‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 184 sur 423 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Do* noms des idées simples.

S 4. 3° Les noms des idées simples ne peuvent être définis.

5 1. Les noms des idées simples , des modes et des substances, ont chacun quelque chose de particulier.

Quoique les mots ne signifient rien immédiatement que les idées qui sont dans l'esprit de celui qui parle, comme je l'ai déjà montré, cependant , apres avoir fait une revue plus exacte, nous trouverons que les noms des idées simples, des modes mixtes (sous lesquels Je comprends aussi les relations), et des substances, ont chacun quelque chose de particulier, par où ils différent les uns des autres.

$2.1 Les noms des idées simples et des substances donnent à entendre une existence réelle.

Et premièrement , les noms des idées simples et des substances marquent, outre les Idées abstraites qu'ils signifient Immédiatement , quelque existence réelle , d’où leur patron origiual a été tiré '. Mais les noms des modes mixtes se terminent à l'idée qui est dans l’esprit , et ne portent pas nos pensées plus avant, comme nous verrons dans le chapitre suivant.

S 3. 2° Us noms des idées simples et des modes signifient toujours l'essence réelle et nominale.

En second Heu , les noms des idées simples et des modes signifient toujours l’essence réelle de leurs espèces , aussi bien que la nominale. Mais les noms des substances naturelles ne signifient que rarement, pour ne pas dire jamais, autre chose que l’essence nominale de leurs espèces , comme on verra dans le chapitre où nous traiterons des noms des substances en particulier.

■ « Je n’y vols aucune nécessité. Dieu en a les idée « avant que de créer les objets de ces idées, et rira n’en ** P*" ne pui*æ encore communiquer de telles id& « aux créatures intelligentes : il n’y a lias même de dt « monstration exacte qui prouve que les objets de do - sens, et des idéce simples que les objets nous préset « tent, sont hors de nous. Ce qui a surtout lien à r«w " cr°tenl a'ec les cartésiens, et aveo notr

« célèbre auteur, que dos idées simples des qualités set « sibles n ont |ioint de ressemblance avec ce qui est hor " de nous dans les objets : il n’y aurait donc rien ou « obligent ces idées d’être fondées dans quelque existent « réelle. «

* Chap. VI du ïlv. in.

En troisième lieu , les noms des idées simples ne peuvent être définis , et ceux de toutes les Idées complexes peuvent l’étre. Jusqu’ici personne , que je sache , n’a remarqué quels sont les termes qui peuvent ou ne peuvent pas être définis; et je suis tenté de croire qu’il s’élève souvent de grandes disputes , et qu’il s’introduit bien du galimatias dans les discours des hommes , faute d’avoir songé à cela ; les uns demandant qu'on leur définisse des termes qui ne peuvent être définis ; et d’autres croyant devoir 3® contenter d’une explication qu’on leur donne d’un mot par un autre plus générai , et par ce qui en restreint le sens : ou , pour parler en termes de l’art , par un genre et une différence : quoique souvent ceux qui ont oui cette définition faite selon les règles , n'aient pas une connaissance plus claire du sens de ce mot , qu’ils n’en avaient auparavant. Je crois du moins qu’il ne sera pas tout à fait hors de propos de montrer, en cet endroit , quels mots peuvent être déduis, et quels ne sauraient l’être , et en quoi consiste une bonne définition ; ce qui servira peut-être tellement à taire connaître la nature de ces signes de nos Idées, que la question vaut la peine d’étre examinée plus particulièrement qu’elle ne l’a été jusqu'ici.

S S. Si tous les noms patinaient être définis, cela irait à f infini.

Je ne m’arrêterai pus ici ù prouver que tous les termes ne peuvent être détiuis , par la raison Urée du progrès à l’infini , où nous nous engagerions visiblement , si nous reconnaissions que tous les mots peuvent être définis. Car ou s 'arrêter, s’il fallait définir les mots d’une définition par d autres mots ? Mais Je montrerai , par In nature de nos idées et par la signification de nos paroles , pourquoi certains noms peuvent être définis , et pourquoi d’autres ne sauraient l’être, et quels ils sont.

S ». Ce que c’est qu’une définition.

On convient, je pense , que définir n’est autre chose que faire connaître le sens d’un mot, par le moyen de plusieurs autres mots qui ne soient pas synonymes. Or , comme ie sens des mots n’est autre chose que les idées mêmes dont ils sont établis les sigues par celui qui les emploie lu signification d un mot est connue, ou le mot

est défini , dès que lïdée dont il est rendu signe, et à laquelle il est attaché dans l’esprit de celui qui parle , est , pour ainsi dire , représentée et comme exposée aux yeux d’une autre personne , par le moyen d’autres termes , et que par là la signification en est déterminée. C’est là le seul usage et l’unique fin des définitions, et par conséquent , l’unique règle par où l’on peut juger si une définition est bonne ou mauvaise.

$ 7. Pourquoi les idées simples ne peuvent être définies.

Cela posé , je dis que les noms des Idées simples ne peuvent point être définis , et que ee sont les seuls qui ne puissent l’être. En voici la raison : c’cst que les différents termes d’une définition signifiant différentes idées, iis ne sauraient en aucune manière représenter une idée qui n’a aucune composition. Et, par conséquent, une définition , qui n'est proprement autre chose que l’explication du sens d'un mot, par le moyen de plusieurs autres mots qui ne signifient point la même chose , ne peut avoir lieu dans les noms des idées simples '.

§ 8. Exemple tiré du mouvement.

Ces célèbres vétilles dont on fait tant de bruit dans les écoles , sont venues de ce qu’on n’a pas pris garde à cette différence qui se trouve entre nos idées et les noms dont nous nous servons pour les exprimer , comme il est aisé de le voir par les définitions qu'on y donne de quelquesunes de nos idées simples. Car les plus grands maîtres dans l’art de définir ont été contraints d’en laisser la plus grande partie sans définition, par la seule impossibilité qu’ils y ont trouvée.

• « J’ai aussi remarqué, dans le petit Essai sur tes « idées (Voyez I.firnitv. Opéra , t. II, p. 14, éd. de « l>utens)f que les termes simples ne sauraient avoir de « définition» nominales : mais j’y ai ajouté , en même « temps , que les termes , lorsqu’ils ne sont simples qu’à « notre égard (parce que nous n’avons pas le moi en d’en « faire l’analyse, pour venir aux perceptions élémentaires « dont ils sont composés), comme chaud, froid, vert, - jaune, peuvent recevoir une définition réelle qui en ev « pliquerait la cause. C’est ainsi que la définition réelle « du vert , est d’être composé de bleu et de jaune Ifien « mêlés, quoique le vert ne soit pas plus susceptible de

* définition nominale, qui le fasse reconnaître, que le bleu ■ et le jaune. Au lieu que les termes qui sont simples «sont simples en eux-mêmes, c’est-à-dire, dont la con* « ceplion est claire et distincte , ne sauraient recevoir au- « rime définition , soit nominale , soit réelle. On trouvera « dans ce petit essai les fondements d’une bonne partie « de la doctrine qui regarde T entendement expliqués en

• abrégé. •

Le moyen, par exemple, que l’esprit de l'homme pût inventer un jargon plus obscur que celui de cette définition : « l’acte d’un être en puissance , en tant qu’il est en puissance ? » lin homme raisonnable à qui elle ne serait pas connue d'avance par son extrême absurdité, qui l’a rendue si fameuse , serait sans doute fort embarrassé de conjecturer quel mot on pourrait supposer qu’on ait voulu expliquer par là. Si, par exemple , Cicéron eût demandé « un Flamand ce que c’était que beweegingc , et que le Flamand lui en eût donné cette explication en latin : Est actus entis inpotentia quatenus in poteniia ; je demande si l’on pourrait se figurer que Cicéron eut entendu par ces paroles ce que signifiait le mot betveeginge, ou qu’il eût même pu conjecturer quelle était l’idée qu'un Flamand avait ordinairement dans l’esprit , et qu’il voulait faire connaître à une autre personne lorsqu’il prononçait ce mot-là *.

§ 9. Nos philosophes modernes (fui ont tâché de se défaire du jargon des écoles et de parler intelligiblement , n’ont pas mieux réussi à définir les idées simples par l’explication qu’ils nous donnent de leurs causes , ou par quelque autre voie que ce soit. Ainsi les partisans des atomes, cpii définissent le mouvement un passage d’un lieu dans un autre*, ne font autre chose que mettre un mot synonyme à la place d’un autre. Car qu’est-ce qu’un passage sinon un mouvement ? Et si on leur demandait ce que c’est que passage , comment le pourraient- ils mieux définir (pie par le terme de mouvement ? En effet, dire qu’un passage est un mouvement d’un lieu dans un autre, n’est-ce pas s'exprimer pour le moins d’une manière aussi propre et aussi significative que de dire: Le mouvement est un passage d’un lieu dans un autre? C’est traduire et non pas définir, que de mettre ainsi deux mots de la même signification l’un à la place de l'antre. A la vérité, quand l’un est mieux entendu que l’autre, cela peut servir à faire connaître quelle idée est signifiée par le terme inconnu : mais il s’en faut pourtant beaucoup que ce soit une définition , à moins que nous ne disions que chaque mot français qu’on trouve dans un dictionnaire est la définition du mot latin qui lui répond , et que le mot de mouvement est une définition de celui de motus. Que si l’on examine bien la définition que les cartésiens nous don-

* Qui signifie en flamand ce que nous appelons imwrr* ment en français.

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