‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 149 sur 423 · AUTRE XXVII · texte numérisé non relu

AUTRE XXVII

pour ce qu'aurait fait son frère , et dont il n’aurait aucun sentiment , parce que leur extérieur serait si semblable qu’on ne pourrait les distinguer l’un de l’autre ; car on a vu de tels jumeaux.

JjïO. Mais voici une objection qu’on fera peutêtre encore sur cet article : supposé que je perde entièrement le souvenir de quelques parties de ma vie , sans qu’il soit possible de le rappeler , de aorte que je n’en aurai peut-être jamais aucune connaissance ; ne suis-je pourtant pas la même personne qui a fait ces actions , qui a eu cw pensées, desquelles j’ai eu une fols moimême un sentiment positif , quoique je les aie oubliées présentement? Je réponds à cela : que nous devons prendre garde A quoi ce mot je est appliqué dans cette occasion. Il est visible que, dans ce cas , il ne désigne autre chose que l’homme. Et comme on présume que le même homme est la même personne , on suppose aisément qu'ici le mot je signifie aussi la même personne. Mais s’il est possible A un même homme d'avoir, en différents temps , une conscience distincte et incommunicable, il est hors de doute que lu même homme doit constituer différentes personnes en différents temps : et il paraît , par des déclarations solennelles, que c’est IA le sentiment du genre humain ; car les lois humaines ne punissent pas l'homme fou pour les actions que fait l’homme de sens rassis , ni l’homme de sens rassis pour ce qu’a fait l’homme fou , par ou elles en font deux personnes; ce qu’on peut expliquer en quelque sorte par une façon de parler dont on se sert communément, quand on dit , Un tel n’est plus le même , ou , Il est hors de lui-même : expressions qui donnent Aentcndre, en quelque manière , que ceux qui s’en servent présentement , ou du moins qui s'en sont servis au commencement , ont cru que l’identité , ou ce qui constitue la même personne, n’était plus dans cet homme ■-

• « Les lois mènerait de châtier et promènent de ré- « compenser, pour empêcher les mauvaises actions et

• avancer le» bonne». Or, un fou pent être tel tpie lot me-

• naces et le» promesse» n’opèrent point assez sur lui , U

* raison n’étant plus la ni.iiln-N.se ; ainsi à mesure de sa - faiblesse la rigueur de la peine doit cesser. De l'autre » coté, on veut que le criminel sente l’effet du niai qu’il

* a fait, afin qu’on craigne d'avance de commettre de» « rrimes ; mais le fou n'y étant (SIS assez sensible, on est « bien aise d’attendre un Ion inb-rvalle pour exécuter la » sentence qui te fait punir de c« qn'it a fait de sens ras- « sis. Ainsi ce que fout les lois ou les juges, dans ces ren- » contres, ne vient point de ce qu’on y conçoit deux périt sonnes. *

§ îi. üijjcrence entre l’identité d'homme et celte de personne.

Il est pourtant bien difficile de concevoir que Socrate, le même homme individuel , soit deux personnes. Pour nous aider un peu nous-mêmes à résoudre cette difficulté , nous devons considérer ce qu'on peut entendre par Socrate , ou par le même homme individuel.

On ne peut entendre par là que ces trois cho-

ses :

Premièrement, la même substance individuelle , immatérielle et pensante , en un mot , la même Ame en nombre , et rien autre chose ;

Ou , en second lieu , le même animal sans aucun rapport à l’Ame immatérielle ;

Ou , en troisième lieu , le même esprit immatériel uni au même animal.

Qu'on prenne celle de ces suppositions qu'on voudra , il est impossible de faire consister l’identité personnelle dans autre chose que dans la conscience , ou même de la porter au delà.

Car , par la première de ecs suppositions , on doit reconnaître qu'il est possible qu'un homme ■é de différentes femmes et en divers temps , soit le même homme ; façon de parler qu'on ne saurait admettre , sans avouer qu'il est possible qu’un même homme soit aussi bien deux personnes distinctes , que deux hommes qui ont vécu en différents siècles sans avoir eu aucune connaissance des pensées l'un de l'autre.

Par la seconde et la troisième supposition, Socrate , dans cette vie , et après , ne peut être en aucune manière le même homme , qu'à la faveur de la même conscience ; et ainsi , en faisant consister l'identité de l'homme dans la même chose à quoi nous attachons l'identité de la personne , il n’y aura point d'inconvénient à reconnaître que le même homme est la même personne. Mais, en ce cas-là, ceux qui pincent l'identité de l'homme dans In conscience , et non dans aucune autre chose, s'engagent dans un fâcheux embarras ; car il leur reste à voir comment ils pourront faire que Socrate enfant soit le même homme que Socrate après la résurrection. Mais , quoi que ce soit qui , selon certaines gens , constitue l'homme , et par conséquent le même homme individuel (sur quoi peut-être il y en a peu qui soient d’un même avis), il est certain qu’on ne saurait placer l'identité personnelle dans aucune autre chose que dans la conscience (qui seule fait ce qu'on appelle le même ), sans tomber dans de grandes absurdités.

$ 22. Mais si un homme qui est ivre, et qui eusuite ne l'est plus , n'est pas la même personne, pourquoi le punit-on pour ce qu’il a fait étant ivre , quoiqu'il n’en ait plus aucun sentiment ?

1 1 est tout autant la même personne qu’un homme qui pendant son sommeil marche et fait plusieurs autres choses, et qui est responsable de tout le mal qu’il vient à faire dans cet état , les lois humaines punissant l'un et l'autre par une justice conforme à leur manière de connaître les choses. Comme, dans ces cas-là, élira ne peuvent pas distinguer certainement ce qui est réel , de ce qui n’est qu’apparent, l'Ignorance n’est pas reçue pour excuse de ce qu’on a fait étant ivre ou endormi. Car , quoique la punition soit attachée à la personnalité, et la personnalité à la conscience , et qu’un homme ivre n'ait peut-être aucune conscience de ce qu'il fait , il est pourtant puni devant les tribunaux humains , parce que le fait est prouvé contre lui , et qu’on ne saurait prouver pour lui le défaut de conscience. Mais nu grand et redoutable jour du jugement , ou les secrets de tous ira cœurs seront découverts , on a droit de croire que personne ne sera responsable de ce qui lui rat entièrement inconnu , et que chacun recevra ce qui lui rat dû , étant accusé ou excusé par sa propre conscience.

S 23. Im conscience seule constitue l'identité personnelle.

Il n’y a qnc la conscience qui puisse réunir dans une même personne des existences éloignées : l’identité de substance ne peut le faire. Car, quelle que soit la substance, de quelque manière qu’elle soit formée , il n'y a point de personnalité sans conscience; et un cadavre peut aussi bien être une personne , qu’aucune sorte de substance peut l'être sans conscience.

Si nous pouvions supposer deux consciences distinctes et incommunicables qui agiraient dans le même corps , l’une constamment pendant le jour, et l’autre durant la nuit, et d’un autre coté la même conscience agissant par intervalle dans deux corps différents , je demande si , dans le premier cas , l’homme du jour et l'homme de nuit, si j’ose m’exprimer de la sorte , ne seraient pas deux personnes aussi distinctes que Socrate et Platon ? et si , dans le second cas , ce ne serait pas une seule personne dans deux corps distincts, tout de même qu’un homme est le même homme dans deux différents habits? Et il ne sert à rien de dire , (pic cette même conscien -e qui affecte

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