LIVRE I, C
n'ont aucune connaissance de cee maximes plus générales. D'où il s'ensuit évidemment que, puisque ces propositions particulières se rencontrent dans leur esprit plus tôt que ces maximes qu'on nomme premiers principes, ils ne ponrraient recevoir ces propositions particulières, comme ils font, dès qu’ils les entendent prononcer pour la première fois , s'il était vrai que ce ne fussent que des conséquences de ces premiers principes.
§ ÎO. Si l’on réplique que ces propositions, Deux et deux sont égaux à quatre, Le rouge n’est pas le bleu, etc., ne sont pas des maximes générales, et dont on puisse faire un fort grand usage , je réponds que cette instance ne touche en aucune manière l’argument qu'on veut tirer du consentement universel qu'on donne à une proposition, dès qu’on l’entend dire et qu'on en comprend le sens. Car , si ce consentement est une marque assurée d’une proposition innée , toute proposition qui est généralement reçue dès qu’on l’entend dire et qu'on In comprend , doit passer pour une proposition limée , tout aussi bien que cette maxime : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, puisqu'à cet égard elles sont dans une parfaite égalité. Quant à ce que cette dernière maxime est plus générale, tant s'en faut que cela la rende plus innée, qu’au contraire c’est pour cela même qu'elle est plus éloignée de l’être. Car les idées générales et abstraites étant d’abord plus étrangères à notre esprit que les idées des propositions particulières qui sont évidentes par elles-mêmes , elles entrent par conséquent plus tard dans un esprit qui commence à se former '. Et pour ce qui est de l'utilité de ces maximes, tant vantées, on verra peut-être qu’elle n’est pas si considérable qu'on se l'imagine ordinairement , lorsque nous examinerons plus particulièrement en son lieu , quel est le fruit qu’on peut recueillir de ces maximes.
S 21. O qui prouve que les propositions , qu'on
appelle innées, ne le sont pas , c'est qu’elles
ne sont connues qu'après qu'on les a proposées.
Mais il reste encore une chose A remarquer sur le consentement qu’on donne à certaines
• « les principes généraux entrent ilans nos pensées ,
- dont Ils font l'ème et la liaison. Iis y sont nécessaires ,
- comme les muscles et les tendons le sont pour marc hcr,
« quoiqu'on n'y pense point. L’esprit s’appuie sur ces
- principes X tous momentn , mais il ne vient pas si aisé-
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propositions, dès qu'on les entend prononcer et qu'on en comprend le sens ; c’est que , bien loin que ce consentement fasse voir que ces propositions soient innées, c’est justement une preuve du contraire : car cela suppose que des ' gens qui sont instruits de diverses choses ignorent ces principes jusqu'à ce qu’on les leur ait proposés, et que personne ne les connaît avant que d'en avoir ouï parler. Or , si cet vérités étaient innées , quelle nécessité y aurait-il de les proposer pour les faire recevoir? car, étant déjà gravées dans l'entendement par une impression naturelle et originale (supposé qu’il y eût une telle Impression , comme on le prétend ) , elles ne pourraient qu’être déjà connues. Dira-t-on qu'en les proposant on les imprime plus nettement dans l'esprit que la nature n’avait su faire ? Mais, st cela est, U s’ensuivra de là qu’un hommo connatt mieux ces vérités , après qu’on les lui a enseignées, qu'il ne faisait auparavant. D’où il faudra conclure que nous pouvons connaître ces principes d'une manière plus évidente, lorsqu'ils nous sont exposés par d’autres hommes, que lorsque la nature seule les a imprimés dans notre esprit : ce qui s’accorde fort mal avec ce qu'on dit qu’il y a des principes innés , rien n’étant plus propre à en affaiblir l’autorité. Car, dès là , ces principes deviennent incapables de servir de fondement à toutes nos antres connaissances, quoiqu'en veuillent dire les partisans des idées innées, qui leur attribuent cette prérogative.
A la Vérité, l’on ne peut nier que les hommes ne connaissent plusieurs de ces vérités, évidentes par elles-mêmes , dès qu'elles leur sont proposées : mais il n'est pas moins évident que tout homme à qui cela arrive , est convaincu en luimême que dans ce même temps- là il commence à connaître une proposition qu'il ne connaissait pas auparavant, et qu’il ne révoque plus en doute dès ce moment. Du reste , s'il acquiesce promptement , ce n'est point à cause que cette (Mposition était gravée naturellement dans son esprit , mais parce que la considération même de la nature des choses exprimées par les paroles que ces sortes de propositions renferment , ne lui permet pas d'en juger autrement , de quelque manière et en quelque temps qu’il vienne à y réfléchir. Que si l’on doit regarder comme un principe inné chaque proposition à laquelle on * ment à les démêler et X se le* représenter distinctement « et séparément , paire que cela demande une grande at- ■ tention X oc qu’il fait ; et la plupart des gens , peu aes coutumes X méditer, n'en ont guère. .
donne son consentement des qu'on l'entend prononcer pour la première fois , et qu'on en comprend les termes , toute observation qui , fondée légitimement sur des expériences particulières, fait une régie générale , devra aussi passer pour innée. Cependant il est certain que ces observations ne se présentent pas d'abord indifféremment à tous les hommes, mais seulement à ceux qui ont le plus de pénétration ; lesquels les réduisent ensuite en propositions générales , nullement innées , mais déduites de quelque connaissance précédente, et de la réflexion qu'ils ont faite sur des exemples particuliers. Mais ces maximes une fols établies par de curieux observateurs, de la manière que je viens de dire, si on les propose A d'autres hommes qui ne sont point portés d'eux-mèmes A cette espèce de recherche , ils ne peuvent refuser d'y donner aussitôt leur consentement.
S 22. Si l'on dit qu’elles sont connues implicitement avant que d'e'tre proposées, ou cela signifie que resprit est capable de les comprendre , ou cela ne signifie rien.
L'on dira , peut-être, que V entendement n'avait pas une connaissance explicite de ces principes, mais seulement implicite, avant qu'on les lui proposât pour la première fois. C'est en effet ce que sont obligés de dire tous ceux qui soutiennent que ces principes sont dans l'entendement avant que d'être connus. Mais il n'est pas facile de concevoir ce que ccs personnes entendent par un principe gravé dans l'entendement d’une manière implicite, A moins qu'ils ne veuillent diro par IA, que l'âme est capable de comprendre ces sortes de propositions et d'y donner un entier consentement. En ce cas-IA, il faut reconnaître toutes les démonstrations mathématiques pour autant de vérités gravées naturellement dans l'esprit, aussi bien que les premiers principes. Mais c’est à quoi , si je ne me trompe , ne consentiront pas aisément ceux uui voient par expérience qu'il est plus diflicileMé démontrer une proposition de cette nature , que d'y donner son consentement après qu’elle a été démontrée; et il se trouvera fort peu de mathématiciens qui soient disposés A croire que toutes les figures qu'ils ont tracées, n'étaient que des copies d'autant de caractères innés que la nature avait gravés dans leur âme.
S 23. La conséquence qu’on veut tirer de ce qu'on reçoit ces propositions, dès qu'on les entend dire, est fondée sur cette fausse sup-
position : Qu’en apprenant ees propositions on n’apprend rien de nouveau.
Il y a un second défaut , si je ne me trompe, dans cet argument , par lequel on prétend prouver que les maximes que les hommes reçoivent dès qu'elles leur sont proposées, doivent passer jxtur innées , parce que ce sont des propositions auxquelles ils donnent leur consenlem ent sans les avoir apprises auparavant, et sans avoir été /mrtés à les recevoir par la force d’aucune preuve ou démonstration précédente , mais par la simple explication ou intelligence des termes. Il me semble, dis-je, que cet argument est appuyé sur cette fausse supposition : Que ceux A qui on propose ces maximes, pour la première fois, n'apprennent rien qui leur soit entièrement nouveau; quoiqu'on effet on leur enseigne des choses qu'ils ignoraient absolument , avant que de 1rs avoir apprises. Car, premièrement, il est visible qu'ils ont appris les termes dont on se sert pour exprimer ces propositions, et la signification de ces termes : deux choses qui n'étaient point nées avec eux. ])e plus, les idées que ces maximes renferment, ne naissent point avec eux, non plus que les termes qu’on emploie pour les exprimer ; mais ils les acquièrent dans la suite , après en avoir appris les noms. Purs donc que dans toutes les propositions auxquelles les hommes donnent leur consentement des qu'ils les entendent dire pour la première fois, il n’y a rien d’inné, ni les termes qui expriment ces propositions, ni l'usage qu’on en fait pour désigner les idées que ces propositions renferment , ni , enfin , les idées mêmes que ces termes signifient, je ne saurais voir ce qui reste d’inné dans ces sortes de propositions. Que si quelqu'un peut trouver une proposition dont les termes ou les idées soient innées , il me ferait un singulier plaisir de me l'indiquer.
C'est par degrés que nous acquérons des idées, que nous apprenons les termes dont on se sert pour les exprimer, et que nous venons A connaître la véritable liaison qu'il y a entre ces idées. Après quoi , nous n'entendons pas plutôt les propositions exprimées |>ar les ternies dont nous avons appris la signification , et dans lesquelles parait la convenance ou la disconvennnee qu'il y a entre nos idées lorsqu’elles sont jointes ensemble, que nous y donnons notre consentement; quoique dans le même temps nous ne soyons point du tout capables de recevoir d'autres propositions , qxii , aussi certaines et aussi évidentes en elles-mêmes que cclIcs-IA, sont