‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 158 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXIX

S 6. La confusion des idées est dans le rapport aux noms qu'on leur donne.

Pour lever cette difficulté et trouver le moyen de concevoir au juste ce qui fait la confusion qu'on attribue aux idées , nous devons considérer que les choses , rangées sous certains noms distincts , sont supposées assez différeutes pour être distinguées, en sorte que ehaque espèce puisse être désignée par son nom particulier et exprimée à part , dans quelque occasion que ce soit; et il est de la dernière évidence qu'on suppose que la plus grande partie des noms différents signifient des choses différentes. Or, chaque idée qu'un homme a dans l’esprit , étant visiblement ce qu'elle est, et distincte de toute autre idée que d’elle-mêmc, ce qui la rend confuse, c’est lorsqu'elle est telle qu'elle peut être aussi bien désignée par un autre nom que par celui dont on se sert pour l'exprimer : et cela arrive lorsqu'on néglige d'observer la nuance qui sort à marquer la distinction entre les choses qui doivent être rangées sous ces deux différents noms , et qui fait que quelques-unes appartiennent à l'un de ces noms, et quelques autres à l'autre; des lors la distinction qu'on s'était proposé de conserver, par le moyen de ces différents noms, disparaît entièrement.

§ 7. Défauts qui causent la confusion des idées.

Voici , à mon avis, les principaux défauts qui causent ordinairement cette confusion.

Premier défaut : tes idées complexes, composées de trop peu dt idées simples.

Le premier est lorsque quelque idée complexe (car c« sont les idées complexes qui sont le plus sujettes a tomber dans In confusion) est composée d'un trop petit nombre d'idées simples, et de ces idées seulement qui sont communes à d'autres choses , par où les différences qui font que cette Idée mérite un nom particulier sont laissées à l'écart. Ainsi , celui qui a une idée uniquement composée des idées simples d'une bête tachetée , n'a qu’une idée confùsc d'un léopard , qui n'est pas suffisamment distingué par là d’un lynx , et de plusieurs autres bêtes qui ont la peau tachetée. De sorte qu’une telle idée, bien que désignée par le nom particulier de léopard , ne peut être distinguée de celles qu’on désigne par les noms de lynx ou de panthère , et elle peut aussi bien recevoir le nom de lynx que celui de

léopard. Je laisse à penser combien la coutume de définir les mots par des termes généraux , doit contribuer à rendre confuses et indéterminées les idées qu’on prétend désigner par ces termeslà. Il est évident que les idées confuses rendent l'usage des mots incertain , et détruisent l’avantage qu'on peut tirer des nums distincts. Quand les idées que nous désignons par différents termes n’ont point de différence qui réponde aux noms distincts qu'on leur donne, de sorte qu’elles ne peuvent point être distinguées par ces noms-là, c'est alors qn’elles sont véritablement confuses.

$ 8. Second défaut : les idées simples qui forment une idée complexe, brouillées et confondues ensemble.

Un antre défaut qui rend nos idées confuses, c'est lorsque, bien que les idées particulières qui composent quelque idée complexe soient en assez grand nombre , elles sont pourtant si fort confondues ensemble qu’il n'est pas aisé de discerner si cette collection appartient plutôt au nom qu'on donne à cette Idée-là qu’à quelque autre nom. Rien n'est plus propre à nous faire comprendre cette confusion que certaines peintures, qu’on montre ordinairement comme ee que l'art peut produire de plus surprenant , ou les couleurs , de In manière qu’on les applique avec le pinceau sur le plan ou sur la toile , représentent des ligures fort bizarres et fort extraordinaires , et paraissent posées au hasard et sans aucun ordre. Un tel tableau , composé de parties où il ne parait ni ordre ni symétrie, n'est pas eu lui-même plus confus que la peinture d'un ciel couvert de nuages , que personne ne s’avise de regarder comme confuse , quoiqu’on n’y remarque pas plus de symétrie dans les figures ou dans l'application des couleurs. Qu'est-cc donc qui fait que le premier tableau passe pour confus , si le manque do symétrie n'en est pas la cause , comme il ne l’est pas certainement, puisqu'un autre tableau , fait simplement à l’imitation de celui-là , ne serait point appelé confùs ? A cela je réponds que ce qui le fait passer pour coufus , c'est de lui appliquer un certain nom qui ne lui convient pas plus distinctement que quelque autre. Ainsi , quand on dit que c'est le portrait d’un homme ou de César, on le regarde dès lors avec raison comme quelque chose de confus , parce que , dans l'état où il parait , on ne saurait connaître que le nom d’homme ou

2ir,

d« César lui convienne mieux que celui de singe ou de Pompée ; deux noms qu'on suppose signifier des idées différentes de celles qu'emportent les mots d'homme ou de César. Mais , lorsqu'un miroir cylindrique, placé comme il faut par rapport â ce tableau , a fait paraître ces traits irréguliers dans leur ordre et dans leur juste proportion, la confusion disparaît dès ce moment , et l’œil aperçoit aussitôt que ce portrait est un homme ou César , c'est-à-dire , que ccs noms-là lui conviennent véritablement , et qu'il est suffisamment distingué d'un singe ou de Pompée , c'est-à-dire , des idées que ces deux noms signifient. Il en est justement de même à l'égard de nos Idées , qui sont comme les peintures des choses. Nulle de ces peintures mentales, si J’ose m’exprimer ainsi , ne peut être appelée confuse , de quelque manière que leurs parti» soient jointes ensemble ; car telles qu’elles sont elles peuvent être distinguées évidemment de toute antre, jusqu'à ce qu’elles soient rangées sons quelque nom ordinaire , auquel on ne saurait voir qu'elles appartiennent plutôt qu’à quelque autre nom , qu’on reconnaît avoir une signification différente.

S 9. Troisième cause de ta confusion de nos idées : elles sont incertaines et indéterminées.

Un troisième défaut , qui fait souvent regarder nos idées comme confuses , c’est quand elles sont incertaines et indéterminées. Ainsi , l’on voit tous les jours des gens qui , ne faisant pas difficulté de se servir des mots usités dans leur langue maternelle , avant que d’en avoir appris la signification précise, changent l’idée qu'ils attachent à tel ou tel mot, presque aussi souvent qu’ils le font entrer dans leurs discours. D’après cela , l’on peut dire, par exemple , qu'un homme a une idée confuse de l'Église et de l'idolâtrie , lorsque par l'incertitude où il est de ce qu’il doit exclure de l’idée de ces deux mots, ou de ce qu’il doit y faire entrer toutes les fois qu’il pense à l'une ou à l'autre, il ne se fixe point constamment à une certaine combinaison précise d'idées qui composent chacune de ces idées; et cela pour la même raison qui vient d'être exposée dans le paragraphe précédent , c’est-àdire , parce qu'une idée changeante (si l'on accorde que ce soit une seule idée) n'appartient pas plutôt à un nom qu’à un autre , et perd par

conséquent la distinction pour laquelle les noms distincts ont été inventés *.

S 10. La confusion se conçoit difficilement , sans le rapport à des noms.

On peut voir par tout ce que nous venons de dire , combien les noms contribuent à cette dénomination d’idées distinctes et confuses , si on les regarde comme autant de signes fixes des choses , lesquels , selon qu'ils sont différents, signifient des choses distinctes, et conservent de la distinction entre celles qui sont effectivement différentes , par un rapport secret et imperceptible que l’esprit met entre ses Idées et ces noms-là. C’est ce que l'on comprendra peut-être mieux après avoir lu et médité ce que je dis des mots dans le troisième livre de cet ouvrage. Du reste , si l'on ne fait aucune attention au rapport que les idées ont à des noms distincts considérés comme des signes de choses distinctes , il sera bien malaisé de dire ce que c’est qu’une idée confuse. C’est pourquoi , lorsqu'un homme désigne par un certain nom une espèce de choses, ou une certaine chose particulière , distincte de toute autre , l’Idée complexe qu’il attache à ce nom est d'autant pins distincte que les idées sont plus particulières , et que le nombre et l’ordre des idées dont elle est composée est plus grand et plus déterminé. Car, plus elle renferme de ces idées particulières , plus elle n de différences sensibles par où elle se conserve distincte et séparée de toutes les idées qui appartiennent a

' ■ U est très-vrai qne l’abus des mots est une grande « source d’erreurs.... Il consiste ou â n’y poiut attacher

- d'idées du tout, ou à en attacher une impartait**, dont « une partie est vide et demeure, pour ainsi dire, en « blanc ; et, dans ces deux cas, il y a quelque chose de s vide et de sourd dans la pensée, qui n'est rempli que

• par le nom ; ou enfin le défaut est d'attacher au mot « des idées différentes , soit qu’on doute de celui qu’il faut

• choisir, ce qui fait l’idée obscure aussi bien que lors- « qu'une partie en est sourde, soit qu'on les choisisse

• tour k tour, et qu’on se serve tantôt de l'une, tantdt de « l'autre, pour le sens du même mot, dans un même rai* « aouruunent , d'une manière capable de causer de l'erreur, « sans considérer que ces idées ne s'accordent point, s Ainsi la pensée incertaine est ou vide et sans idée, ou « flottant entre plus d'une idée.... et, de IA naissent une « inimité de vain, s disputes, qu’on veut vider quelquefois « par les distinctions, mais qui, le plus souvent, ne « servent qu'à embrouiller davantage , en mettant k la

- place d’un terme vague et obscur, d’autres termes plus

■ vagues et plus obscurs, comme sont souvent ceux que « les philosophes emploient dans leurs distinctions, sans

■ en avoir de bonnes définitions. -

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