LIVRE II, CHAPITRE XXXIII
S 8. Combien il importe de précenir de bonne
heure cette bizarre connexion d’idées.
Je ne rapporte pas cela comme s’il était fort nécessaire , en cet endroit , de distinguer exactement entre les antipathies naturelles et acquises : mais j'ai fait cette remarque 'dans une autre vue , savoir, afin que ceux qui ont des enfants , ou qui sont chargés de leur éducation , voient par là que c’est une chose bien digne de leurs soins , d'observer avec attention et de prévenir soigneusement cette liaison irrégulière des idées dans l’esprit des jeunes gens. C’est l’époque où l’on est le plus susceptible d'impressions durables. Et quoique les personnes raisonnables fassent réflexion a celles qui se rapportent à la santé et au corps , pour les combattre , je suis pourtant fort tenté de croire qu’il s’en faut bien qu’on ait fait autant d’attention que la chose le mérite , à celles qui se rapportent plus particulièrement à l’àme , et qui se terminent à l’entendement ou aux passions ; ou plutôt , ces sortes d’impressions, qui se rapportent purement à l’eivtendcment, ont été, je pense, entièrement négligees par la plus grande partie des hommes.
S 9. Ceite connexion Irrégulière qui se fait dans notre esprit , de certaines idées qui ne sont point unies par elles-mêmes , ni dépendantes les unes des autres, a une si grande influence sur nous , et est si capable de donner une direction vicieuse à nos actions, tant morales que naturelles^ nos passions , à nos raisonnements , et d'altérer nos notions elles-mêmes, qu’il n'y a peut-être rien qui méritedavantage que nous nous appliquions à le considérer, pour prévenir cet inconvénient , ou y remédier le plus tôt que nous pourrons.
S 1 0. Exemples de cette liaison d’idées.
Les idées des esprits ou des fantômes n'ont réellement pas plus de rapport aux ténèbres qu'à la lumière : mais si une servante étourdie vient à inculquer souvent ces différentes idées dans l'esprit d’un enfant, et à les exciter comme jointes ensemble , peut-être que l'enfant ne pourra plus les séparer durant tout le reste de sa vie ; de sorte que l'obscurité lui paraissant toujours accompagnée de ces effrayantes apparitions, ces deux sortes d’idées seront si étroitement unies dans son esprit , qu'il ne sera pas plus capable de souffrir l’une que l’autre.
§ 1 1. Un homme reçoit une Injure sensible de la part d'un autre homme , il pense Incessamment à la personne et à l'action ; et en y pensant ainsi fortement, ou pendant longtemps, il cimente si fort ces deux idées ensemble qu'il les réduit presque à une seule , ne son géant jamais à cet homme, que le mal qu'il en a reçu ne lui vienne dans l'esprit : de sorte que , distinguant à peine ces deux choses , il a autant d’aversion pour l'une que pour l’autre. C’est ainsi qu’il naît souvent des haines pour des sujets fort légers et presque innocents , et que les querelles s’entretiennent et se perpétuent dans je monde.
S 12. Un homme a souffert de la douleur, ou a été malade dans un certain lieu : Il a vu mourir son ami dans une telle chambre. Quoique ccs choses n'aient naturellement aucune liaison l’une avec l'autre, cependant, l’impression étant une fois faite , lorsque l’idée de ce lieu se présente à son esprit , elle porte avec elle une idée de douleur et de déplaisir ; il les confond ensemble , et peut aussi peu souffrir l’une que l’autre.
$ 13. Pourquoi le temps guérit certaines maladies de l'esprit, que la raison ne peut guérir.
Lorsque cette combinaison est formée, et durant tout le temps qu'elle subsiste, il n’est pas au pouvoir de la raison d'en détourner les effets. Les idées qui sont dans notre esprit , ne peuvent qu'y agir, tandis qu’elles y sont, selon leur nature et leurs circonstances : d'où l'on peut voir pourquoi le temps dissipe certaines affections que la raison ne saurait vaincre , quoique ses suggestions soient très-justes et reconnues pour telles; et que les mêmes personnes, sur qui la raison ne peut rien dans ce cas-là , soient portées à la suivre en d'autres rencontres. La mort d’un enfant , qui faisait le plaisir continuel des yeux de sa mère et la plus grande satisfaction de son âme, bannit la joie de son cœur, et la privant de toutes les douceurs de la vie, lui cause tous les tourments imaginables. Employez, pour la consoler, les meilleures raisons du monde, vous avancerez tout autant que si vous exhortiez un homme qui est sur la roue, à être tranquille, et que vous prétendissiez adoucir, par de beaux discours , la douleur que lui cause la dislocation de ses membres. Jusqu’à ce que le temps ait séparé, dans l’esprit de cette mère affligée , l’idée des jouissances qu'elle a perdues, de celle de son enfnnt qui lui revient dans la mémoire, tout ce
qu'on peut lui représenter de plus raisonnable est absolument inutile. De là vient que certaines personnes , en qui l'union de ces idées ne peut être détruite , passent leur vie dans le deuil , et portent leur tristesse dans le tombeau.
S 14. Autre exemple des effets de C association des idées.
Un de mes amis a connu un homme qui, ayant été parfaitement guéri de la rage par une opération extrêmement douloureuse, se reconnut obligé toute sa vie à celui qui lui avait rendu ce service, qu'il regardait comme le plus grand qu'il pût jamais recevoir. Mais, malgré tout ce que la reconnaissance et la raison pouvaient lui suggérer , il ne put jamais souffrir la vue de l’opérateur. Cette image lui rappelait toujours l’idée de l’extrême douleur qu'il avait endurée par ses mains : idée qu'il ne lui était pas possible de supporter, tant elle faisait de violentes impressions sur son esprit.
$ 15. Plusieurs enfants imputant les mauvais traitements qu'ils ont endurés dans les écoles , a leurs livres qui en ont été l’occasion , joignent si bien ces idées, qu'ils regardent un livre avec aversion , et ne peuvent plus concevoir de l'inclination pour l'étude et pour les livres; de sorte que la lecture , qui autrement aurait peutêtre fait le plus grand plaisir de leur vie , leur devient un véritable supplice. II y a des chambres assez commodes où certaines personnes ne sauraient étudier , et des vaisseaux d’une certaine forme où ils ne sauraient jamais boire, quelque propres et commodes qu'ils soient; et cela, à cause de quelques idées accidentelles qui y ont été attachées , et qui leur rendent ces chambres et ces vaisseaux désagréables. Et qui est-ce qui n'a pas remarque certaines gens qui sont atterrés à la présence ou dans la compagnie de quelques autres personnes , qui ne leur sont pas autrement supérieures, mais qui ont une fois pris de l'ascendant sur eux en certaines occasions? L’idée d'autorité et de respect se trouve si bien jointe avec l'idée de la personne , dans l'esprit de celui qui a été une fois ainsi soumis, qu'il n’est plus capable de les séparer.
S 1 6. On trouve pourtant tant d’exemples de cette espèce, que si j’en ajoute un autre, c'est seulement pour sa plaisante singularité. C'est celui d’un Jeune homme qui, ayant appris ù danser, et même jusqu'à un grand point de perfection , dans une chambre où il y avait par hasard un
vieux coffre, tandis qu’il apprenait ù danser, combina de telle manière dans son esprit l'idée de ce coffre avec les tours et les pas de toutes ses danses, que, quoiqu'il dansât très-bien dans cette chambre , Il n'y pouvait danser que lorsque ce vieux coffre y était , et ne pouvait danser dans aucune autre chambre , à moins que ce coffre, ou quelque autre semblable , n’y fût dans sa juste position. Si l'on soupçonne que cette histoire ait reçu quelque embellissement qui en a corrompu la vérité, je réponds, pour mol, que je la tiens depuis quelques années d’un homme d'honneur , plein de bon sens, qui a vu lui-même la chose telle que je viens de la raconter. Et j'ose dire que parmi les personnes accoutumées a faire des réflexions, qui liront ceci, il y en a peu qui n'aient ouï raconter , ou même vu des exemples de cette nature, qui peuvent être comparés à celui-ci, ou du moins le justifier.
S 17. Influence de r association sur les habitudes intellectuelles.
Les habitudes intellectuelles qu'on a contractées de cette manière , ne sont pas moins frwfies ni moins fréquentes, pour être moins ohfoèrvées. Que les idées de l’être et de la matière soient fortement unies ensemble, ou par Iç'ducation , ou par une grande application à ces deux idées : tant qu'elles resteront ainsi unies dansM entendement, quelles notions et quels raisonnements pourront y entrer touchant les esprits •répares? Que l'habitude contractée dès la première enfance ait une fois attaché une forme et urçe figure a l'idée de Dieu, dans quelles absurdités une telle pensée ne nous jettera-t-elle pas à l’égard de la divinité? Que l'idée d'infaillibilité soit inséparablement associée â celle d’une certaine personne , elles seront toujours, pour ainsi dire , en possession de l'esprit : et alors la doctrine d’un seul corps, présent en même temps en deux lieux différents, sera adoptée sans examen , et avec une foi implicite , comme une vérité incontestable, si cette personne prétendue infaillible exige et prescrit un assentiment sans discussion >.
1 « Ce* remarques sont importantes et entièrement s
* mon gré, et on les pourrait fortifier par une infinité « d'exemples. .VI. Descartes, ayant eu dans sa jeunesse « quelque affecüon pour une personne louche , ne put ». s’empêcher d’avoir toute sa vie quelque penchant pour s celles qui avaient oe défaut. M. Hobbes, autre grand « philosophe , ne put ( dit-on ; demeurer seul dans un
• lieu obscur, sans qu’il eût l'esprit effrayé par les images « des spectres, quoiqu’il n'etrcrOt point, cette impression