‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 12 sur 423 · LIVRE 1, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE I

quiscs «le cette manière , que l'esprit vient a juger du rapport ou de la différence qu'il y a entre les unes et les autres; et cela apparemment , dés qu’il vient à faire usage de la mémoire , et qu’il est capable de recevoir et de retenir diverses idées distinctes. Mais que celu se fasse alors ou non, il est certain , du moins , que les enfants forment ces sortes de jugements longtemps avant qu'ils aient appris A parler , et qu'ils soient parvenus à ce que nous appelons l'âge de raison. Car avant qu'un enfant sache parler , il connaît aussi certainement la différence qu’il y a entre les idées du doux et de l’amer , c’est-à-dire , que le doux n’est pas l'amer, qu'il sait'dans la suite , quand il vient à parler , que l’absinthe et les dragées ne sout pas la mémo chose.

$ 16. Un enfant ne vient à connaître que (roi* et quatre sont égaux à sept, que lorsqu'il est capable de compter Jusqu'à sept, qu'il a acquis l'idée de ce qu’on nomme égalité , et qu’il sait comment on la nomme. Du reste, quand il en est veuu là , dès qu'on lui dit que trois et quatre sont égaux à sept, il n’a pas plutôt compris le sens de ces paroles , qu’il donne son consentement à cette proposition , ou , pour mieux dire , qu'il en aperçoit la vérité. Mais s’il y acquiesce si facilement alors , cem’est point à cause que c'est une vérité innée. Et s’il avait différé jusqu’à ce temps-là à y donner son consentement , ce n’était pas non plus à cause qu’il n’avait point encore l'usage de la raison ; mais plutôt il reçoit cette proposition, parce qu'il reconnaît la vérité renfermée dans ces paroles , trois et quatre sont égaux à sept, (lés qu’il a dans l’esprit les idées claires et distinctes qu’elles signiOcnt. Par conséquent , il connaît la vérité de cette proposition sur les mêmes fondements et de la même manière qu’il savait auparavant que la verge et une cerise ne sont pas la même chose : et c'est encore sur les mêmes fondements qu’il peut venir à connaître, dans la suite, qui/ est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, comme nous le ferons voir plus amplement ailleurs. De sorte que plus tard on vient jx connaître les idées générales dont ces maximes sont composées , ou à savoir la signification des termes généraux dont on se sert pour les exprimer, ou à rassembler dans son esprit les idées que ces termes représentent; plus tard aussi on donne son consentement à ces maximes, dont les termes, aussi bien que les idées qu'ils représentent , n’étant pas plus Innés

que ceux de chat ou de belette, il faut attendre que le terni» ct les réflexions que nous pouvons faire sur ce qui se passe devant nos yeux , nous en donnent la connaissance ; et c’est alors qu'on sera capable de connaître la vérité de ces maximes, des la première occasion qu’on aura de joindre ces Idées dans son esprit , et de remarquer si elles conviennent ou ne conviennent point ensemble, selon qu’elles sont exprimées dans ces propositions. D’où il s’ensuit qu’un homme sait que dix-huit et dix-neuf sont égaux à trente-sept, avec la même évidence qu’il sait qu’un et deux sont égaux à trois ; mais qu’un enfant ne connaît pourtant pas la première proposition sitôt que la seconde : ce qui ne vient pas de ce que l’usage de la raison lui manque , mais de ce qu’il n'a pas si tôt formé les Idées signifiées par les mots dix-huit, dix-neuf et trente-sept, que celles qui sont exprimées par lis mots , un , deux et trois.

§ 17. De ce qu'on reçoit ces maximes, dès qu 'elles sont proposées et conçues , il ne s'ensuit pas qu'elles soient innées.

La raison qu’on tire du consentement général pour faire voir qu’il y a des vérités innées, ne pouvant point servir à le prouver , et ne mettant aucune différence entre les vérités qu’on suppose innées et plusieurs autres dont on acquiert la connaissance dans la suite , cette raison , disje , venant à manquer , les défenseurs de cette hypothèse ont prétendu conserver aux maximes qu’ils nomment innées, le privilège d’être reçues d'un consentement général , en soutenant que dés que ces’ maximes sont proposées, et qu’on entend la signification des termes qui servent à les exprimer , on les adopte sans peine. Voyant, dis-je, que tous les hommes, et même les enfants, donnent leur consentement à ces propositions, aussitôt qu'ils entendent et comprennent les mots dont on se sert pour les exprimer, ils s’imaginent que cela suffit pour prouver que ces propositions sont innées. Comme les hommes ne manquent jamais de les reconnaître pour des vérités indubitables dès qu'ils en ont compris les termes, les défenseurs des idées innées voudraient conclure de là qu'il est évident que ccs propositions étaient auparavant imprimées dans l’entendement, puisqu'à la première ouverture qui en est faite à l’esprit , il les comprend sans que personne les loi enseigne , et y donne son consentement sans jamais les révoquer en doute.

S 18. Ce consentement prouverait que ces propotiliont, un et deux sont égaux & trois, le doux n'est point l’amer , et mille autres semblables, seraient innées.

Pour répondre à cette difficulté , je demande a ceux qui défendent de la sorte les idées innées, si ce consentement que l'on donne à une proposition dès qu’on l’a entendue , est un caractère certain d'un principe inné? S'ils disent que non, c’est en vain qu'ils emploient cette preuve; et s’ils répondent que oui, ils seront obligés de reconnaître pour principes innés toutes les propositions dont on reconnaît la vérité dès qu’on les entend prononcer , c'est-à-dire un très-grand nombre. Car s'ils posent une fols que les vérités qu'on reçoit dès qu'on les entend dire , et qu’on les comprend1, doivent passer pour autant de principes innés , il faut qu'ils reconnaissent en même temps que plusieurs propositions qui regardent les nombres sont innées, comme celles-ci : Un et deux sont égaux o trois ; Deux et deux sont égaux à quatre , et quantité d'autres semblables propositions d'arithmétique, que chacun reçoit dés qu'il les entend dire, et qu’il comprend les termes dont on se sert pour les exprimer. Et ce n'est pas la un privilège attaché aux nombres et aux différents axiomes qu'on en peut composer : on rencontre aussi dans la physique et dans toutes les autres sciences des propositions auxquelles on acquiesce infailliblement dès qu'on les entend. Par exemple, cette proposition, Deux corps ne peuvent pas être en un même lieu à la fois , est une vérité dont on n'est pas autrement persuadé que des maximes suivantes : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps; Le blanc n'est pas le rouge ; Un carré n’est pas un cercle ; La couleur jaune n'est pas la rougeur. Ces propositions, dis-je, et un million d'autres semblables , ou du moins toutes celles dont nous avons des idées distinctes , sont du nombre de celles que tout homme de bon sens , et qui entend les termes dont on se sert pour les exprimer, doit recevoir nécessairement dès qu'il les entend prononcer. Si donc les partisans des idées innées veulent s'en tenir à leur propre règle, et poser , pour marque d'une vérité innée , le con- '■ seulement qu'on lui donne dés qu'on t'entend et qu'on comprend les termes qu'on emploie /mur l'exprimer, ils seront obligés de reconnaître qu’il y a non-seulement autant de propositions innées que d’idées distinctes dans l'esprit

des hommes, mais même autant que les hommes peuvent faire de propositions dont les idées différentes sont niées l'une de l’autre. Car chaque proposition qui est composée de deux différentes idées, dont l une est niée de l'autre, sera aussi certainement reçue comme indubitable , dès qu'on l'entendra pour la première fois , et qu’on en comprendra les termes, que cette maxime générale : Il est impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps ; ou que celleci , qui en est le fondement , et qui est encore plus aisée à entendre : Ce qui est la même chose n’est pas différent; et à ce compte il faudra qu'ils reçoivent pour vérités innées un nombre infini de propositions de cette seule espèce , sans parler des autres. Ajoutez à cela , qu'une proposition , ne pouvant être innée , à moins que les idées dont elle est composée ne le soient aussi , il faudra supposer que toutes les idées que nous avons des couleurs, des sons, des goûts, des figures, etc., sont innées: ce qui serait la chose du monde la plus contraire à la raison et à l'expérience. Le consentement qu'on donne sans peine à une proposition , dès qu’on l'entend prononcer et qu'on en comprend les termes, est sans doute une marque que cette proposition est évidente par elle-même : mais cette évidence qui ne dépend d'aucune impression innée, mais de quelque autre chose, comme nous le ferons voir dans la suite, appartient à plusieurs propositions, qu'il serait absurde de regarder comme vérités innées, et que personne ne s’est encore avisé de faire passer pour telles.

S 19. De telles propositions , moins générales , sont plutôt connues que les maximes universelles qu’on veut faire passer pour innées.

Et qu'on no dise pas que ces propositions particulières et évidentes par elles-mêmes, dont on reconnaît la vérité dès qu'on les entend prononcer , comme qu'un et deux sont égaux à trois, que le vert n’est pas le rouge, etc. , sont reçues comme des conséquences de ces autres propositions plus générales qu’on regarde comme autant de principes innés : car tous ceux qui prendront la peine de réfléchir sur ce qui se liasse dans l'entendement lorsqu'on commence a en faire quelque usage, trouveront infailliblement que ces propositions particulières, ou moins générales, sont reconnues et reçues comme des vérités indubitables par des personnes qui.

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