, i! est encore « en leur pouvoir de vouloir, non pas seulement ce qui
■ plaît le plus, mais encore tout le contraire, seulement
* pour montrer leur liberté. Mais il faut considérer qu’en-
* core que ce caprice ou eftélcment, ou du moins celle
* raison qui les empêche de suivre les autres raisons, entre « dans la balance, et leur fasse plaire ce qui neleurplairait - point sans cela , le choix est toujours déterminé par la « perception. On ne veut donc pas ce qu'on voudrait, mais «ce qui platt; quoique la volonté puisse contribuer tn-
■ directement, et comme de loin, à faire qne quelque « chose plaise ou ne plaise pas, comme j’ai déjà remarqué « ($24, note1) ; et, les hommes ne démêlant guère toutes
* ces considérations distinctes, il n'est point étonnant « qu’on s'embrouille tant l’esprit sur cette matière qui a « beaucoup de replis cachés. «
la préférence de notre esprit, selon qu'il veut agir ou ne pas agir; et non pas en ce qu’une ' action , ou celle qui lui est opposée, dépend de notre préférence. Un homme qui est sur un rocher est en liberté de sauter vingt brasses en bas dans la mer , non pas à cause qu’il a la puissance de fhlre le contraire , qui est de sauter vingt brasses en haut , car c'est ce qu'il ne saurait faire; mais il est libre, parce qu’il a la puissance de sauter ou de ne pas sauter. Que si une plus grande force que la sienne le retient ou le pousse en bas, il n'est plus libre A cet égard, par la raison qu’il n'est plus en sa puissance de faire ou de s'empêcher de faire cette action. Un prisonnier enfermé dans une chambre de vingt pieds en carré , lorsqu’il est au nord de la chambre , est en liberté d’aller l’espace de vingt pieds vers le midi, parce qu’il peut parcourir tout cet espace ou ne le pas parcourir ; mais , dans le même temps , il n’est pas en liberté de faire le contraire, je veux dire d’aller vingt pieds vers le nord.
Voici donc en quoi consiste la liberté : c’est en ce que nous sommes capables d'agir ou de ne pas agir , en conséquence de notre choix ou volition.
$ 28. Ce que c'est que volition.
Nous devons nous souvenir , en second lieu , que la volition est un acte de l’esprit dirigeant ses pensées à la production d’une certaine action , et par IA mettant en œuvre la puissance qu’il a de produire cette action. Pour éviter de multiplier les termes sans nécessité, Je demanderai ici la permission de comprendre sous le mot action l’abstinence même d’une action que nous nous proposons en nous-mêmes , comme être assis ou demeurer dans le silence , lorsque l’action de se promener ou de parler sont proposées; car, quoique ce soient de pures abstinences d'une certaine action, cependant, comme elles demandent aussi bien la détermination do la volonté, et sont souvent aussi importantes dans leurs suites que les actions contraires, on est assez autorisé, par ces considérations-là, A les regarder aussi comme des actions. Ce que je dis pour empêcher qu’on ne prenne mal te sens de mes paroles, si, pour abréger, je parle quelquefois ainsi.
S 29. Qu’est-ce qui détermine la volonté?
En troisième lieu , comme la volonté n’est antre chose que cette puissance que l’esprit a de
diriger le* facultés opératives de l'homme, au mouvement ou au repos , autant qu’elles dépendent d'une telle direction , lorsqu'on demande qu'est-ce qui détermine la volonté? la véritable réponse qu'on doit faire à cette question consiste à dire , que c'est l'esprit qui détermine la volonté. Car ce qui détermine la puissance générale de donner à ses actes telle ou telle direction particulière, n’est autre chose que l’agent lul-mfme qui exerce sa puissance de cette manière particulière. Si cette réponse ne satisfait pas, Il est visible que le sens de cette question se réduit à ceci : Qu’est-ce qui pousse l’esprit, dans chaque occasion particulière, à déterminer, à tel mouvement ou à tel repos particulier, la puissance générale qu’il a de diriger ses facultés vers te mouvement ou vers le repos ? A quoi je réponds que le motif qui nous porte à demeurer dans le même état , ou à continuer la même action , c'est uniquement la satisfaction présente qu’on y trouve. Au contraire, le motif qui incite A changer, c'est toujours quelque inquiétude, rien ne nous portant a changer d'état, ou à quelque nouvelle action, que quelque inquiétude'. C'est là, dis-je, le grand motif qui agit sur l’esprit pour le porter A quelque action, ce que je nommerai, pour abréger, déterminer la volonté, et que je vais expliquer plus au long dans ce même chapitre.
S 30. La volonté et le désir ne doivent pas être confondus.
Pour entrer dans cet examen , il est nécessaire de remarquer avant toutes choses que , bien que j'aie tâché d’exprimer l'acte de volition par les termes de choisir , préférer , et autres semblables, qui signifient aussi bien le désir que la volition, et cela faute d'autres mots pour marquer cet acte de l'esprit , dont le nom propre est vouloir on volition , cependant , comme c'est un acte fort simple , quiconque souhaite de concevoir ce que c'est, le comprendra beaucoup mieux en réfléchissant sur son propre esprit, et observant ce qu’il fait lorsqu'il veut, que par tous les différents sons articules qu'on peut employer pour
* « Celle inquiénjde[remntaise], comme je l'ai montré « dans le chapitre précédent (56, note >) n'est pas toujours
* un déplaisir, comme l'aisc où l’on se trouve n’est pas « loujours un plaisir; c’est souvent une invception insen- « Mhle qu'on ne saurait ni déméler ni distinguer, qui nous s fait pencher plutôt d’un côté que de l'autre, sans que
* nous puissions en rernlie raison. *
l'exprimer. Et, d'ailleurs, il est à propos de se précautionner contre l'erreur où nous pourraient jeter des expressions qui ne marquent pas assez la différence qu’il y a entre la volonté et divers actes de l'esprit tout A fait différents de la volonté. Cette précaution , dis-je , est d'autant plus nécessaire , A mon avis , que j'observe que la volonté est souvent confondue avec différentes affect ions de l'esprit , et surtout avec le désir ; de sorte que l'un est souvent mis pour l'autre , et cela ' par des gens qui seraient fâchés qu'on les soupçonnât de n'avoir pas des idées fort distinctes des choses , et de n’en avoir pas écrit avec une extrême clarté. Cette méprise n'a pas été , je pense , une des moindres occasions de l'obscurité et des égarements où l'on est tombé sur cette matière. Il faut donc tâcher de l’éviter autant que nous pourrons. Or , quiconque réfléchira en lui-même sur ce qui se passe dans son esprit lorsqu'il veut , trouvera que la volonté ou la puissance de vouloir ne se rapporte qu a nos propres actions , qu’elle se termine là sans aller plus loin , et que la volition n'est autre chose que cette détermination particulière do l’esprit, par laquelle il tâche , par un simple effet de la pensée , de produire , continuer ou arrêter une action qu'il suppose être en son pouvoir. Cela bien considéré prouve évidemment que la volonté est parfaitement distincte du désir, qui, dans la même action, peut avoir un but tout A fait différent de celui ou nous porte notre volonté. Par exemple , un homme que je ne saurais refuser, peut m'obliger A me servir de certaines paroles pour persuader un autre homme sur l'esprit de qui je puis souhaiter de ne rien gagner , dans le même temps que je lui parle. Il est visible que, dans ce cas-là, la volonté et le désir se trouvent en parfaite opposition ; car je veux une action qui tend d’un côte , pendant que mon désir tend d'un autre directement contraire. lin homme qui , par une violente attaque de goutte aux mains ou aux pieds, se sent délivré d'une pesanteur de tète ou d'un grand dégoût , désire d’être ausÿ soulagé de la douleur qu'il sent aux pieds et aux mains ( cor partout où se trouve la douleur , il y a un désir d'en être délivré ) ; cependant , s'il vient A comprendre que l'éloignement de cette douleur peut causer le transport d'une dangereuse humeur dans quelque partie plus vitale , sa volonté ne saurait être déterminée A aucune action qui puisse servir A
i M Locke en voulait ici au P. Mallebranche.