LIVRE II, Cl LU Tl'RE XXIII
cause» , conséquences et relations , etc. , jusqu’à ce que tout ce qu'elles renferment , ou qui peut y être rapporté en quelque mnnière , soit parfaitement connu : par où je puis me former l'idée d'une connaissance infinie , ou qui n'a point de homes. La même chose peut se faire à l’égard de la puissance , que nous pouvons étendre jusqu'à ce que nous soyons parvenus à ce que nous appelons infini, comme aussi à l’égard de Indurée d’une existence sans commencement ou sans iln, et ainsi former l'idée d’un Être étemel. Les degrés ou l'étendue selon laquelle nous attribuons à cet Être suprême , que nous appelons Dieu , l’existence , la puissance , la sagesse et toutes les autres perfections dont nous pouvons avoir quelque idée ; ces degrés , dis-je , étant infinis et sans homes , nous nous formons par là la meilleure idée que notre esprit soit capable de | se faire de ce souverain Être ; et tout cela se ; fait, comme je viens de dire, en agrandissant ; qgs idées simples , qui nous viennent des operations de notre esprit par la réflexion , ou des ; choses extérieures par le moyen des sens, jusqu'à cette prodigieuse étendue où l'infinité peut les porter.
5 3i. Car c'est l'infinité qui , jointe à nos idées d’existence , de puissance , de connaissance, etc., constitue cette idée complexe par laquelle nous nous représentons l’Être suprême le mieux que nous pouvons. En effet , quoique Dieu , dans sa propre essence ( qui certainement nous est inconnue , à nous qui ne connaissons pas même l'essence d'un caillou , d’un moucheron ou de notre propre personne } , soit simple et sans aucune composition , cependant je crois pouvoir dire que nous n’avons de lui qu’une idée complexe d'existence, de connaissance, de puissance, de félicité, etc., infinie et éternelle; toutes idées distinctes, et dont quelques-unes, étant relatives , sont composées de quelque autre idée. Et ce sont toutes ees idées , qui , procédant originairement de la sensation et de la réflexion , comme on l'a déjà montré , composent l'idée ou notion que nous avons de Dieu.
S 36. Dam les idées complexes que nous avons
des esprits, il n'y en a aucune que nous
n’ayons reçue de la sensation ou de la réflexion.
Il faut remarquer , outre cela, qu’excepté l'iulinité, il n'y a aucune des idées que nous attribuons à Itieu , qui ne soit aussi une partie
de l'idée complexe que nous avons des autres esprits, l’arce que , n’étant capables de recevoir d'uutres idées simples que celles qui appartiennent au corps , excepté celles que nous recevons de la réflexion que nous faisons sur les opérations de notre propre esprit , nous ne pouvons attribuer d'autres idées aux esprits que celles qui nous viennent de cette source ; et toute la différence que nous pouvons mettre entre elles , en les rapportant aux esprits , consiste uniquement dans In différente étendue , et les divers degrés de leur connaissance , puissance , durée , bonheur, etc. Car, que les idées que nous avons, tant des esprits que des autres choses , se terminent à celles que nous recevons de la sensation et de la réflexion , c'est ce qui suit évidemment de ce que dans nos idées des esprits , à quelque degré de perfection que nous les portions au delà de celles des corps, même jusqu’à celle de l'infini , nous ne saurions pourtant y démêler aucune idée de la manière dont les esprits se découvrent leurs pensées les uns aux autres ; quoique nous ne puissions éviter de conclure que les esprits séparés , qui ont des connaissances plus parfaites , et qui sont dans un état beaucoup plus heureux que nous , doivent avoir aussi une voie plus parfaite de s’enlre-communlquer leurs pensées, que nous qui sommes obligés ele nous servir de. signes corporels , et particuliérement des sons , qui par cette raison sont de l’usage le plus général , comme les moyens les plus commodes et les plus prompts que nous puissions employer pour nous communiquer nos pensées les uns aux autres. Mais , parce que nous n'avons en nous-mêmes aucune expérience , et par conséquent aucune notion d’une communication immédiate , nous n'avons point aussi d’idée de la manière dont les esprits qui n'usent point de paroles , peuvent se communiquer promptement leurs pensées; et moins encore comprenonsnous comment , n'ayant point de corps , ils peuvent être maîtres de leurs propres pensées , et les faire connaître ou les cacher comme il leur plait , quoique nous devions supposer nécessairement qu'ils ont une telle puissance.
S 37. Récapitulation.
Voila donc présentement quelles sortes d’idees nous avons de toutes les différentes espèces de substances , en quoi elles consistent , et comment nous les avons acquises. D’où je crois qu’on peut tirer évidemment ees trois conséquences.
DE L’EMENUEMENT HUMAIN.
La première , que toutes les idées que nous avons des différentes espèces de substances , ne sont que des collections d'idées simples, avec la supposition d'un sujet auquel elles appartiennent, et dans lequel elles subsistent , quoique nous n’ayons point d’idée claire et distincte de ce sujet.
La seconde , que toutes les idées simples qui, ainsi unies dans un commun sujet , composent les idées complexes que nous avons de différentes sortes de substances , ne sont autre chose que des idées qui nous sont venues par sensation ou par réflexion. De sorte que , dans les choses mêmes que nous croyons connaître de la manière la plus intime , et comprendre avec le plus | d’exactitude, nos plus vastes conceptions ne sauraient s’étendre au delà de ces idées simples. De même , dans les choses qui paraissent le plus éloignées de toutes les autres que nous connaissons , et qui surpassent infiniment tout ce que nous pouvons apercevoir en nous-mêmes pur la réflexion , ou découvrir dans les autres choses par le moyen de la sensation , nous ne saurions y rien découvrir déplus que ces idées simples, qui nous viennent originairement de la sensation ou de la réflexion, comme il parait évidemment à l'égard des idées complexes que nous avons des anges , et en particulier de Dieu luimême.
Ma troisième conséquence est , que la plupart des idées simples qui composent nos idées complexes des substances , ne sont , à les bien considérer , que des puissances , quelque penchant que nous ayons à les prendre pour des qualités positives Par exemple , la plus grande partie des idées qui composent l’idée complexe que nous avons de l'or , sont la couleur jaune , une grande pesanteur , la ductilité , la fusibilité , la capacité d’être dissous par l’eau régale , etc. , toutes lesquelles idées , unies ensemble dans un sujet inconnu , qui en est comme le soutien , ne sont qu'autant de rapports à d’autres substances, et n’existent pas réellement dans l’or, considéré purement en lui-même , quoiqu’elles dépendent des qualités originales et réelles de sa constitution intime, par laquelle il est capable d’opérer diversement , et de recevoir diffé-
* « Je pense que les puissances qui ne sont point es- « sentieUes à la substance, et qui renferment non pas une ** aptitude seulement, mais encore une certaine tendance,
- sont justement ce qu’on entend , ou doit entendre pur s les qualités réelles.
rentes impressions de la part de plusieurs autres substances.