CHAPITRE I
11'est point vrai que. le temps auquel 011 commence à faire usage de la raison , soit le mémo que celui auquel on commence à découvrir ces maximes. Car, je vous prie, combien de marques de raison n’observe-t-on pas dans les enfants , longtemps avant qu’ils aient aucune connaissance de cette maxime : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps ? Combien y a-t-il de gens sans lettres et de peuples sauvages , qui , étant parvenus à l’âge de raison , passent une bonne partie de leur vie sans faire aucune réflexion à cette maxime et aux autres propositions générales de cette nature? Je conviens que les hommes n’arrivent point à la connaissance de ces vérités générales et abstraites qn’on croit innées , avant que de faire usage de leur raison ; mais, J’ajoute qu’ils ne les connaissent pas même alors. Et cela , parce qu’avant que de faire usage de la raison, l'esprit n’a pas formé les idées générales et abstraites, d’où résultent les maximes générales qu’on prend mal à propos pour des principes innés; et parce que ces maximes sont effectivement des connaissances et des vérités qui s’introduisent dans l’esprit par la même voie et par les mêmes degrés, que plusieurs autres propositions que personne ne s’est avisé de supposer innées, comme j’espère d« le faire voir dans la suite de cet ouvrage. Je reconnais donc qu’il faut nécessairement quo les hommes fassent usage de leur raison , avant que de parvenir â la connaissance de ces vérités générales : mais, encore un coup , je nio que le temps auquel ils commencent à se serv ir de leur raison , soit justement celui auquel ils viennent à découvrir ces vérités.
$ 18. On ne saurait les distinguer par là de plusieurs autres vérités qu'on peut connaître dans le meme temps.
Cependant , il est bon de remarquer que ce qu’on dit, que dès qu’on fait usage de la raison, on s’aperçoit de ces maximes et qu’on y acquiesce , n’emporte dans le fond autre choso que ccd : savoir , qu'on ne connaît jamais ces maximes avant l'usage de la raison, quoique peut-être on n’y donne un consentement actuel que quelque temps après , durant le cours de la vie. Du reste, le temps auquel on vient à les connaître, à les recevoir , est tout à fait Incertain. D'où il parait qn’on peut dire la même chose de toutes les autres vérités qui peuvent être connues , aussi bien que de ces maximes générales. Et, par conséquent, il ne s’ensuit
DK L'ENTENDEMENT HIMALN.
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point de ce qu'un connaît ces maximes lorsqu'un vient à faire usage de sa raison, qu'elles aient , à eet égard, aucune prérogative qui les distingue des antres vérités ; et bien loin que ce soit une marque quelles soieut innées, c'est une preuve du contraire.
5 i 4. Quand on commencerait à les connaître des qu'on vient à faire usage de la raison, cela ne prouverait point qw'dlcs soient innées.
Mais, en second lieu, quand il serait vrai qu'on viendrait à connaître ces maximes et A y acquiescer, justement dans le temps qu'on vient a faire usage de la raison , cela ne prouverait point encore qu’elles soient innées. Ce raisonnement est aussi frivole que la supposition sur laquelle on le fonde est fausse. Car, par quelle règle de logique peut-on conclure qu'une certaine maxime a été imprimée originairement dans l'Ame aussitôt que l'âme a commencé à exister, de ce qu'on \ lent à s'apercevoir de cette maxime, et a l'approuver , dés qu’une certaine faculté de l'Ame, qui est appliquée A toute, autre chose , vient à se déployer ? Supposé qu'on vint à recevoir ces maximes justement dans le temps qu'on commence A parler (ce qui peut tout aussi bien arriver alors , que dans le temps nuipiel on commence A faire usage de In raison) , on serait tout aussi bien fondé à dire que ces maximes sont innées parce qu'on les reçoit dés qu'on commence à parler , qu'A soutenir qu'elles sont innées parce que les hommes y donnent leur consentement dès qu'ils viennent à se servir de leur raison. Je conviens donc, avec les partisans des principes innés, que l'âme n’a aucune connaissance de ccs maximes générales , évidentes par elles -mêmes, avant qu'elle commence a faire usage de la raison ; mais , je nie que le temps auquel on commence A faire usage île la raison , soit précisément celui auquel on commence A prendre connaissance de ces maximes; et quand cela serait , je nie qu'il s'ensuivit de IA qu'elles fussent innées. Lorsqu'on dit que les hommes donnent leur consentement à ccs vérités dès qu'ils viennent à faire usage de la raison , tout ce qu'on peut faire signifier raisonnablement à cette proposition, c'est que l'esprit , venant A se former des idées générales et abstraites, et A comprendre les noms généraux qui les représentent , dans le temps que la faculté de raisonner commence A se déployer , cl tous ccs matériaux se multipliant a mesure que
cette faculté se perfectionne, il arrive d'ordinaire que les enfants n'acquièrent ccs idées générales et n'apprennent les noms qui servent A les exprimer , que lorsqu’ayant exercé leur raison pendant un assez long temps sur des idées familières et plus particulières , ils sont devenus capables d’un entretien raisonnable par le commerce qu’ils ont eu avec d’autres personnes. Si on peut dire, dans un autre sens, qne les hommes reçoivent ccs maximes générales lorsqu'ils viennent A faire usage de leur raison , c'est ce que j'ignore; et je voudrais bien qu'on prit la peine de le faire voir, ou du moins qu'on me montrât 1 quelque sens qu'on donne A cette proposition,
, celui-IA ou quelque autre) comment on en peut ' inférer que ccs maximes sont innées.
j 5 1S. Parquets degrés l’esprit vient à connaître plusieurs vérités.
> D'abord les sens remplissent , pour ainsi dire, notre esprit de diverses idées qu'il n'avatt point ; i et l'esprit , se rendant peu A peu ces Idées familières , les place dans sa mémoire , et leur donne des noms. Ensuite , il vient A se représenter d'nutres idées, qu'il abstrait de celies-IA , et il apprend l'usage des noms généraux. I)e cette manière l’esprit prépare des matériaux d'idées [ et de paroles , sur lesquels il exerce sa faculté ! déraisonner; et l'usage de In raison devient, chaque jour, plus sensible, A mesure qne ces matériaux, sur lesquels elle s'exerce, augmentent. Mais quoique l'acquisition des Idées générales, l'usage des noms généraux qui les représentent , et l'usage de la raison croissent , pour ainsi dire , ordinairement ensemble , je ne vois pourtant pas que cela prouve en aucune manière que tx's idées soient innées. J’avoue qu’il y a certaines vérités dont la connaissance est dans l'esprit de fort bonne heure ; mais c'est d'une manière qui fait voir que ees vérités ne sont point innées. En effet , si nous y prenons garde, nous trouverons que ees sortes de vérités sont composées d'idées qui ne sont nullement innées,
; mais acquises, car les premières idées qui occupent l'esprit des enfants, ce sont celles qui I leur v iennent par l'impression des choses extérieures, et qui font de plus fréquentes impressions sur leurs sens ’. C’est sur ccs Idées, ac-
1 - Les idées qui viennent des sens sont confuses, et - Ie& vérités qui en dépendent le sont aussi , au moins en « partie ; au Heu que le» idée» intellectuelles, cl les vérités « qui en dépendent , sont distinctes , et ni le» unes ni le* « autres non! point leur origine des sens ; quoiqu’il soit « vrai que nous u’j penserions jamais sans les scua. *