‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 178 sur 423 · LIVRE 111, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE 111, CHAPITRE II

choses qu'il ne connaît point Ce serait vouloir les rendre signes de rien , de vains sons destitués de toute signification. Un homme ne peut pas faire que ses mots soient signes , ou des qualités qui sont dans les choses , ou des conceptions qui se trouvent dans l’esprit d’une autre personne , s’il n’a lui-mt'me aucune idée de ces qualités et de ces conceptions. Jusqu'à ce qu’il ait quelques idées de son propre fonds , il ne saurait supposer que certaines idées correspondent aux conceptions d’une autre personne, ni sc servir d’aucuns signes pour les exprimer ; car alors ce seraient des signes de ce qu’il ne connaîtrait pas, c'est-à-dire, des signes d’un rien. Mais , lorsqu'il se représente les Idées des autres hommes par celles qu’il a lui-méme , s’il consent à leur donner les mêmes noms que les autres hommes leur donnent , c'est toujours à ses propres idées qu’il donne ces noms, en un mot , c’est aux idées qu’il a, et non à celles qu’il n’a pas *.

$ 3. Cela est si nécessaire dans le langage , qu'à cet égard l'homme habile et l’ignorant, le savant et l’idiot se servent des mots de la même manière , lorsqu’ils y attachent quelque signification. Je veux dire , que les mots signifient , dans la bouche de chaque homme, les idées qu'il a dans l’esprit et qu’il voudrait exprimer par ces mots-là. Ainsi , un enfant n’ayant remarqué dans le métal qu’il entend nommer or, rien autre chose qu’une brillante couleur jaune , applique seulement le mot d'or à l’idée qu’il a de cette couleur , et à nulle autre chose ; c’est pourquoi il donne le nom d’or à cette même couleur qu’il voit dans la queue d'un paon. Un autre , qui a mieux observé ce métal , ajoute à la couleur jaune une grande pesanteur ; et alors le mot d’or signifie dans sa bouche l'idcc complexe d'un jaune brillant , unie à celle d'une substance fort pesante. Un troisième ajoute à ces qualités la fusibilité , et alors le mot or signifie pour lui un corps brillant, jaune, fusible et fort pesant. Un autre y ajoute la malléabilité. Chacune de ces personnes se sert également du mot or, lorsqu’ils

f • J' «corde qu’on entend toujours quelque chose de ■ générai , quelque vide d'intelligence ou sourde que soit

• la pensée ; et on prend garde au moins de ranger les « mots selon ta coutume de* autres, se contentant de ' croire qo’oii pourrait en apprendre le sens au besoin.

« Ainsi on n’est quelquefois que le truchement des pen- - secs, nu If! porteur de la parole d’autrui, tout comme

* serait imc leüre ; et même on l est plus souvent (pion s ne pense. ■

ont occasion d’exprimer i’Idee a laquelle ils l’appliquent ; mais il est évident qu’aucun d’eux ne peut l’appliquer qu’à sa propre idée , et qu’il ne saurait le rendre signe d’une Idée complexe qu’il n’a pas dans l’esprit.

S 4. .'Souvent on rapporte en secret tes mots :

t" aux idées qui sont dans C esprit des autres

hommes.

Mais encore que les mots, considérés dans l’usage qu’en font les hommes , ne puissent signifier proprement et immédiatement rien autre chose que les idées qui sont dans l’esprit de celui qui parle , cependant les hommes leur attribuent , dans leurs pensées , un secret rapport à deux autres choses.

Premièrement , ils supposent que les mots dont ils se servent, sont signes des idées qui se trouvent aussi dans l'esprit des autres hommes avec qui ils s’entretiennent. Car autrement Ils parleraient en vain et ne pourraient être entendus, si les sons qu’lis appliquent à une idée, étalent attachés à une autre idée par celui qui les écoute , ce qui serait parler deux langues. Mais , dans cette occasion , les hommes ne s’arrêtent pas ordinairement à examiner si l’Idée qu’ils ont dans l’esprit est la même que celle qui est dans l’esprit de ceux avec qui ils s’entretiennent. Ils s’imaginent qu’il leur suffit d’employer le mot dans le sens qu’il a communément dans la langue qu’ils parlent , ce qu’ils croient faire ; et dans ce cas , ils supposent que l’idée dont ils le font signe, est précisément la même que les habiles gens du pays attachent à ce nom-ià.

§3. 3“ A la réalité des choses.

En second lieu , parce que les hommes seraient fâchés qu’on crût qu’ils parlent simplement de ce qu’ils imaginent , mais qu’ils veulent aussi qu’on s’imagine qu’ils parlent des choses selon ce qu’elles sont réellement en elles-mêmes , ils supposent souvent , à cause de cela , que leurs paroles signifient aussi la réalité des choses. Mais comme ceci se rapporte plus particulièrement aux substances et à leurs noms , ainsi que ce que nous venons de dire , dans le paragraphe précédent , se rapporte peut-être aux idées simples et nux modes , nous parlerons plus au long de ces deux différents moyens d’appliquer les mots , lorsque nous traiterons en particulier des

noms des modes mixtes et des substances < . Cependant pcrmettez-moi de dire lui en passant , que c'est pervertir l’usage des mots , et embarrasser leur signification d’une obscurité et d’une confusion inévitables , que de les faire servir à l’expression d’aucune autre chose que des idées que nous avons dans l’esprit.

S fl. L’usage des mots fait naître aussitôt les idées.

Il faut considérer encore à l’égard des mots , premièrement, qu’étant immédiatement les signes des idées des hommes, et par ce moyen les instruments dont ils se servent pour s’entre-communiquer leurs conceptions , et exprimer l’un à l’autre les pensées qu'ils ont dans l'esprit , il se fait , par un constant usage , une telle connexion entre certains sons et les idées désignées par ces sons-là, que les noms qu’on entend, excitent dans l’esprit certaines idées avec presque autant de promptitude et de facilité, que si les objets propres à les produire affectaient actuellement les sens. C'est ce qui arrive évidemment à l’égard de toutes les qualités sensibles les plus communes , et de toutes les substances qui se présentent souvent et familièrement à nous.

S 7. On se sert, souvent des mots sans y attacher aucune signification.

Il faut remarquer , en second lieu , que quoique les mots ne signifient proprement et immédiatement que les idées de celui qui parie , cependant, parce que par un usage qui nous devient ftunilicr dés le berceau , nous apprenons trèsparfaitement certains sons articulés qui nous viennent promptement sur la langue, et que nous pouvons rappeler à tout moment, mais dont nous ne prenons pas toujours la peine d’examiner ou de fixer exactement la signification , il arrive

■ - Les substances et les modes sont également repré*

- sentes par les idées; et les choses, aussi bien que les n idées, dans l'un et l’autre cas, sont marquées par les « mots ; ainsi je n’y vote guère de différence, sinon que

■ les idées des choses substantielles et de» qualités sen-

■ sibles sont pins lises. Au reste, il arrive quelquefois que

- nos idées et pensées sont la matière de nos discours , et • sont la chose même qu’on veut signifier, et les notions s réflexives entrent plus qu’on ne croit dans celles des « choses. On parie même quelquefois des mots matériel, s lement, sans que dans cet endroit-là précisément on p puisse substituer à la place du mot la signilication , ou p le rapport aux idées ou aux choses. Ce qui arrive non- « seulement lorsqu’on parle en grammairien, mais encore p quand ou parie en dictionnairiste, en donnant l'explicst |)on des mots. <>

souvent que les hommes appliquent davantage leurs pensées aux mots qu'aux choses, lors même qu’ils voudraient s’appliquer à considérer attentivement les choses en elles-mêmes. Et parce qu’on a appris la plupart de ces mots , avant que de connaître les idées qu'ils signifient, il y a non-seulement des enfants , mais des hommes faits, qui parlent souvent comme des perroquets, se servant de plusieurs mots par la seule raison qu’ils ont appris ces sons, et qu'ils se sont fait une habitude de les prononcer. Du reste, tant que les mots sont usités et ont quelque signification, il y a toujours une constante liaison entre le son et l'idée , et une marque que l’un tient lien de l’antre. Mais si l’on n'en fait pas cet usage, ce ne sont plus que de vains sons qui ne signifient rien.

S 8. La signification des mots est parfaitement arbitraire.

Les mots, par un long et familier usage, excitent , comme nous venons de le dire , certaines idées dans l’esprit , si constamment et avec tant de promptitude , que les hommes sont portés à supposer qu'il y a une liaison naturelle entre ces deux choses. Mais que les mots ne signifient autre chose que les idées particulières des hommes , et cela par une institution tout à fait arbitraire , c’est ce qui parait évidemment, en ce qu’ils n’excitent pas toujours dans l'esprit des autres ( lors même qu’ils parlent le même langage ) les mêmes idées dont nous supposons qu'ils sont les signes. Et chacun a une si inviolable liberté de faire signifier aux mots telles idées qu'il veut , que personne n’a le pouvoir de faire que d'autres aient dans l’esprit les mêmes idées qu'il a luimême , quand il se sert des mêmes mots. C'est pourquoi Auguste lui-même , élevé à ce haut degré de puissance qui le rendait maître du monde , reconnut qu’il n’était pas en son pouvoir de faire un nouveau mot latin ; ce qui voulait dire qu'il ne pouvait pas établir, par sa pure volonté , de quelle idée un eertain son devrait être le signe dans la bouche et dans le langage ordinaire de scs sujets A la vérité , dans toutes les

1 Le grammairien M. Pomponius Morcelles ayant repris une expression que Tibère avait employée flans un île se» discours, comme Aldus Capiton , soutenait que le mot était latin, ou que, s'il ne l’était pas, U ne pouvait du moins manquer de te devenir désormais : s Capiton en « impose , César, répondit le grammairien , car vous pou- « ver bien donner le droit de bourgeoisie aux hommes , - mais non pas sux mots. » ( Voy. Suétone, De Ulustrib. Grommatic., c. 32.)

Page 1