LIVRE III, CHAPITRE
S 4. Outre ces noms qui signifient des idées, il y a d’autres mots que les hommes emploient , non pour signifier quelque idée , mais le manque ou l'absence d'une certaine Idée simple ou complexe , ou de toutes les Idées ensemble , comme sont les mots rien, ignorance, slérililé. On ne peut pas dire que tous ces mots négatifs ou privatifs n’appartiennent proprement à aucune idée , ou ne signifient aucune idée , car en ce cas-là ce seraient des sons qui ne signifieraient absolument rien ; mais ils se rapportent à des idées positives , et en désignent l’absence.
S 5. Les mois tirent leur première origine d'autres mots gui signifient des idées sensibles.
Une autre chose qui nous peut approcher un peu plus de l'origine de toutes nos notions et connaissances, c'est d’observer combien les mots dont nous nous servons dépendent des Idées sensibles ; et comment ceux qu'on emploie pour signifier des actions et des notions tout à fait éloignées des sens, tirent leur origine de ces mêmes idées sensibles , d'où ils sent transférés à des significations plus abstruses, pour exprimer des idées qui ne tombent point sous les sens. Ainsi, les mots suivants : imaginer, comprendre, adhérer, concevoir, insinuer, dégoûter, trouble, tranquillité , etc. , sont tous empruntés des opérations des choses sensibles , et appliqués à certains modes de penser. Le mot esprit dans sa première signification , c’est le souffle; et celui d'ange signifie messager. Et je ne doute point que , si nous pouvions conduire tous les mots jusqu’à leur source, nous ne trouvassions que, dans toutes les langues, les mots qu’on emploie pour signifier des choses qui ne tombent pas sous les sens , ont tiré leur première origine d'idées sensibles. D'ou nous pouvons conjecturer quelle sorte de nations avaient ceux qui les premiers parlèrent ces langues-là, d'où elles leur venaient dans l’esprit , et comment la nature suggéra inopinément aux hommes l'origme et le principe de toutes leurs connaissances, par
* soient plus compréhensif* par rapport aux individus S « qui iis conviennent, étaient bien souvent les plu* aisé* « à formée, et sont les plus utiles. Aussi, voit-on que les
* enfants et ceux qui ne savent que peu là langue qu'ils
* veulent parlée, on la matière dont ils portent , se servent « de termes généraux, romnie chose, plante, animal,
* au lieu d'employer les tenues propres qui leur man- « quenl. Et il est sûr que tous les uonts propres ou indi-
* viduels ont été originairement appellaii/t ou géné- « raux.
les noms mêmes qu'ils donnaient aux choses ; puisque, pour trouver des noms qui pussent faire connaître aux autres les opérations qu'ils sentaient en eux-mêmes, ou quelque autre idée qui ne tombât pas sous les sens , Us furent obligés d’emprunter leurs mots des idées de sensation les plus connues , afin de faire concevoir par là plus aisément les opérations qu'ils éprouvaient en eux-mêmes , et qui ne pouvaient se manifester au dehors par des apparences sensibles Après avoir ainsi trouvé des noms connus , et dont ils convenaient mutuellement, pour signifier ces opérations intérieures de l'esprit , ils pouvaient sans peine faire connaître par des mots toutes leurs autres idées, puisqu'elles ne pouvaient consister qu’en des perceptions extérieures et sensibles , ou en des opérations intérieures de leur esprit sur ces perceptions: car, comme il a été prouvé , nous n’avons absolument aucune Idée qui ne vienne originairement des objets sensibles et extérieurs , ou des opérations intérieures de l’esprit que nous sentons , et dont nous avons intérieurement la conscience en nousmêmes.
S 6. Division générale de ce troisième livre.
Mais, pour mieux comprendre quel est l’usage et la puissance du langage , en tant qu’il sert à l’instruction et à la connaissance, il est à propos de voir, en premier lieu , à quoi c’est que les noms sont immédiatement appliqués dans l'usage qu’on /dit du langage.
Et puisque tous les noms ( excepté les noms
1 « II est bon de considérer cette analogie des choses « sensibles et insensibles qui a servi de fondement aux « tropes : c’est ce qu’on entendra mieux en prenant un
- exempte fort étendu , tel que cetni que fournit l'usage « des prépositions , comme à, avec, de, devant, en, « hors , par, pour, sur, vers , qui sont toutes prises
* du lieu , de ta distance et du mouvement, et transférées
* depuis à toute sorte de changements, ordres, suites,
* diflérence* , convenances. A signifie approcher, comme « quand on dit : Je nais a Rome.. Mais comme pour stts-
- cher une chose on l'approche de celle où l’on vent là
- joindre , un dit qu'une chose est attachée à une autre. n Et de plus , comme il y a un attachement immatériel ,
- pour ainsi dire, lorsqu'une chose suit l'autre par des
« raisons morales , nous disons que ce qui suit les muu- » vements et volontés de quelqu’un, appartient à cette « personne, ou y tient, comme s’il visait à cette personne, « pour ailer auprès d’elle ou avec elle Et comme cca
- analogies sont extrêmement variables , et ne dépendent o point de quelques notions déterminées , de là vient que « tes langues varient heaurnop dan* l'usage de ces par-
* ticules et ras que les prépositions gouvernent , ou bien
- dans lesquels elles so trouvent sous-cutendues et renier ■ méee virtuellement. »
DK L'ENTENDEMENT HUMAIN.
propres) sont généraux , et qu'ils ne signifient pas en particulier telle ou telle chose singulière, mais les classes des choses , il sera nécessaire de considérer , en second lieu , ce que c'est que les espèces et les genres des choses, en quoi ils consistent, et comment ils viennent à être Jormes. Après avoir examiné ces choses comme il faut , nous serons mieux en état de découvrir le véritable usage des mots , les perfections et les imperfections naturelles du langage , et les remèdes qu'il faut employer pour éviter dans la signification des mots l’obscurité ou l'incertitude, sans quoi il est impossible de discourir nettement , ou avec ordre , de la connaissance des choses qui roulant sur des propositions pour l’ordinaire universelles , a plus de liaison avec les mots qu'on n'est peut-être porté à se l'imaginer.
Ces considérations feront donc le sujet des chapitres suivants.