‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 146 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXVII

gens penseraient être en droit d'en douter , si les perceptions, avec la conscience qu’orsen a en soi-même, demeuraient toujours présentes A l'esprit, par où la même chose pensante serait toujours sciemment présente , et , comme II semblerait , évidemment la même à elle-même. Mais ce qui donne lieu à quelque embarras sur ce point , c'est que cette conscience est toujours interrompue par l’oubli , n’y ayant aucun moment dans notre vie auquel tout l'enchaînement des actions que nous avons faites, soit présent à notre esprit ; et que ceux qui ont le plus de mémoire perdent de vue une partie de leurs actions, pendant qu’ils considèrent l'autre; et en effet , quelquefois , ou même pendant la plus grande partie de notre vie, au lieu de réfléchir sur notre moi passé, nous sommes occupés de nos pensées présentes , et enfin dans un profond sommeil , nous n’avons absolument aucune pensée , ou du moins aucune qui soit accompagnée de cette conscience qui distingue celles que nous avons en veillant. Or , comme dans tous ces cas le sentiment que nous avons de nous-mêmes est iuterrompu , et que nous nous perdons nous-mêmes de vue par rapport au passé, on peut douter si nous sommes toujours la même chose pqnsaute , c’està-dire , la même substance , ou non. Mais ce doute, quelque raisonnable ou déraisonnable qu'il soit, n’intéresse en aucune manière l’identité personnelle ; car 11 s'agit de savoir ce qui fait la même personne, et non si c'est précisément la même substance qui pense toujours dans la même personne , ce qui ne tait rien dans ce cas; parce que différentes substances peuvent être unies dans une seule personne par le moyen de la même conscience à laquelle elles ont part , tout ainsi que différents corps sont unis par la même vie dans un seul animal, dont l'identité est conservée , malgré le changement de substances, au moyen de l’unité d’une même vie continuée. Car , comme c'est la même conscience qui fait qu'un homme est le même à lui-même , l’identité personnelle ne dépend que de là, soit que cette conscience ne soit attachée qu'à une seule substance individuelle , ou qu’elle puisse être continuée dans différentes substances qui se succèdent l’une à l'autre. En effet , tant qu'un être Intelligent peut répéter en soi-même l'idée d'une action passée avec la même conscience qu'il en avait eue premièrement, et avec la même qu’il a d'une action présente, jusque-là il est le même soi. Car, |

c'est par la conscience qu'il a en lui-même de ses pensées et de scs actions présentes , qu'il est dans oe moment le même à lui-même; et , par la même raison , il sera le même soi, aussi loin que cette conscience peut s'étendre aux actions passées ou à venir : de sorte qu'il ne saurait non plus être deux personnes par la distance des temps , ou par le changement de substance, qu’un homme être deux hommes, parce qu’il porte aujourd’hui un habit qu'il ne portait pas hier, après avoir dormi entre-deux pendant un long ou un court espace de temps. La même conscience réunit dans ta même personne ces actions qui ont existé en différents temps, quelles que soient les substances qui ont contribué à leur production.

$ 11. L’identité personnelle subsiste dans le changement des substances.

Que cela soit alusi , nous eu avons une espèce de démonstration dans notre propre corps, dont toutes les particules font partie de nousmêmes , c’est-à-dire , de cet être pensant qui se reconnaît intérieurement le même, taudis que ces particules sont vitalement unies à ce même soi pensant; de sorte que nous sentons le bien ou le mal qui leur arrive par l'attouchement, ou par quelque autre voie que ce soit. Ainsi, les membres du corps de chaque homme sont une partie de lui-même : Il prend part et est intéressé à ce qui les touche. Mais qu'une main vienne à être coupée , et par là séparée du sentiment que nous avions du chaud , du froid , et des autres affections de cette main : dés ce moment elle n’est non plus une partie de ce que nous appelons nous-mêmes , que la partie de matière qui est la plus éloignée de nous. Ainsi , nous voyons que la substance dans laquelle consistait le soi personnel en un temps, peut être changée dans un autre temps , sous qu’il arrive aucun changement à l’identité personnelle : car on ne doute point de la continuation de la même personne , quoique les membres qui en faisaient partie, il n’y a qu'un moment , viennent à être retranchés.

S 1 3. Si elle subsiste dans le changement des substances pensantes ?

Mais la question est , si la même substance qui pense, étant changée, la personne peut être la même , ou si cette substance, demeurant la même, il peut y avoir différentes personnes ?

A quoi je réponds , en premier lieO : que

ceia ne saurait être une question pour ceux qui font consister la pensée dans une constitution animale, purement matérielle, sans qu’une substance immatérielle y ait aucune part. Car , que leur supposition soit vraie ou fausse , Il est évident qu’ils conçoivent que l’identité personnelle est conservée dans quelque autre chose que dans l’identité de substance ; tout de même que l’identité de l'animal est conservée dans une identité de vie et non de substance. Et par conséquent , ceux qui n’attribuent la pensée qu'à une substance immatérielle , doivent montrer, avant que de pouvoir attaquer l’autre opinion , pourquoi l’identité personnelle ne peut être conservée dans un changement de substances immatérielles, ou dans une variété de substances particulières immatérielles , aussi bien que l’identité animale se conserve dans un changement de substances matérielles , ou dans une variété de corps particuliers, à moins qu’ils ne veuillent dire qu’un seul esprit immatériel fait la même vie dans les brutes, comme un seul esprit immatériel fait In même personne dans les hommes : ce que les cartésiens au moins n’admettront pas , de peur d’ ériger aussi les bêtes brutes en être pensants.

$ 1 3. Mais, supposé qu’il n’y ait que des substances immatérielles qui pensent, je dis, sur la première partie de la question , qui est , si la même substance pensante étant changée, la personne peut être la même ? je réponds , dis-je , quelle ne peut être résolue que par ceux qui savent quelle est l'espèce de substance qui pense en eux , et si la conscience qu’on a de ses actions passées, peut être transférée d’une substance pensante à une autre substance pensante. Je conviens que cela ne pourrait se faire, si cette conscience était une seule et même action individuelle. Mais, comme ce n’est qu'une représentation actuelle d'une action passée , il reste à prouver comment il n’est pas possible que ce qui n’a jamais été réellement, puisse être représenté à l’esprit comme ayant été véritablement ’. C’est pourquoi nous aurons de

’ ■ Un souvenir de quelque intervalle peut tromper ;

• on l’expérimente souvent, et il y a moyen de concevoir « une cause naturelle de eeUe erreur. Mai* le souvenir

• présent et immédiat, on le souvenir de ce qui se passait

- immédiatement auparavant , c'est-à-dire , la eottscienee

• ou la réflexion qui accompagnent l’acUon interne, ne

- saurait tronqier naturellement ; autrement , on ne serait

• pas même certain qu’on pense Ir telle ou telle elmsc :

• car ce u’est aussi que de l’action passée qu’on le dit en

la peine à déterminer jusqu’ou le sentiment de» actions passées est attaché à quelque agent individuel , en sorte qu’un nutre agent ne puisse l’avoir ; il nous sera , dis-je , bien difficile de déterminer cela , jusqu'à ce que nous connaissions quelle espèce d’actions ne peuvent être faites sans un acte réfléchi de perception qui les accompagne, et comment ces sortes d’actions sont produites par des substances pensantes qui ne sauraient penser sans en être convaincues en elles-mêmes. Mais, parce que cc que nous appelons la même conscience n’est pas un acte individuel, il n’est pas facile de s’assurer par la nature des choses, comment une substance intellectuelle ne saurait recevoir comme faite par elle-même, la représentation d’une chose qu’elle n'aurait pas faite , mai» qui peutêtre aurait été faite par quelque autre agent , comme cela a lieu pour plusieurs représentations en songe, que nous regardons comme véritables pendant que nous songeons. Et jusqu'à ce que nous connaissions plus clairement la nature des substances pensantes , nous n'aurons point de meilleur moyen pour nous assurer que cela n’est point ainsi , que de nous en remettre à la volonté de Dieu. Car , autant que la félicité ou la misère de quelqu'une de Rts créatures capables de sentiment , se trouve intéressée en cela , tl faut croire que cet Être suprême, dont la bonté est Infinie, ne transportera pas de l’une à l'autre , en conséquence de l’erreur où elles pourraient être , le sentiment qu’elles ont de leurs bonnes ou de leurs mauvaises actions , qui entraîne après lui la peine ou la récompense. Je laisse à d’autres à juger jusqu’où ce raisonnement peut être pressé contre ceux qui font consister la pensée dans un assemblage d’esprits animaux qui sont dans un flux continuel. Mais, pour revenir à la question qui nous occupe , on doit reconnaître que si ia même conscience, qui est une chose entièrement différente de la même figure ou du même mouvement en nombre dans le corps, peut être transportée d’une substance pensante à une autre substance pensante , il ne pourra faire que deux, substances pensantes ne consti-

* soi , et non pas de l'action même qui le dit. Or, si le* « expériences interne* immédiates ne sont point certaine*. « il n’y aura point de vérité de fait doot on puisse être « assure. V t j’ai déjà dit qu’il peut y avoir quelque raison « intelligible de l’erreur qui se commet dans le* perce|t-

* lions médiates et externes ; mai* dans les immédiates ■ et internes, on n’en saurait trouver, à moins de recourir

* à la toutc-puiasancc «le bien. »

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