LIVRE II, CHAPITRE XXVII
tqent qu'une seule personne. Car l'identité personnelle est conservée , dès lé que la même cnmtience est continuée dans la même substance, ou dans différentes substances.
$ 1 4. Quant à la seconde partie de la question, qui est, si, la même substance immatérielle restant , il peut y avoir deux personnes distinctes î elle me parait fondée sur ceci , savoir , si le même être immatériel , convaincu en lui-même de ses actions passées , peut être tout à fait dépouillé de tout sentiment de son existence passée , et le perdre entièrement , sans le pouvoir jamais recouvrer ; de sorte que , commençant , pour ainsi dire, un nouveau compte , depuis une nouvelle période , il ait une conscience qni ne puisse s’étendre au delà de ce nouvel état. Tous ceux qui croient la préexistence des âmes, sont visiblement dans cette pensée , puisqu’ils reconnaissent que l'âme n’a aucun reste de connaissance de ce qu’elle a fait dans l’état où elle a préexisté , soit séparée de tont corps , soit unie a un autre corps. Et s’ils faisaient difficulté de l’avouer, l’expérience, serait visiblement contre eux. Ainsi , l’Identité personnelle ne s'étendant pas plus loin que ne s'étend la conscience , un esprit préexistant , qui n’a pu continuer d’exister durant tant de siècles dans nne parfaite insensibilité, doit nécessairement constituer différentes personnes. Supposez qu’un chrétien , platonicien ou pythagoricien , se crût en droit de penser, parce que Dieu aurait terminé le septième jour tons les ouvrages de la création , que son finie a existé depuis ce temps-là : supposez qu'il vint à s'imaginer qu’elle a passé dans différents corps humains, comme un homme que j’ai vu , qui était persuadé que son êmc avait été l’âme de Socrate (je n’examinerai point si cette prétention était bien fondée ; mais ce que je puis assurer certainement, c’est que dans le poste qu’il a rempli, èt qui n’était pas de petite importance, il a passé pour un homme fort raisonnable; et il a paru par scs ouvrages qui ont vu le jour, qu’il ne manquait ni d’esprit ni de savoir ) ; cet homme , ou quelque autre qui croirait la transmigration des âmes , ponrrait-il croire qu’il est la même personne que Socrate , quoiqu'il ne trouvât en lui-même aucun sentiment des actions ou des pensées de Socrate? Qu’un homme , après avoir réfléchi sur soi-même, conclue qu’il a en lui-même une âme immatérielle , qui est ce qui pense en lui , et le fait être le même, dans le changemcn con-
tinuel qui arrive à son corps , et que c'est là ce qu’il appelle soi-méme : qu’il suppose encore que c’est la même âme qui était dans Nestor ou dans Thersite an siège de Troie ; car les âmes étant indifférentes à l’égard de quelque portion de matière que ce soit , autant que nous le pouvons connaître par leur nature , cette supposition ne renferme aucune absurdité apparente : et par conséquent cette âme peut avoir été alors aussi bien celle de Nestor ou de Thersite , qu’elle est présentement celle de quelque autre homme. Cependant, si cet homme n’a présentement aucun sentiment de quoi que ce soit que Nestor ou Thersite ait jamais fait ou pensé , conçoit-il , ou peut-il concevoir qu'il est la même personne que Nestor ou Thersite? peut-il prendre part aux actions de ces deux anciens Grecs ? peut-il se les attribuer , ou penser qu'elles soient plutôt ses propres actions que celles de quelque autre homme qui ait jamais existé ? Il est visible que , le sentiment qu’il a de sa propre existence ne s’étendant à aucune des actions de Nestor ou de Thersite, il n’est pas plus une même personne avec l’un des deux , que si l'âme ou l’esprit immatériel , qui est présentement en lui , avait été créé , et avait commencé d’exister , lorsqu'il commença d'animer le corps auquel il est présentement uni ; quelque vrai qu’il fut d’ailleurs que l’esprit qui avait animé le corps do Nestor ou de Thersite , était le même en nombre que celui qui anime à présent le sien. Cela, dis-je , ne contribuerait pas davantage à le faire la même personne que Nestor , que si quelquesunes des particules de matière qui, autrefois, ont fait partie de Nestor, étaient à présent une partie de cet homme-là : car la même substance immatérielle , sans la même conscience , ne fait non plus la même personne , pour être unie à tel ou tel corps , que les mêmes particules de matière unies A quelque corps , sans une conscience commune, ne peuvent faire In même personne. Mais , que cet homme vienne à trouver en lui-même la conscience de quelqu’une des actions qu’a faites Nestor, il se trouve alors la même personne que Nestor.
S 15. Et par là nous pouvons concevoir, sans aucune peine , ce qui , au moment de la résurrection , doit faire la même personne , quoique le corps n’ait pas exactement la même forme et lis mêmes parties qu’il avait dans ce monde, pourvu que la même comctcnce se trouve jointe à l’esprit qui l'anime. Cependant l'âme toute
seule, le corps étant change, peut à peine suffire pour faire le même homme , hormis & l'égard de ceux qui attachent toute l'essence de l'homme A l’âme qui est en lui. Car, supposons qne l’âme d’un prince , ayant le sentiment intime de la vie de prince qu’il a déjà menée dans le monde , vint à entrer dans le corps d'un savetier, aussitôt que l’âme de ce pauvre homme aurait abandonné son corps : chacun volt que ce serait la même personne que le prince , uniquement responsable des actions quelle aurait faites étant prince. Mais qui voudrait dire que ce serait le même homme ? Le corps doit donc entrer aussi dans ce qui constitue l'homme , et Je m'imagine qu'en ce cas-là le corps déterminerait l’homme , au jugement de tout le monde, et que l'âme , accompagnée de toutes les pensées de prince qu'elle avait autrefois , ne constituerait pas un autre homme. Ce serait toujours le même savetier , dans l’opinion de chacun , lui seul excepté. Je sais bien que, dans le langage ordinaire, la même personne et le même homme signifient une seule et même chose ; et à la vérité , il sera toujours libre à chacun de parler comme il voudra , et d’attacher tels sons articule* à telles idées qu'il jugera à propos, et de les changer aussi souvent qu'il lui plaira: mais, lorsque nous voudrons rechercher ce qui constitue le même esprit, le même homme, ou la même personne , nous ne saurions nous dispenser de fixer en nous-mêmes les idées d'esprit , d'homme et de personne; et après avoir ainsi établi ce que nous entendons par ces trois mots, il ne sera pas malaisé de déterminer, à l’égard de chacune de ces choses ou d'autres semblables , dans quel cas die est , ou n'est pas la même.
$ 16. La conscience fait la même personne.
Mais quoique la même substance immatérielle ou la même âme ne suffise pas toute seule pour constituer l'homme, en quelque lieu, et dans quelque état qu’elle existe , il est pourtant visible que la conscience , aussi loin qu'elle peut s'étendre, quand ce serait jusqu’aux siècles passés , réunit dans une même personne les existences et les actions les plus éloignées par le temps, tout de même qu’elie unit l'existence et les actions du moment immédiatement précédent; de sorte que quiconque a une conscience, un sentiment intérieur de quelques actions présentes et passées, est la même personne a qui ces actions appartiennent. Si , par exemple,
je sentais également en moi-même que j’ai vu l’arche et te déluge de Noë , comme je sens que j’ai vu , l'hiver passé , l'inondation de la Tamise, ou que j'écris présentement , je ne pourrais douter, que le moi qui écrit dans ce moment , qui a vu , l'hiver passé , le débordement de la Tamise , et qui a été présent au déluge universel , ne fût le même moi , dans quelque substance qu'on veuille le placer ; comme je suis certain que moi , qui écris ceci , je suis , à présent que j'écris, le même moi que j’étais hier, que je sois ou non entièrement composé de la même substance matérielle ou immatérielle. En effet , il est indifférent , dans la question qui nous occupe, que ce même moi soit composé de la même ou de différentes substances ; puisque je suis autant intéressé , et aussi justement responsable pour une action faite il y a mille ans , qui m’est présentement adjugée par la conscience que j’en ai comme ayant été faite par moi-même , que je le suis pour ce que je viens de faire dans le moment précédent
S 1 7. L’identité personnelle dépend de la conscience.
Le soi est cette chose pensante, intérieurement convaincue de ses propres actions (de quelque substance qu’elle soit formée, soit spirituelle ou matérielle, simple ou composée, Il n’importe), qui sent du plaisir et de la douleur, qui est capable de bonheur où de misère , et par là est intéressée pour soi-même, aussi loin que cette conscience peut s'étendre. Ainsi chacun éprouve tous les jours , que , tandis que son petit doigt est compris sous cette conscience , il fait autant une partie de lui-même que ce qui y a le plus de part. Et si , ce petit doigt venant à être séparé du reste du corps , cette conscience accompagnait le petit doigt , et abandonnait le reste du corps , il est évident que le petit doigt serait la personne , la même personne ; et qu'alors le soi n'aurait rien à démêler avec le reste du corps. Comme, dans ce cas, ce qui fait la même personne et constitue le moi qui en est inséparable , c’est la conscience qui accompagne
* « Cette opinion d’avoir fait quelque chose peut « tromper dam les actions éloignées. Dr» gens suit pris « pour véritable ce qu'ils avaient songé, ou ce qu'ils « avaient invente , à force de le répéter ; celte fausse opi- « nion peut embarrasser, mais elle ne peut point faire « qu'on soit punissable, si d'autres n’en conviennent • point. De l'antre coté, on peut être responsable de ce - qu'on a fait, quami on l'aurait oublié, pourvu quel’ac* j - Uoo soit vérifiée d’ailleurs. -