‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 127 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXIII

considérées en elles-mêmes , soient effectivement de* idées eomplex.es. Je prie mon lecteur de m'accorder la liberté de m'exprimer ainsi, et de se souvenir de ne pas prendre mes paroles à la rigueur, lorsque je range quelqu'une de ces potentialités parmi les idées simples que nous rassemblons dans notre esprit , toutes les fois que vous venons & penser a quelque substance particulière. Car , si nous voulons avoir de vraies et distinctes notions des substances , il est absolument nécessaire de considérer les différentes puissances qu'on y peut découvrir.

S s. Et comment.

Au reste , nous ne devons pas être surpris que les puissances fassent une grande partie des idées complexes que nous avons des substances, puisque ce qui ,. dans la plupart de* substances , contribue le plus à les distinguer l'une de l'autre, et qui fait ordinairement une partie considérable de l'idée complexe que nous avons de leurs différentes espèces, ce sont leurs ' secondes qualités. Car, nos sens ne pouvant nous faire apercevoir la grosseur, la contexture et la Heure des petites parties des corps d’où dépendent leurs constitutions réelles et leurs véritables différences, nous sommes obligé* d’employer leurs secondes qualités comme des marques caractéristiques , par lesquelles nous puissions nous en former des idées dans l'esprit , et les distinguer les unes des autres. Or , toutes ces secondes qualités ne sont que de simples puissances , comme nous l'avons déjà 1 montré. Car la couleur et le goût de l’opium sont, aussi bien que sa vertu soporifique ou anodine , de pures puissances qui dépendent de ses premières qualités, par lesquelles il est propre à agir de différentes manières sur diverses parties de nos corps.

S 9. Trois sortes d'idées constituent nos idées complexes des substances.

Il y a trois sortes d'idées qui forment les idées complexes que nous avons des substance* corporelles. Premièrement, les idées des premières qualité* que nous apercevons dans les choses par le moyen des sens , et qui y sont lors même que nous ne les y apercevons pas, comme sont la grosseur, la figure, le nombre, la situation et

1 Voter ei-èevant (le ch. V lit , ) où l’auteur explique au long ce qu'il entend par secondes quotités.

* Lir. n, ch. VUJ.

le mouvement des parties des corps qui existent réellement, soit que nous les apercevions ou non. Il y a , en second lieu , les secondes qualités qu’on appelle communément qualités sensibles, qui dépendent de ces premières qualités , et ne sont autre chose que différentes puissances que ces substances ont de produire diverses idées en nous à la faveur des sens ; idées qui ne sont dan* les choses mêmes, que de la même manière qu’une chose existe dans la cause qui l'a produite. Il y a, en troisième lieu, l’aptitude que nous observons dans une substance à produire ou à recevoir tels et tels changements de scs premières qualités ; de sorte que la substance , ainsi altérée, excite en nous des idées différentes de celles qu'elle y produisait auparavant , et c'est ce qu'on nomme puissance active et puissance passive; deux puissances qui , autant que nous en avons quelque perception ou connaissance , se terminent uniquement à des idées simples qui tombent sous les sens. Car , quelque altération qu'un aimant ait pu produire dans les petites particules du fer , nous n'aurions jamais aucune notion de cette puissance par laquelle il peut opérer sur le fer , si le mouvement sensible du fer ne nous le montrait expressément : et je ne doute pas que les corps que nous manions tous les jours, n’aient la puissance de produire l'un dans l’autre mille changements auxquels nous ne songeons en aucune manière , parce qu'ils ne paraissent jamais par des effets sensibles.

S 1 0. Il est donc vrai de dire que les puissances font une grande partie de nos idées complexe* des substances. Quiconque réfléchira , par exemple, sur l'idée complexe qu’il a de l’or, trouvera que la plupart des idées dont elle est composée , ne sont que des puissances ; ainsi la puissance d'être fondu dans le feu , mais sans rien perdre de sa propre matière , et celle d'être dissous dans l'eau régale , sont des idées qui composent aussi nécessairement l'idée complexe que nous avons de l'or , que sa couleur et sa pesanteur , qui , à le bleu prendre, ne sont aussi que differentes puissances. Car , à parler exactement , la couleur jaune n’est pas exactement dans l'or; mais c'est une puissance que ce métal a d'exciter cette idée en nous par le moyen de nos yeux , lorsqu'il est dans son véritable jour. De même , la chaleur que nous ne pouvons séparer de l’idée que nous avons du soleil , n’est pas plus réellement dans le soleil que la blancheur que cet astre produit dans la cire. L’une et l’autre sont également de

simples puissances dans le soleil , qui , par le mouvement et la figure de ses parties insensibles, opère tantôt sur l'homme, en lui faisant avoir l'idée de la chaleur, et tantôt sur la cire, en la rendant capable d’exciter dans l'homme l'idée du blanc.

S (I. Les secondes qualités que nous remarquons présentement dans les corps , disparaîtraient, si nous venions à découvrir les premières qualités de leurs plus petites parties.

Si nous avions les sens assez vifs pour discerner les petites particules des corps, et la constitution réelle d’où dépendent leurs qualités sensibles , je ne doute pas qu'ils ne produisissent de tout autres idées en nous ; que la couleur jaune , par exemple , qui est présentement dans l'or , ne disparût, et qu'au lieu de cela , nous ne vissions une admirable contexture de parties, d'une certaine grosseur et figure. C’est ce qui parait évidemment par les microscopes; car ce qui, vu simplement des yeux, nous donne l'idée d'une certaine couleur, se trouve tout autre chose lorsque la force de notre vue est augmentée par le moyen d'un microscope : de sorte que cet instrument , changeant , pour ainsi dire , la proportion qui est entre la grosseur des particules de l'objet coloré et notre vue ordinaire , nous fait avoir des idées différentes de celles que le môme objet excitait auparavant en nous. Ainsi , le sable ou le verre pilé , qui nout parait opaque et blanc , est transparent dans un microscope , et un cheveu que nous regardons a travers cet instrument , perd aussi sa couleur ordinaire, et parait transparent pour la plus grande partie , avec un mélange de quelques couleurs brillantes, semblables A celles qui sont produites par la réfraction d'un diamant on de quelque autre corps peltucidc. l.c sang nous parait tout rouge ; mais , par le moyen d'un bon microscope qui nous découvre scs plus petites parties, nous n’y voyons que quelques globules rouges en fort petit nombre , qui nagent dans une liqueur transparente ; et l'on ne sait de quelle manière paraîtraient ces globules rouges, si l'on, pouvait trouver des verres qui les pussent grossir mille ou dix mille fois davnntage.

S 12. Les facultés qui nous servent à connaître les choses , sont proportionnées à notre état dans ce monde.

Dieu , qui , par sa sagesse infinie , nous a faits

tels que nous sommes , avec toutes les choses qui sont autour de nous , a disposé nos sens , nos facultés et nos organes, de telle sorte qu'ils pussent nous servir aux nécessités de cette vie, et A ce que nous avons A faire dans ce monde. .Ainsi nous pouvons, par le secours des sens , connaître et distinguer les choses , les examiner autant qu’il est nécessaire pour les appliquer à notre usage, et les employer, en différentes manières, A nos besoins dans cette vie. Et , en effet , nous pénétrons assez avant dans leur admirable couformation et dans leurs effets surprenants, pour reconnaître et exalter la sagesse , In puissance et la bonté de celui qui les a faites, line telle connaissance convient A l'état où nous nous trouvons dans ce monde , et nous avons toutes les facultés nécessaires pour y parvenir. Mais il ne parait pas que Dieu ail eu en vue de faire que nous puissions avoir une connaissance parfaite , claire et absolue des choses qui nous environnent; et peut-être même que cela est bien au-dessus de la portée de tout être fini. Du reste , nos facultés, toutes grossières et faibles qu'elles sont, suffisent pour nous fnire connaître le créateur , par la connaissance qu'elles nous donnent de la créature , et pour nous instruire de nos devoirs , comme aussi pour nous faire trouver les moyens de pourvoir aux nécessités de cette vie; et c'est A quoi se réduit tout ce que nous avons A faire dans ce monde. Mais si nos sens recevaient quelque altération considérable , et devenaient beaucoup plus vifs et plus pénétrants, l'apparence et la forme extérieure des choses serait tout autre A notre égard. Et je suis tenté de croire que , dans cette partie de l’univers que nous habitons, un tel changement serait incompatible avec notre nature, ou du moins avec un état aussi commode et aussi agréable que celui où nous nous trouvons présentement. Eu effet , qui considérera combien, par notre constitution, nous sommes peu capables de subsister dans un endroit de l'air un peu plus haut que celui où nous respirons ordinairement , aura raison de croire que , sur cette terre qui nous a été assignée pour demeure , le sage architecte de l’univers a mis de la proportion entre nos organes et les corps qui doivent agir sur ces organes. Si , par exemple, notre sens de l'ouïe était mille fois plus vif qu’il n’est, combien serions-nous distraits par ce bruit qui nous battrait incessamment les Oreilles, puisqu’on ce cas-IA , noos serions moins en état de dormir ou de méditer dans la plus tranquille retraite que parmi le fracas d’un combat de mer?

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