‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 194 sur 423 · LIVRE III, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE VI

essentiel et non essentiel , sc rapporte uniquement à nos idées abstraites, et aux noms qu'on leur donne : ce qui veut dire simplement que toute chose particulière, qui n’a pas en elle-même les qualités qui sont contenues dans l'idée abstraite qu'un terme général signifie, ne peut être rangée sous cette espèce , ni être appelée de ce nom , puisque cette idée abstraite est la véritable essence de cette espèce.

S S. Cela posé , si l'idée du corps est , comme le croient quelques personnes , une simple étendue ou un pur espace, alors la solidité n’est pas essentielle au corps. Si d’autres établissent que l'idée è laquelle ils donnent le nom de corps, comprend solidité et étendue, en ce cas la solidité est essentielle au corps. Par conséquent , ce qui fait partie de l'idée complexe que le nom signifie, est la chose, et la seule chose qu'il faut considérer comme essentielle, et sans laquelle nulle ehose particulière ne peut être rangée sous cette espèce, ni être désignée par ce nom-là. Si l’on trouvait une partie de matière qui eût toutes les autres qualités qui sc rencontrent dans le fer, excepté celle d'être attirée par l’aimant, et d'en recevoir une direction particulière , qui est-ce qui s'aviserait de mettre en question s’il manquerait a cette portion de matière quelque chose d'essentiel ? Qui ne voit plutôt l'absurdité qu'il y aurait de demander s’il manquerait quelque chose d’essentiel à une chose réellement existante? Ou bien , pourrait-on demander si ce serait ou non une différence essentielle ou spécifique, puisque nous n'avons point d'autre mesure de ce qui constitue l'essence ou l'espece des choses, que nos idées abstraites, et que parler de différences spécifiques dans la nature, sans rapport à des idées générales et à des noms généraux , c’est parler d'une manière inintelligible? Car je voudrais bien savoir ce qui suffit pour faire une différence essentielle dans la nature entre deux êtres particuliers , si l’on n’a pas égard à quelque idée abstraite qu’on considère comme l'essence et le type d'une espèce. Si l’on ne fait absolument point d'attention à aucun modèle de ce genre, on trouvera sans doute que toutes les qualités des êtres particuliers, considérés en eux-mêmes, leur sont également essentielles ; et , dans chaque individu, chaque chose sera essentielle, ou plutôt il n’y aura absolument rien qui lui soit véritablement essentiel. Car, quoiqu'on puisse demander raisonnablement, s’il est essentiel au fer d’être attiré par l’aimant, je crois pourtant que c'est une

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chose absurde et frivole de demander si cela est essentiel à cette portion particulière de matière dont je me sers pour tailler une plume , sans la considérer sous le nom de fer, ou comme étant d'une certaine espèce. Et si nos idées abstraites, auxquelles on a attaché certains noms , sont les bornes des especes , comme nous avons déjà dit, rien ne peut être essentiel , que ce qui est renfermé dans ees idées.

S 6. A la vérité, j’ai souvent fiiit mention d’une essence réelle, qui dans les substances est distincte des idées abstraites qu’on s'en fait, et que J’appelle leur essence nominale. Et par cette essence réelle, j'entend3 la constitution réelle de chaque chose, laquelle est le fondement de toutes les propriétés qui sont combinées, et qu'on trouve coexister constamment avec l'essence nominale ; en un mot , la constitution particulière que chaque chose a en elle-même, sans aucun rapport à rien qui lui soit extérieur. Mais l'essence, prise même en ce sens-là , se rapporte à une certaine sorte , et suppose une espèce : car, comme c'est la constitution réelle d'où dépendent les propriétés, elle suppose nécessairement une sorte de choses , puisque les propriétés appartiennent seulement nux espèces, et non aux individus. Supposé , par exemple , que l’essence nominale de l'or soit d’être un corps d’une telle couleur , d’une telle pesanteur, malléable et fusible; son essence réelle est cette constitution des parties de matière d’où dépendent ces qualités et leur union , comme elle est aussi le fondement de la propriété qu'il a d’être soluble dans l’eau régale , et des autres propriétés comprises dans cette idée complexe. Voilà des essences et des propriétés , mais toutes fondées sur la supposition d'une espèce ou d'une idée générale et abstraite qu’on considère comme immuable: car il n’y a point de particule individuelle de matière , à laquelle aucune de ces qualités soit si fort attachée , qu’elle lui soit essentielle , ou en soit inséparable. Ce qui est essentiel à une certaine portion de matière , lui appartient comme une condition par où elle est de telle ou telle espèce; mais cessez de la considérer comme rangée sous la dénomination d’une certaine idée abstraite , dès lors il n’y a plus rien qui lui soit nécessairement attaché, rien qui en soit inséparable. 1 1 est vrai qu’à l’égard des essences réelles des substances, nous supposons seulement leur existence , sans connaître précisément ce qu'elles sont. Mais ce qui les lie toujours à cer-

taiiios espèces, c’est l'essence nominale dont on suppose qu'elles sont la cause et le fondement.

S 7. L'essence nominale détermine l'espèce.

Il faut examiner, après cela, par laquelle de ces deux essences on réduit les substances à telles «t telles espèces. Il est évident que c'est par l'essence nominale ; car c'est cette seule essence qui est signifiée par le nom qui est la marque de l'espèce. Il est donc impossible que les especes des choses que nous rangeons sous des noms généraux , soient déterminées par autre chose que par cette idée dont le nom est destiné à être le signe : et c'est là ce que nous appelons essence nominale , comme on l'a déjà montré. Pourquoi disons-nous : Ceci est un cheval , cela une mule ; ceci est un animal , cela est un arbre? Comment une chose particulière vient-elle à être de telle ou telle espèce , si ce n'est à cause qu'elle a cette essence nominale , ou ce qui revient an même, parce qu’elle convient avec l’idée abstraite à laquelle ce nom est attaché ? Je souhaite seulement que chacun prenne la peine de réfléchir sur ses propres pensées , lorsqu'il entend tels et tels noms de substances , ou qu’il en parle lui-même, pour savoir quelles sortes d’essence ils signifient.

S 8. Et que les espèces des choses ne soient à notre égard que leur réduction à des noms distincts, selon les Idées complexes que nous en avons, et non pas scion les essences précises, distinctes et réelles qui sont dans les choses, c’est ce qui paraît évidemment , en ce que nous trouvons que quantité d'individus rangés sous une seule espèce, désignés par un nom commun, et qu’on considère par conséquent comme d'une seule espèce, ont pourtant des qualités dépendantes de leurs constitutions réelles , par où ils sont autant différents l'un de l’autre, qu'ils le sont d'autres individus dont on reconnaît qu’ils diffèrent spécifiquement. C’est ce qu’observent sans peine tous ceux qui examinent les corps naturels ; et en particulier les chimistes ont souvent occasion d’en être convaincus par de fâcheuses expériences , cherchant quelquefois en vain dans un morceau de soufre , d'antimoine , ou de vitriol , les mêmes qualités qu’ils ont trouvées dans d’autres parties de ces minéraux. Quoique ce soient des corps de la même espece , qui ont la même essence nominale sous le même nom , cependant , après un rigoureux examen , il parait dans l’un des qualités si différentes de

celles qui se rencontrent dans l'autre, qu'ils trompent l’attente et le travail des chimistes les plus exacts. Mais si les choses étaient distinguées en especes selon leurs essences réelles , il serait aussi impossible de trouver différentes propriétés dans deux substances individuelles de la même espece, qu'il l'est de trouver différentes propriétés dans deux cercles , ou dans deux triangles équilateres. C'est proprement l'essence qui à notre égard détermine chaque chose particulière à telle ou telle classe , ou ce qui revient au même , à tel ou tel nom général ; et elle ne peut être autre chose que l'idee abstraite à laquelle le nom est attaché. D'où il suit que dans le fond cette essence n'a pas tant de rapport à l'existence des choses particulières , qu'à leurs dénominations générales.

S 9. Ce n'est pas l'essence réelle qui détermine l’espèce, puisque cette essence nous est inconnue.

Et en effet , nous ne pouvons point réduire les choses à certaines espèces , ni par conséquent leur donner des dénominations (ce qui est le but de cette réduction) en vertu de leurs essences réelles , parce que ces essences nous sont inconnues. Nos facultés ne nous conduisent point pour la connaissance et la distinction des substances , au delà d une collection des idées sensibles que nous y observons actuellement , laquelle collection , quoique faite avec la plus grande exactitude dont nous soyons capables , est pourtant plus éloignée de la véritable constitution intérieure d'ou ces qualités découlent, que l'idée qu'un paysan a de l'horloge de Strasbourg n'est éloignée d'être conforme à l'artifice intérieur de cette admirable machine, dont le paysan ne voit que la figure et les mouvements extérieurs. Il n’y a point de plante ou d'animal si méprisable, qui ne confonde l'entendement le plus vaste. Quoique l'usage habituel que nous faisons des choses qui sont autour de nous , étouffe l'admiration qu'elles nous causeraient autrement, cela ne guérit pourtant point notre ignorance. Des que nous venons à examiner les pierres que nous foulons aux pieds , ou le fer que nous manions tous les jours , nous sommes convaincus que nous n'en connaissons point la constitution intérieure , et que nous ne saurions rendre raison des differentes qualités que nous y découvrons. Il est évident que cette constitution intérieure , d'où dépendent les qualités des pierres

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