‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 138 sur 423 · LIVRE II. CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XXV

considéré comme une seule chose , est positif ; et par conséquent , non-seulement les idées simples et les substances sont des êtres positifs, mais aussi les modes. Car , quoique les parties dont ils sont composes , soient fort souvent relatives l une à l’autre , le tout pris ensemble est considéré comme une seule chose , et produit en nous l'idée complexe d'une seule chose : laquelle idée est dans notre esprit comme un seul tableau (bien que ce soit un assemblage de diverses parties) , et nous présente , sous un seul nom, une chose ou une idée positive et absolue. Ainsi , quoique les parties d'un triangle, comparées l'une A l'autre , soient relatives , cependant l'idée du tout est une idée positive et absolue. On peut dire la même chose d’une famille , d'un air de chanson, etc., car il ne peut y avoir de relation qu'entre deux choses , considérées comme deux choses '. Un rapport suppose nécessairement deux idées ou deux choses réellement séparées l'une de l'autre, ou considérées comme distinctes, et qui par la servent de fondement ou d'occasion À la comparaison qu'on en fait.

S 7. Toutes choses sont capables de relation.

Voici quelques observations qu'on peut faire touchant la relation en général :

Premièrement , il n’y a aucune chose , soit idée simple , ou substance , ou mode , ou relation , ou dénomination d'aucune de ces choses , sur laquelle on ne puisse faire un nombre presque infini de considérations, par rapport à d'autres choses ; ce qui compose une grande partie des pensées et des paroles des hommes. Un homme, par exemple , peut soutenir tout à la fols toutes les relations suivantes : perc , frère, fils, grandpère , petit-fils , beau-père, beau-fils, mari , ami , ennemi, sujet, général, juge, patron, professeur, européen, anglais, insulaire, valet, maître, possesseur, capitaine, supérieur, inférieur, plus grand , plus petit, plus vieux, plus jeune, contemporain , semblable , dissemblable , etc. Un homme, dis-je, peut nvoir tous ces différents rapports et plusieurs autres dans un nombre presque infini , étant capable de recevoir autant de relations qu'on trouve d’occasions de le comparer h d'autres choses , eu égard à toutes les

' « Il y a pourtant des exemptes d'une retaUon entre ■ plusieurs choses S b fois, comme celle de l’ordre, ou * celle d'un arbre généalogique, qui expriment te rang et « la connexion de tous les termes on suppôts ; et même « une figure , comme celle d’un polygone , renferme ta re- « lation de tous les côtés. -

sortes de convenance, de disconvcnancc , ou de rapport qu’il est possible d'imaginer. Car, comme il a été dit , la relation est un moyen de comparer ou considérer deux choses ensemble, en donnant ù l'une ou à toutes deux quelque nom tiré de cette comparaison , et quelquefois , en désignant la relation même par un nom particulier.

Jj 8. Les idées des relations sont sautent plus

claires que celles des choses qui sont les .«ttjets des relations.

On peut remarquer, en second lieu , que quoique la relation ne soit pas renier mit1 dans l'existence réelle des choses , mais que ce soit quelque chose d’extérieur et comme ajouté au sujet , cependant les idées signifiées par des termes relatifs, sont souvent plus claires et plus distinctes que celles des substances à qui elles appartiennent. Ainsi , la notion que nous avons d'un père ou d'un frère, est beaucoup plus claire et plus distincte que celle que nous avons d'un homme, ou, si vous voulez, la paternité est une chose dont il est bien plus nisé d’avoir une idée claire que de l'humanité '. Je puis, de même, concevoir beaucoup plus facilement ce que c'est qu'un ami, que ce que c'est que Dieu; parce que la connaissance d'une action ou d'une simple idée suffit souvent pour me donner la notion d'un rapport : au lieu que , pour connaître quelque être substantiel, il faut faire nécessairement une collection exacte de plusieurs idées. Lorsqu'un homme compare deux choses ensemble , on ne peut guère supposer qu’il ignore ce qu'est le rapport sous lequel il les compare ; de sorte qu'en comparant des choses entre elles , il ne peut qu’avoir une idée fort nette de ce rapport. Et par conséquent , les idées des relations sont tout au moins capables d'être plus parfaites et plus distinctes dans notre esprit que les idées des substances : parce qu'il est difficile , pour l'ordinaire, de connaître toutes Us idées simples qui sont réellement dans chaque substance ; et qu'au contraire, il m'est communément assez facile de connaître les idées simples qui constituent un rapport auquel je pense , ou que je

' « C’est parce que cette relation est si générale qu'elle « pent convenir aussi .V d'autres substances. D'altlcuri • comme un sujet peut avoir du clair et de l'obscur, la res lallon pourra élre fondée dans le clair. Mais si le formel « mémo de la relation enveloppait la connaissance de ce « qu’il y a d'obscur dans le sujet, elle partielpenUl de « cette obscurité. <*

puis exprimer par un nom particulier. Ainsi, en comparant deux hommes par rapport à un commun père , il m'est fort aisé de former les idées de freres, quoique je u’aie pas l’idée parfaite d'un homme. Car les termes relatifs qui renferment quelque sens , ne signifiant que des idées , non plus que les autres, et ees idées étant toutes, ou simples, ou composées d'autres idées simples, pour connaître l’idée précise qu’un terme relatif signifie , il suffit de concevoir nettement ce qui est le fondement de la relation : ce qu’on peut faire sans avoir une idée claire et parfaite de la choseà laquelle cette relation est attribuée. Ainsi, lorsque je sais qu'un oiseau a pondu l'œuf d'ou est éclos un autre oiseau , j'ai une idée claire de la relation de mère et de petit , qui est entre les deux 1 cassiovaris , qu'on voit dans le parc’ de Saint-James , quoique je n'aie peut-être qu'une idée fort obscure et imparfaite de cette espece d'oiseaux.

S 9. Toutes les relations sa terminent à des idées simples.

En troisième lieu , quoiqu'il y ait quantité de considérations sur quoi l’on peut fonder la comparaison d une chose avec une autre , et par conséquent un grand nombre de relations , cependant ces relations se terminent toutes à des idées simples qui tirent leur origine de la sensation ou de la réflexion, comme je le montrerai nettement A l'égard des plus considérables relations qui nous soient connues , et de quelquesunes qui semblent le plus éloignées des sens ou de la réflexion.

S 10. Les termes qui conduisent l'esprit an

delà du sujet de ta dénomination , sont relatifs.

En quatrième lieu , comme la relation est la considération d’une chose par rapport à une autre , ce qui iui est tout à fait extérieur, il est évident que tous les mots qui conduisent nécessairement l'esprit à d'autres Idées qu'à celles qu'on suppose exister réellement dans la chose a laquelle le mot est appliqué, sont des termes relatifs. Ainsi, quand je dis un homme noir, gai, pensif, altéré, chagrin, sincère, ces termes et plusieurs autres semblables sont tous termes absolus , parce qu'ils ne signifient ni ne dési-

1 Ce Hent deux oiseaux inconnus en Europe, qui, apparemment, n'ont point d'autre nom en français.

* Parc du roi d'Angleterre, derrière le palais de Saint- I. unes à Londres.

gnent aucune autre chose que ce qui existe , ou qu'on suppose exister réellement dans l’homme , à qui l'on donne ees dénominations. Mais les mots suivants: père, frère, roi, mari, plus noir , plus gai , etc. , sont des mots qui , outre ln chose qu'ils dénotent, renferment aussi .quelque autre chose de séparé de l’existence de cette ehuse-ià, et qui lui est tout à fait extérieur1.

$ 11. Conclusion.

Après avoir proposé ces observations préliminaires touchant la relation en général , je vais montrer présentement par quelques exemples , comment toutes nos idées de relation ne sont composées que d'idées simples, aussi bien que les autres , et se terminent enfin à des idées simples, quelque déliées et éloignées des sens qu’elles paraissent. Je commencerai par la relation, qui a le plus d’étendue , et dans laquelle se trouvent comprises toutes les choses qui existent ou peuvent exister, je veux dire la relation de cause et d'effet. Je ferai voir, dans le chapitre suivant , comment les idées que nous en avons découlent des deux sources de nos connaissances , la sensation et la réflexion.

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