‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 185 sur 423 · LIVRE III, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE IV

nent du mouvement , quand ils disent que c'est l'application successive des parties de la surface d'un corps aux parties d'un autre corps , on trouvera qu'elle n’est pas meilleure.

S to. Autre exemple tiré de la lumière.

* L’acte de transparent en tant que transparent , » est une autre délinition que les péripateticiens ont prétendu douncr d’une Idée simple, qui n'est pas dans le fond plus absurde que celle qu'ils nous donnent du mouvement , mais qui parait plus visiblement inutile , et ne signifier absolument rien; parce que l'expérience convaincra aisément quiconque y fera réflexion , qu’elle ne peut faire entendre A un aveugle le mot de lumière dont on veut qu'elle soit l'explication. La définition du mouvement ne parait pas d'abord si frivole, parce qu'on ne peut pas la mettre à cette épreuve. Car cette idée simple s’introduisant dans l’esprit par l'attouchement, anssi bien que par la vue , il est impossible de citer quelqu'un qui n'ait point eu d’autre moyen d’acquérir l'idée du mouvement que par la simple définition de ce mot. Ceux qui disent que la lumière est un grand nombre de petits globules qui frappent vivement le fond de l'œil , parlent plus intelligiblement qu'on ne parle sur ce sujet dans les écoles : mais que ces mots soient entendus avec la dernière évidence , ils ne sauraient pourtant jamais faire que l’idée signifiée par le mot de lumière soit pins connue à un homme qui ne l'entend pas auparavant , que si on lui disait que la lumière n’est autre chose qu'un amas de petites balles que des fées poussent tout le jour avec des raquettes contre le front de certains hommes , pendant qu'elles négligent de rendre le même service à d'autres. Car, supposé que l'explication de la chose soit véritable , cette idée de la cause de la lumière aurait beau nous être connue avec toute l’exactitude possible , elle ne servirait pas plus à nous donner l'idée de la lumière même , en tant que i c’est une perception particulière qui est en nous, j que l'Idée de la figure et du mouvement d'une épingle A nous donner l’idée de la douleur qu'une épingle est capable de produire en nous. Car dans toutes les idées simples qui nous viennent par un seul sens , la cause de la sensation et la sensation elle-même sont deux idées si différentes et si éloignées l’une de l'autre, que deux idées ne sauraient l’être davantage. C’est pourquoi les globules de Descartes auraient beau frapper la rétine d'un homme que la maladie

nommée gutta serena aurait rendu aveugle, Jamais il n'aurait, par ce moyen, aucune idée de lumière ni de quoi que ce soit qui en approche, encore qu'il comprit A merveille ce que sont ees petits globules , et ce que c'est que frapper un autre corps. Aussi les cartésiens, qui ont fort bien compris cela , ont-ils grand soin de distinguer cette lumière qui est la cause de la sensation qui s'excite en nous A la vue d'un objet , de l’idée qui est produite dans notre Ame par cette cause , et qui est proprement la lumière.

S 11. On continue d’expliquer pourquoi les idées simples ne peuvent être définies.

Les idées simples ne nous viennent , comme on l'a déjà vu , que par l'effet des impressions que les objets font sur notre esprit , nu moyen des organes appropriés A chaque espèce. Si nous ne les recevons pas de cette manière , tous les mots qu'on emploierait pour expliquer ou définir quelqu’un des noms qu’on donne A ces idées , ne pourraient jamais produire en nous l’idée que ce nom signifie. Car les mots n'étant que des sons, ils ne peuvent exciter d'autre idée simple en nous que celle de cessons mêmes, ni nous fbire avoir aucune idée qu’en vertu de la liaison volontaire qu'on reconnaît être entre eux et ces idées simples dont ils ont été établis signes par l’usage ordinaire. Que celui qui pense autrement sur cette matière essaye de trouver des mots qui puissent lui donner le goût des ananas , et lui faire avoir la vraie idée de i’exqutse saveur de ce fruit. Que si on lui dit que ce goût approche de quelque autre saveur, dont il a déjà l'idée dans sa mémoire, où elle a été imprimée par des objets sensibles qui ne sont pas inconnus A son palais, il pourra approcher de ce goût en lui-même , selon ce degré de ressemblance. Mais ce c’est pas nous faire avoir cette idée par le moyen d'une définition ; c’est seulement exciter en nous d’autres idées simples par leurs noms connus; ce qui sera toujours fort différent du véritable goût de ce fruit. Il en est de même A l'égard de la lumière, des couleurs et de toutes les autres Idées simples; car la signification des sons n'est pas naturelle , mais imposée par une institution arbitraire. C'est pourquoi il n’y a aucune définition de la lumière ou de la rougeur , qui soit plus capable d’exciter en nous aucune de ces idées, que le son des mots lumière ou rougeur pourrait le faire par lui-même. Car, espérer de produire une idée de lumière ou de couleur par un son ,

de quelque manière qu'il soit formé , c'est se figurer que les sons pourront être vus , ou que les couleurs pourront être ouies , et attribuer aux oreilles la fonction de tous les autres sens : ce qui est autant que si l’on disait que nous pouvons goûter, flairer et voir par le moyen des oreilles; espèce de philosophie qui ne peut convenir qu’à Snncho-Pança , qui avait la faculté de voir Dulcinée par oui-dire. Et c’est pour cela que quiconque n’a pas déjà reçu dans son esprit , par la voie naturelle , l’idée simple qui est signifiée par un certain mot , ne saurait jamais parvenir à connaître la signification de ce mot par le moyen d’autres mots ou sons quels qu’ils puissent être, et de quelque manière qu’ils soient joints ensemble par aucune règle de définition qu’on puisse imaginer. Le seul moyen de la faire connaître, c’est de frapper ses sens par l’objet qui leur est propre , et de produire ainsi dans l’esprit l’idée dont on a déjà appris le nom. Un homme aveugle qui aimait l’étude s’étant fort tourmenté la tête sur le sujet des objets visibles, étayant consulté ses livres et scs amis pour pouvoir comprendre les mots de lumière et de couleur , qu’il entendait si souvent répéter dans la conversation, dit no jour avec une extrême confiance, qu’il comprenait enfin ce que signifiait l’écarlate. Sur quoi un de ses amis lui ayant demandé ce que c’était que l’écarlate : c’est, répondit-il , quelque chose de semblable nu son de la trompette. Quiconque prétendra découvrir ce qu’exprime le nom de quelque autre idée simple , par le seul moyen d’une définition , ou par d’autres termes qu’on peut employer pour l’expliquer , se trouvera justement dans le cas de cet aveugle.

Sis. On observe le contraire dans les idées complexes ; exemples d'une statue et de l’arcen-ciel.

Il en est tout autrement à l’égard des idées complexes. Comme elles sont composées de plusieurs idées simples , les mots qui signifient les différentes idées qui entrent dans cette composition , peuvent imprimer dans l’esprit des idées complexes qui n’y avaient jamais été, et en rendre par là les noms intelligibles. C’est dans de telles collections d’idées désignées par un seul nom qu’a lieu la définition ou l’explication d’un mot par plusieurs autres , et qu’elle peut nous faire entendre les noms de certaines choses qui n’étaient jamais tombées sous nos sens , et nous engager à former des idées conformes à

celles que les autres hommes ont dans l’esprit, lorsqu’ils sc servent de ces noms-là ; pourvu que nul des termes de la définition ne signifie aucune Idée simple , que celui à qui on la propose n’ait encore jamais eue dans l’esprit. Ainsi, le mot de statue peut bien être expliqué à un aveugle par d’autres mots , mais non pas celui de peinture ; ses sens lui ayant fourni l’idée de la figure et non celle des couleurs, qu’on ne saurait , pour cet effet , exciter en lui par le secours des mots. C’est ce qui fit gagner le prix au peintre sur le statuaire. Étant venus à disputer de l’exellence de leur art, le statuaire prétendit que la sculpture devait être préférée à cause qu’elle s’étendait plus loin, et que ceuxlà même qui étaient privés de la vue , pouvaient encore s’apercevoir de son excellence. Le peintre convint de s’en rapporter au jugement d’un aveugle. Celui-ci ayant été conduit dans le lieu ou étaient la statue du sculpteur et le tableau du peintre, on lui présenta premièrement la statue, dont il parcourut avec ses mains tous les traits du visage et la forme du corps , et plein d’admiration il exalta l’adresse de ,1’ouvrier. Mais , étant conduit auprès du tableau , on lui dit, a mesure qu’il étendait la main dessus , que tantôt il touchait la tête , tantôt le front , les yeux , le nez , etc. , à mesure que sa main se mouvait sur les différentes parties de l’image qui avait été tracée sur la toile, sans qu’il y trouvât la moindre distinction ; sur quoi il s’écria que ce devait être sans contredit un ouvrage tout à fait admirable et divin, puisqu'il pouvait leur représenter toutes ccs parties là où il n'en pouvait ni sentir ni apercevoir la moindre trace.

S 1 3. Celui qui se servirait du mot arc-en-ciel, en parlant à une personne qui connaîtrait toutes les couleurs dont il est composé , mais qui n'aurait pourtant jamais vu ce phénomène , définirait si bien ce mot , en représentant la figure , la grandeur, la position et l'arrangement des couleurs , qu'il pourrait le lui faire tout à fuit bien comprendre. Mais , quelque exacte et parfaite que fût cette définition , elle ne ferait jamais entendre à un aveugle ce que c’est que l’arc-en-ciel, parce que plusieurs des idées simples qui forment cette idée complexe , étant de telle nature qu’elles ne lui ont jamais été connues par sensation et par expérience, il n’y a point de paroles qui puissent les exciter dans son esprit.

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