LIVRE II, CHAPITRE XXIX
d'autres nom» , et même de celles qui lui ressemblent le plus ; ce qui fait qu’elle ne peut être confondue avec elles.
S II. confusion regarde toujours deux idées.
La confusion , qui rend difficile la séparation de deux choses qui devraient être séparées, concerne toujours deux idées , et celles-là surtout qui sont le plus approchantes l’une de l'autre. C’est pourquoi , toutes les fois que nous soupçonnons que quelque idée est confuse , nous devons examiner quelle est l’autre idée qui peut être confondue avec elle , ou dont elle ne peut être aisément séparée ; et nous trouverons toujours que cette autre Idée est désignée par un autre nom , et doit être par conséquent une chose differente , dont elle n’est pas encore assez distincte , soit parce qu’elle est la même , ou parce qu’elle en fait partie , ou du moins parce qu'elle est aussi proprement désignée par le nom sous lequel cette autre est rangée , et qu'ainsi elle n’en est pas si différente que leurs différents noms le donnent à entendre.
§ 12. (muscs de la confusion.
C’est là , je pense , la confusion qui est propre aux idées , et qui a toujours un secret rapport aux noms. Et en supposant qu’il y en ait quelque autre, celle-là du moins contribue plus que autre chose à mettre du désordre dans les pensées et dans les discours des hommes. Car la plupart des idées dont les hommes raisonnent en eux-mêmes , et celles qui font le continuel sujet de leurs entretiens , sont précisément celles à qui l'on a donné des noms. C’est pourquoi toutes les fois qu'on suppose deux idées différentes, désignées par deux différents noms, mais qu'on ne peut pas distinguer si facilement que les sons qui les expriment , il ne manque jamais d’y avoir de la confusion. Et au contraire, lorsque deux idées sont aussi distinctes que les idées des deux sons par lesquels on les désigne, il ne peut y avoir aucune confusion entre elles. Le moyen de prévenir cette confusion , c’est d’assembler et de réunir dans notre Idée complexe , d’une manière aussi précise qu’il est possible , tout ce qui peut servir à la faire distinguer de toute autre idée , et d'appliquer constamment le même nom à cette somme d’idées , ainsi unies en nombre fixe et dans un ordre déterminé. Mais comme cela n'accommode ni la paresse ni In vanité des hommes , et ne peut
servir à autre chose qu’à la decouverte et à la défense de la vérité, qui n’est pas toujours le but qu'ils se proposent, une telle exactitude est une de ces choses qu’on doit plutôt souhaiter qu’espérer. Car, comme l’application vague des noms à des idées indéterminées , variables et qui sont presque de purs néants , sert tantôt à couvrir notre propre ignorance, et tantôt à confondre et à embarrasser les autres , ce qui passe pour un véritable savoir et pour mnrque de supériorité en fait de connaissances , il ne faut pas s’étonner que la plupart des hommes fassent un tel usage des mots , pendant qu’ils le blâment en autrui. Mais , quoique je croie qu'une bonne partie de l’obscurité qui se rencontre dans les notions des hommes pourrait être évitée, si l’on s’attachait à parler d’une manière plus exacte et plus sincère , Je suis pourtant fort éloigné de conclure que tous les abus qu’on commet sur cet article soient volontaires. Certaines idées sont si complexes , et composées de tant de parties , qne la mémoire ne saurait aisément retenir au juste la même combinaison d’idées simples sous le même nom : moins encore sommes-nous capables de deviner toujours quelle est précisément l'idée complexe qu’un tel nom signifie dans l’usage qu’en fait une autre personne. La première de ecs choses met de la confusion dan» nos propres sentiments et dans les raisonnements que nous faisons en nousmêmes , et la dernière dans nos discours et dans nos entretiens avec les autres hommes. Mnis comme j’ai traité plus au long, dans le livre suivant , des mots et de l’abus qu’on en fait , je n’en dirai pas davantage dans cet endroit.
Jj 13. Nos idées complexes peuvent être en partie claires, et en partie confuses.
Comme nos idées complexes consistent en autant de combinaisons de diverses idées simples, elles peuvent être fort claires et fort distinctes d’un côté , et fort obscures et fort confises de l’autre. Par exemple , si un homme parle d’une figure de mille côtés , l’idée de cette figure peut être fort obscure dans son esprit , quoique celle du nombre y soit fort distincte ; de sorte que pouvant discourir et faire des démonstrations sur cette partie de son idée complexe qui roule sur le nombre de mille , il est porté à’eroire qu’il a aussi une idée distincte d’une figure de mille côtés , quoiqu’il soit certain qu'il n’en a point d’idée précise, de sorte qu’il puisse distinguer cette figure d’avec une autre qui n’a que neuf
DE L’ENTENDEMENT Hl MAIN.
cent nonante-neuf côtés Il s'est introduit d’assez grandes erreurs dans les pensées des hommes, et beaucoup de confusion dans leurs discoure , faute d'avoir observe cela.
$1-1. Il peul y avoir de la confusion dans nos raisonnements , si l'on ne prend pas garde à cela.
Que si quelqu'un s'imagine avoir une Idée distincte d'une figure de mille côtés , qu'il en fasse l'épreuve en prenant une autre partie de la même matière uniforme, comme d’or ou de cire , qui soit d'une égale grosseur , et qu’il en fasse une ligure de neuf cent nonante-neuf côtés. Il est hors de doute qu'il pourra distinguer ces deux idées l'une de l'autre par le nombre des côtés , et raisonner distinctement sur leurs différentes propriétés , tant qu’il fixera uniquement ses pensées et ses raisonnements sur ce qu'il y n dans ces idées qui regarde le nombre ; il verra, par exemple, que les côtés de l'une peuvent être divisés en deux nombres égaux, et non ceux de l’autre , etc. Mais , s’il veut distinguer ces idées par leur figure, il sera fort embarrassé , et dans l'impuissance, à mon avis, de sc faire, par la simple figure que ces deux pièces d'or présentent à son esprit, deux idées qui soient nussi distinctes l’une de l’autre qu’elles le seraient , si les mêmes pièces d’or étalent formées l'une en cube , et l'autre en une figure de cinq côtés. Du reste , nous sommes fort sujets à nous tromper nous-mêmes , et à nous engager dans de vaines disputes avec les autres , au sujet de ces idées incomplètes, et surtout lorsqu’elles ont des noms
i . On confond ici l'idée avec Vimage : si quelqu’un « me propose un polygone régulier, la vue et l'imagination a ne me sauraient faire comprendre le millénaire qui y n est ; je n’ai qu’une idée confuse et de la figure et de son « nombre, jusqu'à ce que je distingue le nombre en
- comptant. Mais l'ayant trouvé, je connais très-bien la « nature et les propriétés du polygone proposé, qui est -, de mille cdtés, et par conséquent j’eu ai cette idée.... Un « ouvrier, un ingénieur qui n’en connaîtront peut-être a point assez la nature, pourront connaître h la simple vue -, un ennéagone et un décagone, mieux qu’nn géomètre; a comme il y a des colporteurs qui diront le poids de ce
■ qu'ilsdoiventporter, sans se Iromperd’unelivrc, en quoi
- iis surpasseront le plus habile statlcien du monde. .... « Cependant cette image claire, ou ce sentiment, qu'on • peut avoir d'un décagone régulier, ou d'un poids de
■ quatre-vingt-dix-neuf livres, ne consiste qne dans une
■ idée confuse, puisqu'elle ne sert point à faire découvrir
- la nature et les propriétés de ce poids ou du décagone « régulier, ce qui demande une idée distincte; et cet
- exemple sert à mieux faire comprendre la différence des « idées, on plutôt celle de l’idée et de l'image. -
particuliers et généralement connus. Car , étant convaincus en nous-mêmes de cc que nous voyons de clair dans une partie de l'Idée ; et le nom de cette idée, qui nous est familier, étant appliqué à toute l’idée , à la partie imparfaite et obscure, aussi bien qu’à celle qui est claire et distincte , nous sommes portés à nous servir de ce nom pour exprimer cette partie conflue , et à en tirer des conclusions pgr rapport à ce qu’il ne signifie que d'une manière obscure , avec autant de confiance que nous le faisons à l'égard de ce qu’il signifie clairement.
$ IS. Exemple de cela, dans l’idée de fêterait é.
Ainsi, comme nous avons souvent dans la bouche le mot A’ éternité, nous sommes portés à croire que nous en avons une Idée positive et complète , ce qui est autant que si nous disions qu'il n’v a aucune partie de cette durée qui ne soit clairement contenue dans notre Idée. Il est vrai que celui qui sc figure une telle chose, peut avoir une Idée claire de la duree. 11 peut avoir, outre cela, une Idée fort évidente d’une très-grande étendue de durée , comme aussi de la comparaison de cette grande étendue avec une autre encore plus grande. Mais comme 11 ne lui est pas possible de renfermer tout à la fois dans son idée de la durée, quelque vaste qu’elle soit, toute l’étendue d'une durée qu'il suppose sans bornes , cette pnrtic de son idée , qui est toujours au delà de cette vaste étendue de durée, et qu'il se représente en lui-même dans son esprit , est fort obscure et fort indéterminée. I>e là vient que , dans les disputes et les raisonnements qui regardent l’éternité , ou quelque autre infini , nous sommes sujets à nous embarrasser nous-mêmes dans de manifestes absurdités
$ 1 6. Autre exemple , dans la divisibilité de ta matière.
Dans la matière , nous n'avons guère d'idée claire de la petitesse de ses parties, au delà de la plus petite qui puisse frapper quelqu'un de nos sens ; et c'est pour cela que , lorsque nous
i - Il y a ici la même confusion de l'idée avec l'image. « Nous avons une idée complété ou juste de reteruiie, * puisque nous en avons la définition, quoique nous rien <• ayons aucune image ; mais on ne forme point l'idée des « infinis par la composition des parties, et les erreurs - qu’on commet en raisonnant sur i'inlini ne viennent I - point du défaut de l'image. -