‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 150 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXVII

«leux differents corps, et ces consciences distinctes «lui affectent le même corps en divers temps, appartiennent, l’une A la même substance immatérielle, et les deux autres à deux substances immatérielles distinctes qui introduisent ces diverses consciences dans ces corps-lù ; car, que cela soit vrai ou faux , le cas ne change en rien du tout, puis«iu'il est évident «pic l’identité personnelle serait également déterminée par la conscience , soit que cette conscience fût attachée, ou non, à quelque substance individuelle immatérielle. En effet , en accordant que la substance pensante «pii est dans l’homme doit être supposée nécessairement immatérielle, il est évident qu’une chose immatérielle qui pense doit quelquefois perdre de vue sa conscience passée, et la rappeler de nouveau, comme il parait en ce que les hommes oublient souvent leurs actions passées , et que plusieurs fois l’esprit rappelle le souvenir de choses qu’il avait faites, mais dont il n’avait eu aucune réminiscence pendant vingt ans de suite. Supposez que ces Intervalles de mémoire et d’oubli rev iennent régulièrement le jour et la nuit ; dès lors, vous avez deux personnes avec le même esprit immatériel, tout ainsi que, dans l’exemple que je viens de proposer, on voit deux personnes dans un même corps. D’où il suit que l’identité du mol n’est pas déterminée par l’Identité ou la diversité de substance , dont on ne peut être assuré, mais seulement par l'identitc de conscience.

S 21. A la vérité, le moi peut concevoir «pie la substance dont il est présentement composé , a existé auparavant , unie au même être qui se sent le même. Mais séparez-en la conscience , cette substance ne constitue pas plus le même moi , ou n’en fait non plus une partie , que «juelque autre substance que ce soit : comme il parait par l’exemple que nous avons déjà donné , d’un membre retranché du reste du corps , dont la chaleur, la froideur , ou les autres affections, n’étant plus attachées au sentiment intérieur que l’homme a de ce qui le toueho, ce membre n’appartient pas plus au moi de l'homme qu’aucune autre matière de l’univers. Il en sera de même de toute substance immatérielle destituée de cette conscience par laquelle je suis moimême à moi-même ; car , s’il y a «pielque partie de son existenae dont je ne puisse rappeler le souvenir, pour la joindre à cette conscience présente par laquelle je suis présentement moi-

même , elle n’est non plus moi-même , par rapport à cette partie de son existence , que <]ue!quc autre être Immatériel que ce soit. Car, qu’une substance ait pensé ou fait des choses que je no puis rappeler en moi-mïme , et dont jo ne puis faire mes propres pensées et mes propres actions nu moyen de ma propre conscience , tout cela , di-je , a beau avoir été fait ou pensé par une partie de moi , il ne m’appartient pourtant pas plus , que si un autre être immatériel , qui eût existé en tout autre endroit , l’eût fait ou pensé.

S 25. Je tombe d’accord «pie l’opinion la plus probable , c’est «]ue ce sentiment intérieur «pie nous avons de notre existence et de nos actions, est attaché à une seule substance individuelle Immatérielle.

Mais, «pie les hommes décident ce point comme ils voudront, selon leurs différentes hypothèses, chaque être intelligent, sensible au bonheur ou A la misère, doit reconnaître qu’il y a en lut quelque chose qui est lui-même , à «pioi il s’intéresse, et dont il désire le bonheur ; «pie ce lui-même a eu une durée continuée plus d’un instant ; qu'ainsl il est possible qu’ft l’avenir il existe, oomme il a déjà fait, des mois et des années , sans qu’on puisse mettre des bornes précises à sa durée, et qu’il peut l'tre le même soi, à la faveur de la même conscience, continuée dans l’avenir. Et ainsi , par le moyen de cette conscience , il se trouve être le même soi qui fit , il y a quelques années, telle ou telle action , l par laquelle il est présentement heureux ou mnlheureux. Dans cette exposition de ce qui constitue le soi, on n’a point d’égard à la même substance numérique , comme constituant le même soi , mais à la même conscience continuée; et quoique différentes substances puissent avoir été unies à cette conscience, et en avoir été séparées dans la suite, elles ont pourtant fait partie de ce même sol, tandis qu’elles ont persisté dans une union vitale avec le sujet où cette conscience résidait alors. Ainsi, chaque partie de notre corps, qui est vitnlement unie à ce qui agit en nous avec conscience, fait une partie de nous-mêmes ; mais, dès qu’elle vient à être séparée de cette union vitale, par laquelle cette conscience lui est communitpiée , ce qui était partie de nous-mêmes, Il n’y a qu’un moment, ne l’est pas plus A présent, qu’une portion de matière, unie vitalement au corps d'un autre homme, n'est une partie de moi-même; et il n’est pas impossible qu’elle puisse devenir en peu

de temps une partie réelle d'une autre personne. Voilà comment une même substance numérique vient à faire partie de deux différentes personnes; et comment une même personne est conservée, malgré le changement de différentes substances. Si l'on pouvait supposer un esprit entièrement privé de tout souvenir et de toute conscience de ses actions passées, comme nous éprouvons que les nôtres le sont a l'égard d'une grande partie, et quelquefois de toutes, l'union ou la séparation d'une telle substance spirituelle ; ne produirait pas plus de changement dans l’i- j dentité personnelle , que n'en fait quelque particule de matière que ce puisse être. Toute substance vitalement unie à ce présent être pensant, est une partie de ce même soi qui existe présentement , et toute substance qui lui est unie par la conscience des actions passées , fait aussi partie de ce même soi , qui est le même à l’égard du temps passé, aussi bien qu’à l'égard du temps présent.

§ 20. U mol de personne est un terme de barreau.

Je regarde le mot de personne comme ayant été employé pour désigner précisément cc qu'on entend par le mot même. Partout où un homme trouve ce qu'il appelle soi-même , je crois qu'un autre peut dire que là réside la même personne. C'est un terme de barreau qui approprie des actions à un individu , et le mérite ou le démérite de ces actions, et qui, par conséquent, ne se dit que des agents intelligents, capables de loi, et de bonheur ou de misère. La personnalité ne s'étend au delà de l’existence présente, jusqu'à cc (pii est passé , que par le moyen de la conscience , qui fait que la personne prend intérêt à des actions passées , en devient responsable , les reconnaît pour siennes, et se les impute sur le même fondement, et pour la même raison qu’elle s'attribue les actions présentes. Et tout cela est fondé sur l'intérêt qu’on prend au bonheur, qui est inévitablement attaché à la conscience : car, ce qui a un sentiment de plaisir et de douleur, désire que ce soi, en qui réside ce sentiment, soit heureux. Ainsi toute action passée , qu’il ne saurait adapter ou approprier par la conscience à ce présent sol , ne peut non plus l’intéresser que s'il ne l’avait jamais faite, de sorte que, s’il venait à recevoir du plaisir ou de la douleur , c'est-à-dire , des récompenses ou des peines , en conséquence d’une telle action , ce serait autant que s’il devenait heureux ou malheureux , dès

le premier moment de son existence , sans l'avoir mérité en aucune manière. Car , supposé qu’un homme fût puni présentement pour ce qu'il a fait dans une autre vie , mais dont on ne saurait lui faire avoir absolument aucune conscience, il est tout visible qu’il n’y aurait aucune différence entre un tel traitement , et celui qu’on lui ferait en le créant misérable '. C'est pourquoi saint Paul nous dit , qu'au jour du jugement , où Dieu rendra à chacun selon ses œuvres, les cœurs seront manifestés. La sentence sera justifiée par la conviction même où seront tous les hommes, que, dans quelque corps qu'ils paraissent , ou à quelque substance que ce sentiment intérieur soit attaché, ils ont eux-mêmes commis telles ou telles actions , et qu'ils méritent le châtiment qui leur est infligé pour les avoir commises.

S 27. Je n'ai pas de peine à croire que certaines suppositions que j'ai fuites pour éclaircir cette matière, paraîtront étranges à quelques-uns de mes lecteurs, et peut-être le Bont-elles effectivement. Il me semble pourtant qu'elles sont excusables , vu l'ignorance où nous sommes concernant la nature de cette chose pensante qui est nous-mêmes. Si nous savions ce que c'est que eet être, ou comment il est uni à uu certain assemblage d'esprits animaux , qui sont dans un flux continuel , ou s’il pourrait ou ne pourrait pas penser et se ressouvenir , hors d'un corps organisé comme le sont les nôtres ; et si Dieu a jugé à propos d'établir qu'un tel esprit ne fût uni qu’à un tel corps , en sorte que sa faculté de retenir ou de rappeler les idées dépendit de la juste constitution des organes de ce corps; si, dis-je, nous étions une fois bien instruits de toutes ces choses , nous pourrions voir l'absurdité de quelques-unes des suppositions que je viens de faire. Mais si , dans les ténèbres où nous sommes sur cc sujet, nous prenons l'esprit de l'homme, comme on a accoutumé de faire présentement, pour une substance immatérielle , indépendante de la matière , à l’égard de laquelle il est également indifférent, il ne peut y avoir aucune ab-

1 •< Les platoniciens , les origénistee , quelques lté- « breux , et autres défenseurs de la préexistence des « Ames, ont cru que les Vir.es de ce monde étaient mises > dans des corps imparfaits, afin de souffrir pour leurs « crimes cummis dans un inonde précédent. Mais il est

* vrai que si fou n'en sait point ni n’en apprendra jamais

* la vérité, ni par le rappel de sa mémoire, ni par quel-

* ques traces , ni par la connaissance d'autrui , ou ne « pourra point l'appeler un châtiment selon les notious « ordinaires «

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