CHAPITRE XXXI
Dos idées complètes et incomplètes.
S I. Les idées complètes représentent parfaitement leurs archétypes.
Entre nos idées réelles, quelques-unes sont complètes * , et quelques autres incomplètes 3. J’appelle Idées complètes celles qui représentent parfaitement les originaux d’où l’esprit suppose qu’elles sont tirées, qu'il en regarde comme les substituts, et auxquelles il les rapporte. Les idées incomplètes sont celles qui ne représentent
' * En voulant se rapporter à l’existence, on ne saurait « guère déterminer si une idée est chimérique on non , « parce que ce qui est possible, quoiqu’il ne se trouve pas •• dans le lieu ou dans le temps où nous sommes , peut « avoir existé, ou existera peut-être un jour, ou même •• peut exister présentement , sans qu'on le sache ; comme. » l’idée que Démocrite avait de la voie lactée, que le» té- •• lest-opes ont vérifiée : de sorte qu’il semble que le meil- « leur est de dire que les idées possibles deviennent seu- •• Icinent chimériques, lorsqu’on y attache sans fondement «• l’idée d’une existence effective, comme font ceux qui se « promettent la pierre philosophale.... Autrement, en ne « se réglant que sur l’existence , on s’écartera sans néces- « sité du langage reçu , qui ne permet point qu'on dise «i que relui qui parle, en hiver, de roses ou d'œillets, *• |«rle d’une chimère, h moins qu’on ne s'imagine de les pouvoir trouver actuellement dans son jardin. »
* F.n latin , adœqunhr.
3 InaiUrrjuntu .
qu’une partie des originaux auxquels elles sont rapportées.
S 2. Toutes les idées simples sont complètes .
Cela posé, il est évident, en premier lieu, que toutes nos idées simples sont complètes, parce que , n'étant autre chose que des effets de certaines puissances que Dieu a mises dans les choses, pour produire telles et telles sensations en nous, elles ne peuvent qu’être conformes et correspondre entièrement à ces puissances; et nous sommes assures qu’elles s’accordent avec la réalité des choses. Car, si le sucre produit en nous les idées que nous appelons blancheur et douceur, nous sommes assurés qu’il y a dans le sucre une puissance de produire ces idées dans notre esprit , ou que autrement le sucre n’aurait pu les reproduire. Ainsi, chaque sensation répondant à la puissance qui opère sur quelqu'un de nos sens, l’idée produite par ce moyen est une idée réelle, et non une fiction de notre esprit ; car il ne saurait se produire ù lui-même aucune idée simple, comme nous l’avons déjà prouvé ; et cette idée ne peut qu’être complète , puisqu'il suffit pour cela qu’elle réponde à cette puissance : d'où il s’ensuit que toutes les idées simples sont complètes *. A la vérité, parmi les
1 « Suivant ma manière de voir, la division des idées " en accomplie» ou inaccomplies n’est qu’une sous-dl- « vision des idées distinctes ; et il ne me }>aralt pas que « les idées confuses, comme celle que nous avons de la « douceur, méritent ce nom. Car, quoiqu’elles expriment « la puissance qui produit la sensation , elles ne l’expri- « ment pas entièrement , ou du moins nous ne pouvons n pas le savoir : car si nous comprenions ce qu’il y a dans « cette idée que nous avons de la douceur, nous pourrions
* juger si elle est suffisante pour rendre raison de tout co
* que l’expérience y fait remarquer. Ainsi, lorsqu’une idée « est distincte et contient la définition ou les marques réci* « p roques de l’objet, elle pourra être ïnadœquata ou inac- ■ complie, savoir : lorsque ces marques, ou ingrédients, » ne sont pas aussi toutes distinctement connues. Par « exemple, on peut définir l’or» un métal qui résiste à l'eau- " forte et à la coupelle ; on peut le définir encore comme » le plu6 pesant ou le plus malléable des corps qufrnous « sont connus, sans parler d'autres définitions qu’on pour- « rait en donner ; mais ce ne sera que iorque les hommes « auront pénétré plus avant dans la nature des choses, « qu’on pourra voir pourquoi il appartient au plus pesant
* de tous les métaux de résister à ces deux épreuves des « essayeurs. Au lieu que dans la géométrie, ou nous avons « des idées accomplies, c’est autre aebose : car nous •< pouvons prouver que les sections terminées du cène et » du cylindre, faites par un plan, sont les mêmes, savoir, « des ellipses ; et cela ne peut nous être inconnu si nons « y prenons garde, parce que les notions que nous en
* a\ons sont accomplies. *