‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 20 sur 423 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

eatholica , quai lanquam indubia Dei effata , in foro interiori descriptif ; c’est-à-dire : « Nos

• vérités catholiques, qui sont écrites dans la « conscience , comme autant d'oracles infaillibles

• émanés de Dieu. » Milord Herbert , ayant ainsi proposé les caractères des principes innés ou notions communes , et ayant assuré que ces principes ont été gravés dans l'Ame des hommes par le doigt de Dieu , il vient à les proposer , et lés réduit à ces cinq 1 : le premier est, qu'il y a un Dieu suprême ; le second , que ce Dieu doit cire servi; le troisième, que la vertu, jointe avec ta piété , est te culte le plus excellent qu'on puisse rendre à la Divinité j le quatrième, qu’i/ faut se repentir de ses péchés ; le cinquième , qu’il y a des peines ou des récompenses, après cette vie , selon qu’on aura bien ou mal vécu. Quoique je tombe d’accord que ce sont là des vérités évidentes et d’une telle nature, qu’étant bien expliquées, une créature raisonnable ne peut guère éviter d’y donner son consentement , je crois pourtant qu’il s’en faut beaucoup que cet auteur fasse voir que ce sont des impressions innées, naturellement gravées dans la conscience de tous les hommes, in foro interiori descriptif \ Car je prendrai la liberté de faire remarquer :

S 1 6. En premier lieu, que ces cinq propositions ne sont pas toutes des notions communes , gravées dans nos Ames par le doigt de Dieu ; ou bien , qu’il y en a beaucoup d’autres qu’il faudrait mettre dans ce rang, si l’on était fondé à croire qu'il y en eût aucune qui fût gravée de cette manière. Car il y a d’autres propositions qui , suivant les propres règles de milord Herbert , ont pour le moins autant de droit à une telle origine , et peuvent aussi bien passer pour innées que quelques-unes de ces cinq qu’il rapporte, comme, par exemple, cette règle de morale : Faites comme vous voudriez qu'il vous fiil fait; et peut-être cent autres , si l’on prenait la peine de les chercher.

S 1 7. En second lieu , toutes les marques qu’il donne d’un principe inné , ne sauraient convenir

1 1° F.sao aliquod snpremum nu mon ; 2° Xnmen Ülud coli ilebere; 3° Virtutem corn pietale conjuncUm opUnuun rs’vf* raiionem ciütûs divini ; 4* Resipisccndutn esse à peo ratis; 5" hari præmiam vel pu- nam posl liane vilain trans-

actani.

■ « /en demeure d’accord, car je pmwte toutes les - vérité! nécessaires pour innées , et j'y joins même le# «■ instincts. Mais j’avoue que ces cinq proposition# ne

• sont jKiint des principes inné» ; car je tien* qu’on peut a rt qu’on doit Ick prouver. »

à chacune de ces cinq propositions. Ainsi, la première, la seconde et ta troisième decesmarqucsne conviennent parfaitement à aucune de ces propositions ; et la première , la seconde , la troisième , la quatrième et la sixième , cadrent fort mal à la troisième proposition, à la quatrième et à la cinquième. Ou pourrait ajouter que nous savons certainement, par l'histoire, non-seulement que plusieurs personnes , mais des nations entières , regardent quelques-unes de ces propositions , ou même toutes , comme douteuses ou comme fausses. Mais , cela mis à part , je ne saurais voir comment on peut mettre au nombre des principes innés la troisième proposition , dont voici les propres termes : La vertu , jointe avec la piété, est le culte le plus excellent qu 'on puisse rendre à la Divinité; tant le mot de vertu est difficile à eutendre , tant la signification en est équivoque, et la chose qu’il exprime disputée et malaisée A connaître D’où il s’ensuit qu’une telle règle de pratique ne peut qu’être fort peu utile A la conduite de notre vie , et que, par conséquent , elle n'est nullement propre A être mise au nombre des principes de pratique qu’on prétend être innés.

S 1 8. Considérons, pour cet effet, cette proposition selon le sens qu’elle peut recevoir ; car ce qui constitue et doit constituer un principe ou une notion commune , c’est le sens de la proposition , et non pas le son des termes qui servent à l'exprimer. Voici la proposition : La vertu est te culte le plus excellent qu'on puisse rendre à Dieu , c’est-à-dire , qui lui est le plus agréable. Or , si l’on prend le mot de vertu dans le sens qu’on lui donne le plus communément , je veux dire , pour les actions qui posant pour louables scion les différentes opinions qui régnent en différents pays, tant s'en faut que cette proposition soit évidente , qu'elle n'est pas même véritable. Que si l'on appelle vertu les actions qui > sont conformes à la volonté de Dieu , ou à la règle qu’il a prescrite lui-méme, qui est le véritable et le seul fondement de la vertu , à entendre, par ce terme, ce qui est bon et droit en lui-même , en ce cas- là rien n’est plus vrai ni plus certain que cette proposition : Ln vertu est le

' - Il est vrai que le nom de vertu dépend de ceux qui

■ le donnent It différentes habitudes nu actions , selon s qu'ils jugent bien ou mal. et font usage de leur raison ; « mais tous conviennent assex de la notion de la vertu en - général, quoiqu’ils différent dans l’application. Selon

■ Aristote et plusieurs antres, la vertu est une 1 saisi iule » de modérer les passions |rar la raison, et encore pins s simplement une habile, le d'agir suivant la raison -

culte le plus excellent qu'on puisse rendre à Dieu. Mais elle ne sera pas d'on grand usage dans la vie humaine, puisqu'elle ne signiflera autre chose sinon que Dieu se plaît à voir pratiquer ce qu’il commande ; vérité dont un homme peut être entièrement convaincu sans savoir ce que c'est que Dieu commande ; de sorte que , faute d’une connaissance plus déterminée , il se trouvera tout aussi éloigné d’avoir une règle ou un principe de conduite , que si cette vérité-là lui était tout à fait inconnue. Or, je ne pense pas qu'une proposition qui n’emporte autre chose sinon que Dieu se plaît à voir pratiquer ce qu’il commande, soit reçue de bien des gens pour un principe de morale, gravé naturellement dans l'esprit de tous les hommes, quelque véritable et quelque certaine qu'elle soit, puisqu'elle enseigne si peu de chose. Mais quiconque lui attribuera ce privilège , sera en droit de regarder cent autres propositions comme des principes innés ; car il y en a plusieurs que personne ne s’est encore avisé de mettre dans ce rang, qui peuvent y être placées avec autant de fondement que cette première proposition.

S 1 9. La quatrième proposition , qui porte que tous les hommes doivent se repentir de leurs péchés , n’est pas plus instructive, jusqu’à ce qu’on ait expliqué quelles sont les actions qu'on appelle des péchés. Car le mot de péché étant pris ( comme il l’est ordinairement) pour signifier en général de mauvaises actions qui attirent quelque châtiment sur ceux qui les commettent , nous donnet-on un grand principe de morale , en nous disant que nous devons être affligés d’avoir commis, et que nous devais cesser de commettre ce qui ne peut que nous rendre malheureux , si nous ignorons quelles sont ces actions particulières , que nous ne pouvons commettre sans nous réduire dans ce triste état ? Cette proposition est sans doute très-véritable. Elle est aussi trèspropre à être inculquée dans l'esprit de ceux qu’on suppose avoir appris quelles actions sont des péchés dans Ira differentes circonstances do la vie; et elle doit être reçue de tous ceux qui ont ncquis ces connaissances. Mais on ne saurait concevoir que cette proposition ni la précédente soient des principes innés, ni qu'elles soient d’aucun usage, quand bien même clics seraient innées; à moins que la mesure et les bornes précises de toutes les vertus et de tous les vice* n'eussent aussi été gravées dans l'âme

des hommes, et ne fussent autant de principes innés; de quoi l'on a, je pense, grand sujet de douter. D'où je conclus qu’il ne semble presque pas possible que Dieu ait imprimé dans l'âme des hommes des principes conçus en termes vagues , tels que ceux de vertu et de péché , qui , dans l’esprit de différentes personnes , signifient des choses fort différentes. On ne saurait, disje, supposer que ces sortes de principes puissent être attachés à certains mots , parce qu’ils sont , pour la plupart , composés de termes généraux qu’on ne saurait entendre , avant que de connaître les idées particulières qu’ils renferment. Car , à l’égard des exemples de pratique , on ne peut en bien juger que pur la connaissance des actions mêmes; et les règles sur lesquelles ces actions sont fondées, doivent être indépendantes des mots , et précéder la connaissance du langage : de sorte qu'un homme doit connaître ces règles , quelque langue qu’il apprenne , le français , l’anglais ou le japonais , dût-il même n’apprendre aucune langue et n’entendre jamais l’usage des mots , comme il arrive aux sourds et aux muets. Quand on aura fait voir que des hommes qui n’entendent aUcun langage, et qui n’ont pas appris , par le moyen des lois et des coutumes de leur pays , qu’une partie du culte de Dieu consiste à ne tuer personne , à n’avoir de commerce qu’avec une seule femme , à ne pas faire périr des enfants dans le ventre de leur mère, à ne pas les exposer, à n’ôter point aux autres ce qui leur appartient , quoiqu'on en ait besoin sol-même , mais au contraire A les secourir dans leurs nécessités ; et lorsqu’on vient à violer ces règles, à en témoigner du repentir, à en être affligé, et à prendre une ferme résolution de ne pas le faire une autre fois ; quand , dis-je , on aura prouve que ces gens IA connaissent et reçoivent actuellement pour règle do leur conduite tous ces préceptes et mille autres semblables , qui sont compris sous ces deux mots vertu et péché , on sera mieux fondé à regarder ces règles et autres semblables comme des notions communes et des principes de pratique. Mais , avec tout cela , quand il serait vrai que tous les hommes s’accorderaient sur les principes do morale , ce consentement universel donné à des vérités qu'on peut connaître autrement que par le moyen d’une impression naturelle , ne prouverait pas fort bien que ces vérités fussent effectivement innées ; et c’est là tout ce que Je prétends soutenir.

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