LIVRE II, CHAPITRE XXX11I
5 18. Celle influence se remarque dans les différentes sectes.
On trouvera, sans doute, que ce sont de pareilles combinaisons d’idées, mal fondées et contraires à la nature, qui produisent ccs oppositions irréconciliables qu'on voit entre différentes sectes de philosophie et de religion : car nous ne saurions imaginer que chacun de ceux qui suivent ces différentes sectes , se trompe volontairement soi-même , et rejette contre sa propre conscience la vérité qui lui est offerte par des raisons évidentes. Quoique l'intérêt ait beaucoup de part en cette affaire , on ne saurait pourtant se persua-
« lui étant restée des contes qu’on fait aux enfants.... l’n « premier ministre, qui portait dans la cour dp son maître « le nom de président, se trouva offensé par le livre d ’Ot- « tavio Pisani , intitulé Lycurgue, et (it écrire contre ce « livre , parce que l’auteur, en parlant des officiers de jusx ticc qu’il croyait superflus, avait nommé aussi les pré-
* sidents ; et, quoique ce terme, dans la personne de ce » ministre, signifiât tout autre chose, il avait tellement x attaché le mol à sa personne, qu’il était blessé dans ce « mot. Et c’est un cas des plus ordinaires des associations ■ non naturelles, capables de tromper, que celles des mots x aux clroses, lors même qu’il y a équivoque. Pour mieux « entendre la source de la liaison non naturelle des idées, « il faut considérer que l’homme, aussi bien que la bête, n est sujet à joindre par sa mémoire et par son imagination « ce qu’il a remarqué joiut dans ses jtert options et ses « expériences. C’est en quoi consiste tout le raisonne- « mont des bêtes, s’il est permis de l'appeler ainsi, et « souvent celui des hommes, en tant qu'ils sont entpî- « riques , et ne se gouvernent que par les sens et par les - exemples , sans examiner si la même raison a encore
* lieu. Et, comme souvent les raisons nous sont inconx nues , il faut avoir égard aux exemples & mesure qu’ils « sont fréquents. Car alors l’attente ou la réminiscence
* d'une autre perception, qui y est ordinairement liée, x est raisonnable, surtout quand il s’agit de se précautionx ner. Mais, comme la véhémence d’une impression très- •« forte fait souvent autant d'effet tout d’un coup que la « fréquence et la répétition de plusieurs impressions méx diocrcs en aurait pu faire à la longue, il arrive que cette
* véhémence grave dans la phantasic une Imago aussi x profonde et aussi vive que la longue expérience aurait x pu (aire. De là vient qu'une impression fortuite mais x violente joint dans notre imagination et dans notre mé* x moire deux hlées qui déjà y étaient ensemble , et nous x donne le même pend ta ni à les lier et à les attendre à la " suite l’une de l’autre, que si un long nsage en avait vé- » rifié la connexion ; ainsi le même effet de l'assodaliun x s’y trouve, quoique la même raison n’y soit pas, l/aux torité, la coutume, font aussi le même effet que l’cxpc- » ri et ko et la raison , et il n'est pas aisé de se délivrer de •• ces penchants. Mais il ne serait pas fort difficile de se « ganter d'en être trompé dans ses jugements , si les " hommes s'attachaient assez sérieusement à la r edi en lie
de la vérité, ou procédaient avec méthode, lorsqu'ils « reconnaissent qn’il leur est important de la trouver. *
lier qu'il oorrompe si universellement des sociétés entières d'hommes , que ehneun d'eux, sitns en excepter un seul , soutienne ilia faussetés contre ses propres lumières. On doit reconnaître qu'il y en a nu moins quelques-uns qui font d> que tous prétendent faire , c'est-à-dire , qui cherchent sincèrement la vérité. Et par conséquent , il faut qn’ii y ait quelque autre chose qui aveugle leur entendement , et les empêche de voir la fausseté de ce qu’ils prennent pour la pure vérité. Si l'on prend la peine d'examiner ce que c’est qui captive ainsi la raison des personnes les plus sincères, et qui aveugle leur esprit , jusqu'à les faire agir contre le sens commun, on trouvera que c'est cela même dont nous | «trions présentement; je veax dire, quelques idées indépendantes qui n’ont aucune liaison entre elles, mais qui sont tellement combinées dans l'esprit par l'éducation, par !a coutume, et par ic bruit qu'on en fait incessamment dans leur parti , qu'elles s'y montrent toujours ensemble; de sorte que, ne pouvant non plus les séparer en eux-mémes, que si ce n'était qu'une seule idée, ils prennent l’une pour l'autre. C'est ce qui fait passer le galimatias pour bon sens , les absurdités pour des démonstrat Ions, et les discours les plus déraisonnables pour des raisonnements solides et bien suivis. C’est le fondement, j’ai pensé dire de toutes les erreurs qui régnent dans le monde; mais si la chose ne doit point être poussée Jusque-la , c'est du moins l'un des plus dangereux , puisque partout où il s'étend , il empêche les hommes de voir, et d'entrer dans aucun examen. Lorsque deux choses réellement séparées paraissent à In vue constamment jointes , si l’œil les voit comme collées ensemble, quoiqu'elles soient séparées rn effet, par où commencerez- vous à rectifier les erreurs attachées à deux Idées que des personnes qui volent les objets de cette manière sont accoutumées à tmir dans leur esprit , jusqu'à substituer l'une A la place de l'autre, et , si je ne me trompe, sans s’en apercevoir eux-mèmes? Pendant tout le temps que les choses leur paraissent ainsi, ils sont dans l’impuissance d'être convaincus de leur erreur, et s’applaudissent eux-mêmes, comme s'ils étaient de zélés défenseurs de la vérité, quoique en effet Ils soutiennent le parti de l'erreur; et cette confusion de deux idées différentes, que la liaison qu'ils ont coutume d'en faire dans leur esprit leur fait presque regarder comme une seule idée, leur remplit la tète de fausses vues, et les entrnlnc dans une infinité de mam ais raisonnements.
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S 19. Conclusion de ce second livre.
Après avoir exposé tout ce qu'on vient de voir sur l’origine , les différentes espèces et l'étendue de nos idées, avec plusieurs autres considérations sur ces instruments ou matériaux de nos connaissances (je ne sais laquelle de ces deux dénominations leur convient le mieux), après cela, dis-je, je devrais, suivant le dessein que je m’étais proposé d'abord , m'attacher à faire voir quel est l'usage que l'entendement fait de ces idées, et quelle est la connaissance que nous acquérons par leur moyen. C’était là tout ce qui s'offrait à mon («prit nu premier coup d'oeil que je portai sur ce sujet , en général ; c’était tout ce que je croyais avoir à faire. Mais, ayant considéré la chose de plus près, Je trouve qu'il y a une si étroite liaison entre les Idées et les mots , et un rapport si constant entre les idées abstraites et les termes généraux , qu’il est impossible de parler clairement et distinctement de notre connaissance, qui consiste toute en propositions, sans examiner auparavant la nature , l'usage et la signification du langage : ce sera donc le sqjet du livre suivant.