LIVRE 11, CHAPITRE XXI
dissiper ectta douleur 1 : d'où il parait évidemment que désirer et vouloir sont deux actes de l'esprit tout à fait distincts ; et, par conséquent, que la volonté, qui n'est que la puissance de vouloir , est encore beaucoup plus distincte du désir.
5 31. C'est /'inquiétude qui détermine ta volonté.
Voyons présentement ce que c'est qui détermine la volonté par rapport à nos actions. Pour moi , après avoir examiné la chose une seconde fois, je suis porté A croire que ce qui détermine la volonté à agir , n'est pas le plus grand bien, comme on le suppose ordinairement , mais plutôt quelque inquiétude actuelle , et , pour l'ordinaire , celle qui est la plus pressante. C'est là, dis-je , ce qui détermine successivement la volonté, et nous porte à faire les actions que nous faisons. Nous pouvons donner à cette inquiétude le nom de désir , qui est effectivement une inquiétude de l'esprit, causée par la privation de quelque bien absent. Toute douleur du corps , quelle qu'elle soit , et tout mécontentement de l'esprit est une inquiétude, b laquelle est toujours joint un désir proportionné à la douleur, ou inquiétude, qu'on ressent, et dout il peut à peine être distingué. Car le désir n'étant que le malaise que cause le manque d’un bien absent par rapport à quelque douleur qu'on ressent actuellement , le soulagement de cette inquiétude est ce bien absent; et jusqu'à ce qu'on obtienne ce soulagement ou cette quiétude, on peut donner au malaise le nom de désir, parce que personne ne sent de la douleur ’ , sans souhaiter d'en
1 « Cependant on peut dire que cet homme veut être > délivré de 1a goutte par un certain degré de la volonté,
- mais qui ne va pas toujours au dernier essor. Cette vo- « lonlé s'appelle velléité , quand elle renferme quelque « imperfection ou impuissance. *
1 Montaigne, qui semblé se jouer en traitant lot matières les plus sérieuses et les plus sbstraites , a décidé nette question en deux mots sur ie principe dont 6e sert ici M. Locke. « Nostrc bicn-estre, dit-il, ce n’est que la priva-
• tion d'estre mal... Car ce même chatouillement et atguï-
- sentent, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble
• nous enlever au-dessus de la santé simple et de l'indo-
- lence; cette volupté active, mouvante, et je ne sais « comment, cuisante et mordante, celle-là mesme ne vise « qu’à rindoience comme à son but L'appétit qui nous « ravit à l'accointance des femmes , il ne cherche qu'à
- chasser ia peine que nous apporte le désir ardent et fiç
- rieux ; et ne demande qu'à l’assouvir et se loger en re a pus , et en l'exemption de cette fièvre : ainsi des autres, a Essais, tom. Tl, liv. Il, rhap. XII, p- 3.!:>, édit de la Haye, 1717. Voilà la peine, l'inquiétude produite par un désir qui nous détermine à agir.
être délivré , avec un désir proportionné à l'Impression de cette douleur, et qui eu est inséparable. Mais , outre le désir d'être délivré de la douleur, il y a un autre désir d'un bien positif qui est absent; et encore à cet égard le désir et Y inquiétude sont dans une égale proportion : car autant que nous désirons un bien absent, autant est grande Y inquiétude que nous cause ce désir. Mais il est à propos de remarquer ici , que tout bien absent ne produit pas une douleur proportionnée au degré d'excellence qui est en lui, ou que nous y reconnaissons, comme toute douleur cause un désir égal à elle-même; parce que l'absence du bien n’est pas toujours un mal, comme est la présence de la douleur. C'est pourquoi l’on peut considérer et envisager un bien absent sans désir. Mais à proportion qu’il y a du désir quelque part , autant y a-t-il à' inquiétude.
S 33. Que te désir est inquiétude.
Quiconque réfléchit sur soi-même, trouvera bientôt que le désir est un état d’inquiétude; car qui est-ce qui n'a point senti dans le désir ce que le sage dit de l'espérance, qui n’est pas fort différente du désir * , qu’étant différée elle fait languir le cceur, et cela d'une manière proportionnée à la grandeur du désir, qui quelquefois porte Y inquiétude à un tel point, qu’elle fait crier avec Racket * : Donnes- moi des enfants, donnes-moi ce que je désire , ou je vais mourir ! La vie elle-même , avec tout ce qu'elle a de plus délicieux , serait un fardeau insupportable, si elle était accompagnée du poids accablant d’une inquiétude qui SC fit sentir sans relâche , et sans qu'il fût possible de s’en délivrer.
§ 33. /.'inquiétude causée par le désir détermine la volonté.
Il est vrai que le bien et le mai , présent et absent , agissent sur l’esprit ; mais ce qui de temps à autre détermine immédiatement la volonté a chaque action volontaire , c’est Y inquiétude du désir fixé sur quelque bien absent, quel qu’il soit, ou négatif, comme ia privation de la douleur à l’égard d'une personne qui en est actuellement atteinte, ou positif, comme la jouissance d'un plaisir. Que ce soit cette inquiétude qui détermine la volonté aux actions volontaires qui , se succédant en nous les unes aux autres , occupent la plus grande partie de notre vie, et
' Proverb. XIII, 13.
. Genèse , XXX, I.
nous conduisent A différentes fms par des voles différentes , c'est ce que je tâcherai de faire voir et par l'expérience et par l’examen de la chose même.
J 3 t. Elle nous porte à l’aetion.
Lorsque l'homme est parfaitement satisfait de l'état où tl est , ce qui arrive lorsqu'il est abso- ! lumen! libre de toute inquiétude , quel soin , quetlc.volonté lui peut-il rester, que de continuer dans cet état ? 11 n'a visiblement rien autre chose à faire , comme chacun peut s'en convaincre par sa propre expérience. Ainsi nous voyons que le sage auteur de notre être , ayant égard à notre constitution , et sachant ce qui détermine notre volonté , a mis dans les hommes l'incommodité de la faim, de la soif et des autres désirs naturels qui reviennent dans leur temps, afin d'exciter et de déterminer les volontés â leur propre conservation, et â la continuation de leur espèce. Car si la simple contemplation de ces deux fins , auxquelles nous sommes portés par ces différents désirs , eut suffi pour déterminer notée volonté et nous mettre en action , on peut , â mon avis, conclure sûrement, qu'en ce cas-là nous n’aurions été sujets â aucunes de ees douleurs naturelles , et que peut-être nous n'aurions senti dans ce monde que fort peu de douleur , ou que nous en aurions été entièrement exempts '.. Il vaut mieux , dit saint Paul, se marier que brûler ; par où nous pouvons voir ce que c’est qui porto principalement les hommes aux plaisirs de la vie conjugale. Tant il est vrai que le sentiment présent d'uuc petite brûlure a plus de pouvoir sur nous , que les attraits des plus grands plaisirs considérés en éloignement.
§ 35. Ce n’est pas le plus grand bien positif, mais /'inquiétude , qui détermine la volonté.
C'est une maxime si fort établie par le consentement général de tous les hommes , que c’est le bien , et le plus grand bien qui détermine la volonté, que je ne suis nullement surpris d'avoir supposé cela comme indubitable , la première fois que je publiai mes pensées sur cette matière ; et je pense que bien des gens m'excuseront plutôt d'avoir d'abord adopté cette maxime , que de ce que je me hasarde présentement à m’éloigner d'une opinion si généralement reçue. Cependant , après une plus exacte recherche, je roc sens forcé de conclure que le bien,
• i. Coc. vu, 9.
et le plus grand bien , quoique jùgé et reconnu tel , ne détermine point la volonté ; à moins que, venant à le désirer d'une manière proportionnée à son excellence , ce désir ne nous rende inquiets de ce que nous en sommes privés. En effet , persuadez à un homme , tant qu'il vous plaira , que l'abondance est plus avantageuse que la pauvreté ; faites-lui voir et confesser que les agréables commodités de la vie sont préférables à une sordide Indigence , s'il est satisfait de ce dernier état, et qu'il n’y trouve aucune incommodité, il y persiste malgré tous vos discours ; sa volonté n'est déterminée à aucune action qui le porte à y renoncer. Qu'un homme soit convaincu de l'utilité de la vertu, jusqu'à voir quelle est aussi nécessaire à quiconque se propose quelque chose de grand dans ce monde , ou espere d'être heureux dans l'autre, que la nourriture est nécessaire au soutien de notre vie ; cependant, jusqu’à ce que cet homme soit affamé et altéré de ta justice, jusqu'à ce qu'il se sente inquiet de ce qu'elle lui manque , sa volonté ne sera jamais déterminée à aucune action qui le porte à la recherche de cet excellent bien dont il reconnaît l'utilité ; mais quelque autre inquiétude qu'il sent en lui-même, venant à la traverse, entraînera sa volonté à d'autres choses. D'autre part, qu’un homme adonné au vin considère qu'en menant la vie qu'il mène , il ruine sa santé , dissipe son bien , qu'il va se déshonorer dans le monde , s'attirer des maladies , et tomber enfin dans l’indigence , jusqu'à n'avoir plus de quoi satisfaire cette passion de boire qui le possède si fort ; cependant les retours de l'inquiétude qu'il sent à être absent de ses compagnons de débauche l'entraînent au cabaret aux heures qu'il est accoutumé d’y aller, quoiqu'il ait alors devant les yeux la perte de sa santé et de son bien, et peut-être même celle du bonheur de l'autre vie; bonheur qu'il ne peut regarder comme un bien peu considérable en lui-même , puisqu'il avoue, au contraire, qu’il est beaucoup plus excellent que le plaisir de boire, ou que le vain babil d'une troupe de débauchés. Ce n'est donc pas faute de jeter les yeux sur le souverain bien qu'il persiste dans ce déréglement , car il l'envisage et en reconnaît l'excellence jusque-la que, durant le temps qui s'écoule entre les heures
Îju'il emploie à boire , il résout de s'appliquer à a recherche de ce souverain bien ; mais quand l’inquiétude d être privé du plaisir auquel il est accoutumé vient le tourmenter , ce bien , qu'il connaît être plus excellent que celui de boire ,