LIVRE III, CHAPITRE VI
et du fer , nous est absolument inconnue. Car , pour ne parler que des plus grossières et des plus communes que nous y pouvons observer, quelle est la contexture des parties, l'essence réelle qui rend le plomb et l'antimoine fusibles, et qui fait que le bois et les pierres ne se fondent point ? Qu’cst-ce qui fait que le plomb et le fer sont malléables, et que l'autiinoine et les pierres ne le sont pas ? Cependant , quelle infinie distance n'y a-t-il pas de ces qualités aux arrangements subtils, et aux inconcevables essences réelles des plantes et des animaux I C'est ce que tout le monde reconnaît sans peine. L'artifice que Dieu , cet être tout sage et tout-puissant , a employé dans le grand ouvrage de l'univers et dans chacune de ses parties, surpasse davantage la capacité et la compréhension de l'homme le plus curieux et le plus pénétrant , que la plus grande subtilité de l’esprit le plus ingénieux ne surpasse les conceptions du plus ignorant et du plus grossier des hommes. C'est donc en vain que nous prétendons réduire les choses à certaines espèces , et les ranger en diverses classes sous certains noms , en vertu de leurs essences réelles , que nous sommes si éloignés de pouvoir découvrir , ou comprendre. Un aveugle peut aussitôt réduire les choses en espèces par le moyen de leurs couleurs ; et celui qui a perdu l’odorat peut aussi bien distinguer un lis et une rose par leurs odeurs , que par ces constitutions intérieures qu'il ne connaît pas. Celui qui croit pouvoir distinguer les brebis et les chèvres par leurs essences réelles , qui lui sont inconnues , peut aussi bien exercer sa pénétration sur les espèces qu’on nomme cassiowary et querechinchio , et déterminer , à la faveur de leurs essences réelles et intérieures , les bornes de leurs espèces , sans connaître l« idées complexes des qualités sensibles que chacun de ces noms signifie dans les pays où l’on trouve ces animaux.
S 10. Ce ne sont pas non plus les formes substantielles , que nous connaissons encore moins.
Ainsi , ceux à qui l'on a enseigné que les différentes espèces de substances avaient leurs formes substantielles , distinctes et intérieures , et que c'étaient ces formes qui font la distinction des substances en leurs vrais genres et leurs véritables espèces, ont été encore plus éloignés du droit chemin , puisque par là ils ont appliqué leur esprit à de vaines recherches sur des
formes substantielles entièrement inintelligibles, et dont à peine avons-nous quelque obscure ou confuse conception en général.
§ 1 1 . Les idées que nous avons des esprits , prouvent encore que e’est par l'essence nominale que nous distinguons les espèces.
Que la distinction que nous faisons des substances naturelles en espèces particulières, consiste dans des essences nominales établies par l'esprit, et nullement dans les essences réelles qu'on pourrait trouver dans les choses mêmes , c'est ce qui parait encore bien clairement par les idées que nous avons des esprits. Car notre entendement , n’acquérant les idées qu’il attribue aux esprits que par les réflexions qu'il fait sur ses propres opérations , il n'a ou ne peut avoir d'autre notion d'un esprit , qu'en attribuant toutes les opérations qu’il trouve en luimême , à une sorte d'êtres , sans aucun égard à la matière. L’Idée même la plus parfaite que nous ayons de Dieu, n'est qu’une attribution des mêmes idées simples , qui nous sont venues en réfléchissant sur ce que nous trouvons en nous-mêmes, et dont nous concevons que la possession nous communique plus de perfection que nous n'en aurions si nous en étions privés ; ce n'est, dis-je, autre chose qu'une attribution de ces idées simples à cet Être suprême , dans un degré illimité. Ainsi , après avoir acquis , par la réflexion que nous faisons sur nous-mêmes les idées d'existence, de connaissance, de puissance et de plaisir, de chacune desquelles nous éprouvons qu’il vaut mieux jouir que d'en être privé ; et jugeant que nous sommes d’autant plus heureux que nous les possédons dans un plus haut degré , nous joignons toutes ces choses ensemble, en attachant l'infinité à chacune en particulier ; et par là nous avons l'idée complexe d'un être éternel, omniscient, tout-puissant, infiniment sage et infiniment heureux. Or , quoiqu’on nous dise qu’il y a différentes especes d'anges , nous ne savons pourtant comment nous en former diverses idées spécifiques ; non que nous soyons prévenus de la pensée qu’il est impossible qu’il y ait plus d’une espèce d'esprits , mais parce que , n’ayant et ne pouvant avoir d'autres idées simples , applicables à de tels êtres , que ce petit nombre que nous tirons de nous-mêmes et des actions de notre propre esprit , lorsque nous pensons , que nous ressentons dn plaisir , et que nous remuons différentes parties de notre corps , nous ne saurions autrement
distinguer dans nos conceptions , différentes sortes d’esprits, l’une de l'sutre, qu'en leur attribuant dans un plus grand on moindre degré ces operations et ees puissances que nous trouvons en nous-mêmes. Ainsi, nous ne pouvons point avoir des idées spécifiques des esprits qui soient fort distinctes; Dieu seul excepte , à qui nous attribuons In durer et toutes ees autres idées dans un degré infini , nu lieu que nous les attribuons aux autres esprits avec limitation. Et , autant que Je puis concevoir la chose , il me semble que , dans nos idées , nous ne mettons aucune différence entre Dieu et les esprits , par aucun nombre d'idées simples que nous ayons de l'un et non des autres , excepté celle de l'infinité Comme toutes las idées particulières d’existence , de connaissance , de volonté , de puissance, de mouvement, etc., prorédent des operations de notre esprit , nous 1rs attribuons toutes A toutes sortes d'esprits, avec la seule différence de degrés, jusqu'au plus haut que nous puissions imaginer, et même jusqu'à l'infini , lorsque nous voulons nous former , autant qu'il est en notre pouvoir, une idée du premier être. El cependant Dieu est toujours infiniment plus éloigné, par l’excellence réelle de sa nature, du plus élevé et du plus parfait de tous les êtres enss , que le plus exeelleut homme , ou plutôt que l'ange et le séraphin le plus pur ne sont éloignés de la partie de matière la plus méprisable , et , par conséquent , Il ne saurait qu’être infiniment au-dessus de ce que notre entendement bonté peut concevoir de lui.
S 1 J. // ex/ probable qu'il y a un nombre innombrable d'espèces d'esprits.
Il n'est ni impossible de concevoir, ni contre la raison , qu'il puisse y avoir plusieurs espèces d'esprits aussi differentes l'une de l'autre , par des propriétés distinctes dont nous n’avons aucune idée, que les espèces des ehoses sensibles sont distinguées l'une de l'autre, par des qualités que nous connaissons et que nous y observons actuellement. Sur quoi il me semble qu'on peut conclure avec probabilité (puisque dans tout le monde visible matériel nous ne remarquons ni vide ni lacune) qu’il devrait y avoir plus d'espèces de créatures intelligentes au-dessus de nous, qu'il n'y en a de sensibles et de matérielles
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