‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 14 sur 423 · LIVRE I, CHAPITRE I. Il · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I. Il

composts d'idées qu'on n'acquicrt pas de si bonne heurt' ni avec tant de facilité. Ainsi, quoiqu’un enfant commence bientôt a donner son consentement a cette proposition, V ne pomme n'est pat du feu ; savoir , dés qu'il a acquis , par l'usage ordinaire, les idées de ces deux differentes choses, gravées distinctement dans son esprit, et qu’il a appris les noms de pomme et de feu, qui servent â exprimer ces idées : cependant , ce même enfant ne donnera peut-être son consentement que quelques années apres à cette autre proposition , U est impossible qu'une chose soit et ne soit !>as en même temps ; parce que, bien que les mots qui expriment eette dernière proposition soient peut-être aussi faciles à apprendre que ceux de pomme et de feu , cependant , comme la signiücatlon en est plus étendue et plus abstraite que celle des noms destinés a exprimer ces choses sensibles qu'un enfant a occasion de connaître , il n’apprend pas sitôt le sens précis de ces termes abstraits; et il lui faut effectivement plus de temps pour former clairement dans son esprit les idées générales qui sont exprimées par ces termes. Jusquo-là, c’est en vain que vous tâcherez de faire recevoir à un enfant une proposition composée de ces sortes de termes généraux : car, avant qu’il ait acquis la connaissance des idées qui sont renfermée! dans cette proposition, et qu’il ait appris les noms qu’on donne h ces Idées, il Ignore absolument cette proposition , aussi bien que eette autre, dont je viens de parler, Une pomme n’est pas du feu ; supposé qu’il n’en connaisse pas non plus les termes ni les idées. Il ignore, dis-je, ces deux propositions également, et cela par la même raison , c’est-à-dire , parce que pour porter un jugement il faut qu’il trouve que les idées qu’il a dans l’esprit conviennent ou ne conviennent pas entre elles , selon que les mots qui sont employés pour les exprimer sont affirmés ou niés l’un de l’autre dans une certaine proposition. Or, si on lui donne à considérer des propositions conçues en des termes qui expriment des idées qui ne soient point encore dans son esprit, il ne donne ni ne refuse son consentement à ces sortes de propositions, soit qu’elles soient évidemment vraies ou évidemment fausses; mais il les ignore entièrement. Car, comme les mots ne sont que de vains sons pendant tout le temps qu'ils ne sont pas des signes de nos idées , nous ne pouvons en faire le sujet de nos pensées, qu'en tant qu’ils répondent aux idées que nous avons dans l'esprit. Il suffit d'avoir dit cela en

passant comme une raison qui m’a porte à révoquer en doute les principes qu’on appelle innés : car, du reste, je ferai voir plus au long, dans le Livre suivant , quelle est l’origine de nos connaissances , par quelle voie notre esprit vient A connaître les choses, et quels sont les fondements des différents degrés d’assentiment que nous donnons aux diverses vérités que nous embrassons.

S 24. Les propositions qu’on veut faire passer

pour innées, ne le sont point, parce qu’elles

ne sont pas universellement reçues.

Enfin , pour conclure ce que j’ai à proposer contre l’argument qu’on tire du consentement universel , pour établir des principes innés, Je conviens avec ceux qui s’en servent, que, si ces princijirs sont Innés, il faut nécessairement qu’ils soient reçus d'un consentement universel. Car, qu'une vérité soit innée, et que cependant on n’y donne pas son consentement , c’est pour moi une chose aussi difficile à entendre , que de concevoir qu’un homme connaisse et ignore une certaine vérité dans le même temps. Mais, cela posé, les principes qu’ils nomment innés, ne sauraient être Innés de leur propre aveu , puisqu’ils ne sont pas reçus de ceux qui n’entendent pas les termes qui servent à les exprimer, ni par une grande partie de ceux qui , bien qu’ils les entendent , n’ont jamais oui parler de ces propositions, et n’y ont Jamais songé : ce qui, Je pense, comprend pour le moins la moitié du genre humain. Mais, quand même le nombre de ceux qui ne connaissent point ces sortes de propositions , serait beaucoup moindre, quand il n’y aurait que les enfants qui les ignorassent, cela suffirait pour détruire ce consentement universel dont on parle , et pour faire voir , par conséquent, que ces propositions ne sont nullement innées.

S SS. Elles ne sont pas connues avant toute autre chose.

Mais , afin qu’on ne m'accuse pas de fonder des raisonnements sur les pensées des enfants, qui nous sont Inconnues , et de tirer des conclusions de ce qui se passe dans leur entendement , avant qu’ils fassent connaître eux-mêmes ce qui s'v passe effectivement, j'ajouterai que les deux ' propositions générales , dont nous avons parlé ci-dessus , ne sont point des vérités qui se

• Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas ni même temps ; et Ce qui rat la même chose n'est pas différent.

UE L’ENTENDEMENT lll MAIN.

trouvent les premières dans l'esprit des entants , . et qu'elles ne précèdent point toutes les notions acquises et qui viennent de dehors; ee qui devrait être, si elles étaient Innées. De savoir si l’on peut ou si l’on ne peut point déterminer le temps auquel les enfants commencent À penser, c’est de quoi II ne s'agit pas présentement ; mais il est certain qu’il y a un temps auquel les enfants commencent à penser : leurs discours et leurs actions nous en assurent incontestablement. Or, si les enfants sont capables de penser, d’acquérir des connaissances et de donner leur consentement à différentes vérités , peut -on supposer raisonnablement qu’ils puissent ignorer les notions que la nature a gravées dans leur esprit, si ces notions y sont effectivement empreintes? Peut-on s'imaginer, avec quelque apparence de raison, qu’ils reçoivent des impressions des choses extérieures , et qu’en même temps ils méconnaissent ces caractères que la nature elle-même a pris soin de graver dans leur âme? Est-il possible que recevant des notions qui leur viennent de dehors, et y donnant leur consentement , ils n'aient aucune connaissance de celles qu’on suppose être nées avec eux et faire comme partie de leur esprit , où elles sont empreintes en caractères ineffaçables pour servir de fondement et de règle à toutes leurs connaissances acquises , et à tous les raisonnements qu'ils feront dans la suite de leur vie ? Si cela était, In nature se serait donné de la peine fort inutilement , ou du moins elle aurait mal gravé ces caractères , puisqu'ils ne sauraient être aperçus par des yeux qui voient fort bien d’autres choses. Ainsi , c'est fort mal à propos qu’on suppose que ces principes, qu'on veut faire passer pour innés, sont le* rayons les plus lumineux de la vérité et les vrais fondements de toutes nos connaissances, puisqu'ils ne sont pas connus avant toute autre chose, et que l’on peut acquérir, sans leur secours , une connaissance indubitable de plusieurs autres vérités, lin enfant , par exemple, connaît fort certainement que sa nourrice n’est point le chat avec lequel il badine , ni le nègre dont il a peur. Il sait fort bien que le semencontra ou la moutarde , dont il refuse de manger , n’est point la pomme ou le sucre qu’il veut avoir : il sait , dis-je , cela très-certainement , et en est fortement persuade sans en douter le moins du monde. Mais, qui oserait dire que c’est en vertu de ce principe , H est imposable gu une chose soit et ne soit pas en même temps , qu'un enfant connaît si sûrement ces choses et

toutes les autres qu’il sait? Se trouverait-il même quelqu'un qui osât soutenir qu’un enfant ait aucune Idée ou aucune connaissance dè cette proposition, dans un âge où, cependant, on voit évidemment qu’il connaît plusieurs autres vérités? Que s’il y a des gens qui osent assurer que les enfants ont des idées de ces maximes générales et abstraites dans le temps qu’ils commencent à connaître leurs jouets ci leurs poupées, on pourrait peut-être dire d’eux, sans leur faire grand tort, qu’à la vérité ils sont fort rélés pour leur sentiment, mais qu’ils ne le défendent point avec cette aimable sincérité qu’on découvre dans les enfants.

S 26. Par conséquent elles ne sont point innées.

Donc , quoiqu’il y ait plusieurs propositions générales (fui sont toujours reçues avec un entier consentement dès qu'on les propose à des personnes qui sont parvenues à un âge raisonnable, et qui, étant accoutumées à dis idées abstraites et universelles , savent les termes dont on sc sert pour les exprimer, cependant , comme ces vérités sont inconnues aux enfants dans le temps qu'ils connaissent d'autres choses, on ne peut point dire qu'elles soient reçues d'un consentement universel de tout être doué d’intelligence; et, par conséquent, on ne saurait supposer en aucune manière qu’elles soient innées. Car il est impossible qu'une vérité Innée ( s'il y en a de telles ) puisse être inconnue , du moins à une personne qui connaît déjà quelque autre chose; parce que s’il y a des vérités innées, il faut qu'il y ait des pensées innées ■ : car on ne saurait concevoir qu'une vérité soit dans l'esprit , si l'esprit n'a jnmais pensé à cette vérité. D’où il s’ensuit évidemment que s'il y a des vérités innées , il faut de nécessité que ce soient les premiers objets de la pensée, la première chose qui paraisse dans l’esprit.

S 37. Elles ne sont point innées , parce qu'elles paraissent moins où elles devraient se montrer avec plus d'éclat.

Or, que ces maximes générales, dont nous avons parlé jusqu’ici , soient inconnues aux enfants, aux imbéciles, et à une grande partie du genre humain , c’est ce que nous avons déjà suffisamment prouvé : d’où il parait évidemment que ces sortes de maximes ne sont pas reçues 1 « Point do tout ; car tes pensées sont des actions, et « les connaissances ou les vérités, en tant quelles sont en • nous, quand même on n’> pense point, sont dos Uabl>

] - tudes ou des dispositions ; et nous savons bien des j • choses auxquelles nous ne pensons guère. >

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