‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 162 sur 423 · Comme vraies, ou fausses · texte numérisé non relu

Comme vraies, ou fausses

Et premièrement, par idées réelles , j'entends

celles qui ont un fondement dans la nature; qui sont conformes à un être réel , à l’existence des choses, ou à leurs archétypes. Et j’appelle Idées fantastiques ou chimériques celles qui n'ont point de fondement dans la nature, ni aucune conformité avec la réalité des choses auxquelles elles se rapportent tacitement comme à leurs archétypes '.

S 2. Les idées simples sont toutes réelles.

Si uousexaminons les différentes sortes d’idées dont nous avons parlé ci-devant, nous trouverons, en premier lieu, que nos idées simples sont toutes réelles, et conviennent toutes avec la réalité des choses. Ce n’est pas qu'elles soient toutes des images ou représentations de ce qui existe ; nous avons déjà * fait voir le contraire à l’égard de toutes ees idées, excepté les premières qualités des corps. Mais, quoique la blancheur et la froideur ne soient non plus dans la neige que la douleur, cependant, comme ees idées de blancheur, de froideur, de douleur, etc. , sont en nous des effets d'une puissance attachée aux choses extérieures, établie par l'auteur de notre être pour nous faire avoir telles et telles sensations, ce sont en nous des idées réelles, par où nous distinguons les qualités qui sont réellement dans les choses mêmes. Car ces diverses apparences étant destinées à être les marques par où nous puissions connaître et distinguer les objets qui nous environnent, nos Idées nous servent également pour cette fin , et sont des caractères également propres à nous faire distinguer les choses, soit qu’elles ne soient que des effets constants, ou bien des images exactes de quelque chose qui existe dan* les objets mêmes , la réalité de ces idées consistant dans cette continuelle et variable correspondance qu’elles ont avec les constitutions distinctes des êtres réels. Mais il n'importe qu’elles répondent à ces constitutions comme à des causes ou à des modèles; il suffit qu'elles soient constamment produites par ces constitutions. Et ainsi nos idées simples sont toutes réelles et véritables, parce quelles répondent toutes à ces puissances

’ ■ L’idée pe»' avoir un fondement dan» la nature, « sans être conforme à ce fondement , comme lorsqu’on - prétend que les sentiments que nous avons de la couleur « et de la chaleur ne ressemblent X aucun original ou ar- " chétype. Une idée aussi sera réelle quand elle est pos- " sible, quoique aucun être existant n’y réponde ; aulrc- " ment , si tous les individus d’une espèce se perdaient , « l’idée de l’cs|ièce deviendrait chimérique. *

* Clrap. VIII, §9, in, et suiv. jusqu'à la fui du chap.

l.IVRF. Il, CHAPITRE XXX.

que les choses ont de les produire dans notre esprit ; car c’est là tout ce qu’il faut pour faire qu'elles soient réelles, et non de vaines lictions forgées à plaisir. Car, dans les idées simples, l’esprit est uniquement borné aux opérations que les choses font sur lui, comme nous l’avons déjà montré; et il ne peut se produire à soimême aucune idée simple, au delà de celles qu’il a reçues.

S 3. Les idées complexes sont des combinaisons volontaires.

Mais, quoique l’esprit soit purement passif à l’égard de ses idées simples, nous pouvons dire, à mon avis , qu’il ne l’est pas à l’égard de ses idées complexes. Car, comme ces dernières sont des combinaisons d'idées simples , jointes ensemble et unies sous un seul nom général, il est évident que l'esprit de l’homme prend quelque liberté en formant ees idées complexes ’. Autrement, d’où vient que l’idée qu’un homme a de l’or ou de la justice est différente de celle qu’un autre se fait de ces deux choses, si ce n’est de ce que l’un admet , ou n’admet pas , dans son idée complexe , des idées simples que l'autre n’a pas admises , ou qu’il a admises dans la sienne ? La question est donc de savoir quelles sont , entre ces combinaisons, celles qui ont de la réalité , et celles qui sont purement imaginaires ; quelles collections sont conformes à l’existence des choses, et quelles n’y sont pas conformes.

$ 4. Les modes mixtes composés d’idées qui peuvent compatir ensemble sont réels.

En second lieu , les modes mixtes et les relations n’ayant d’autre réalité que celle qu’ils ont dans l’esprit des hommes, tout ce qui est requis pour qu’ils soient réels, c’est qu’ils soient formés de manière qu’une existence conforme à ces idées ne soit pas impossible *. Comme elles sont

1 « L’esprit est encore actif k l'égard des idées simples, ■ quand il les détache les nues des autres pour les consi.

- dérer séparément, ce qui est voiontalrc aussi bien que " la combinaison de plusieurs idées , soit qu’il le fasse " poor donner attention S une Idée composée qui en ré-

- suite, soit qu’il ait le dessein de les comprendre sous lo

- nom donné k la comtiinaison : et l'esprit ne saurait s’y

- tromper, pourvu qu'il ne joigne point des idées incom-

- patibles , et qu’on n’y ait point déjà attaché quelque

- notion qui pourrait causer quelque confusion avec celle « qu'on y attache de nouveau, et faire naître ou des no-

- tions impossibles on des notions superflues. »

• - Les relations ont une réalité dépendante de l’esprit,

- comme les vérités ; mais non pas de l'esprit des hom-

- mes, puisqu'il y a une suprême intelligence qui les dit-

elles-mêmes des archétypes, elles ne sauraient différer de leurs originaux , et par conséquent être chimériques , à moins qu'on ne leur associe des idées incompatibles. A la vérité, comme ces idées ont des noms usités qu'on leur a assignés dans les langues vulgaires, et par lesquels celui qui a ces idées dans l'esprit peut les faire connaître A d’autres personnes, une simple possibilité d'exister ne suffit pas; il fout d’ailleurs qu’elles aient de la conformité avec la signification ordinaire du nom qui leur est donné, de peur qu’on ne les croie chimériques : comme on ferait, par exemple, si un homme donnait le nom de justice a cette vertu qu’on appelle communément libéralité. Mais ce qu’on appellerait : chimérique en cette rencontre, se rapporte plutôt a la propriété du langage qu'à la réalité des idées. Car être tranquille dans le danger, pour considérer de sang-froid ce qu’il est à propos de faire, et pour l'exécuter avec fermeté, c'est un mode mixte, ou une idée complexe d’une action qui peut exister ; mais se troubler dans le péril sans faire aucun usage de sa raison, de ses forces ou de son industrie , c'est aussi une chose fort possible , et par conséquent une idée aussi réelle que la précédente. Cependant, la première étant désignée par le nom de courage , qu’on lui donne communément , peut être une idée juste ou fausse par rapport a ce nom-là; au lieu que l’autre , tant qu’elle n’n point de nom commun et usité dans quelque langue connue, ne peut être susceptible d’aucune difformité ' ou altération, puisqu’elle n'est formée par rapporta aucnne autre chose qu’elle-même.

S 5. Les idées des substances sont réelles, lorsqu'elles conviennent avec l’existence des

choses.

En troisième lieu, nos idées complexes des substances , étant toutes formées par rapport aux closes qui sont hors de nous, et devant représenter les substances telles qu’elles existent réellement, elles ne sont réelles qu’en tant que ce sont des combinaisons d’idées simples réellement unies , et coexistantes dans les choses qui existent hors de nous. Au contraire, celles-là sont chi-

« termine toutes en tout temps. Les modes mixtes qui « sont distincts des relations peuvent être des accidents ■ réels ; mais, soit qu’ils dépendent Ou ne dépendent point « de l’esprit , f) suffît , pour la réalité de leurs idées , qu’ils « soient possibles, ou, te qui est la même chose, inlcl- « ligihles distinctement. «

1 ■ ise/ormity , c'est le mot anglais que M. Lotie a trouvé bon d'employer ici. ■

mériques , qui sont composées de collections d'idées simples qui n’ont jamais été réellement unies, qu’on n'a jamais trouvées ensemble dans aucune substance ; par exemple , une créature raisonnable , avec une tête de cheval jointe ù un corps de forme humaine , ou telle qu’on représente les Centaures ; ou bien un corps jaune , très-malléable, fusible et fixe, mais plus léger que l’eau; ou un corps uniforme, non organisé, tout composé, à en juger par les sens, de parties similaires, qui ait perception et mouvement volontaire. Nous ne savons pas si l’existence de pareilles substances est possible ou non : mais , quoi qu'il en soit, n'étant conformes à aucun modèle actuellement existant qui nous soit connu, et étant formées de collections d’idées qu'aucune substance ne nous a jamais fait voir unies ensemble , elles doivent passer dans notre» esprit pour entièrement imaginaires. Au reste , ce nom convient surtout aux idées complexes composées de parties incompatibles , ou contradictoires *.

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