‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 21 sur 423 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

S JO. On objecte que les principes um« peuvent être corrompus.

Réponse à cette objection.

Ce serait inutilement qu’on opposerait ici ce qu'on a accoutumé de dire : Que la coutume , l'éducation et les opinions générales de ceux avec qui l'on converse, peuvent obscurcir ces principes de morale qu'on suppose innés . et cn- Jin les effacer entièrement de l’esprit desbom mes. Car si cette réponse est bonne, elle anéantit la preuve qu’on prétend tirer du consentement universel en faveur des principes innés , à moins que ceux qui parlent ainsi ne s'imaginent que leur opinion particulière, ou celle de leur parti, doit passer pour un consentement général j ce qui arrive assez souvent à ceux qui , se croyant les seuls arbitres du vrai et du faux , ne comptent pour rien les suffrages de tout le reste du genre humain. De sorte que le raisonnement de ces gens-là se réduit à ceci : • Les principes que « tout le genre humain reconnaît pour vérita- « blés sont innés ; ceux que les personnes de bon

• sens reconnaissent sont admis par tout le

• genre humain : Nous et ceux de notre parti « sommes des gens de bon sens : donc nos prin- « cipes sont innés. » Plaisante manière de raisonner qui va tout droit à l'infaillibilité! Cependant, si l'on ne prend la chose de ce biais, il sera fort difficile de comprendre comment il y a certains principes que tous les hommes reconnaissent d'un commun consentement, quoiqu'il n'y ait aucun de ces principes que fo coutume ou C éducation n’ait effacé ' de l'esprit de bien des gens. Ce qui se réduit à dire que tous les hommes reçoivent ces principes , mais que cependant plusieurs personnes les rejettent et refusent d'y donner leur consentement Et dans le fond, la supposition de ces sortes de premiers principes ne saurait nous être d'un grand usage ; car, que ces principes soient innés ou non, nous serons dans un égal embarras , s'ils peuvent

1 « Je m'étonne que fauteur ait confondu obscurcir et ■ effacer, comme il a confondu précédemment ss'étre « point et ne point paraître. Les idées et vérités i rinces » ne sauraient être effacées, mais elles sont obscurcies « dans tous Ica homme» (tels qu'iis sont présentement) « par leur penchant vers les besoins du corps, et souvent » encore plus par les mauvaises coutumes survenues. Ces « caractères de lumière interne seraient toujours éclatants « dans l'entendement, et donneraient de la chaleur dans s la volonté, si le» perceptions confuses des sens ne s'empa. i* raient de notre attention. C'est le rombat dont la sainte « Écriture ne parle pas meins que la philosophie ancienne s et moderne. »

être altérés ou entièrement effacés de notre esprit par quelque moyen humain , comme par la volonté de nos maîtres et par les sentiments de nos amis; et tout l’étalage qu’on nous fait de ces premiers principes et de cette lumière Innée, n’empêchera pas que nous ne nous trouvions dans des ténèbres aussi épaisses, et dans une aussi grande incertitude que s’il n’y avait point de semblable lumière. 11 vaut autant n’avoir aucune régie que d’en avoir une fausse par quelque endroit, ou de ne pas connaître, parmi plusieurs règles différentes et contraires les unes aux autres, quelle est celle qui est droite. Mais je voudrais bien que tes partisans des idées innées me disent si ces principes peuvent ou ne peuvent pas être effacés par l’éducation et par la coutume. S’ils ne peuvent l'être, nous devons les trouver dans tous les hommes; et il faut qu'ils paraissent clairement dans l’esprit de chaque homme en particulier. Et s’ils peuvent être altérés par des notions étrangères, ils doivent paraître plus distinctement et avec plus d'éclat lorsqu'ils sont plus près de leur source , Je veux dire dans les enfants et les ignorants, sur qui la opinions étrangères ont fait le moins d'impression. Qu'ils prennent tel parti qu’ils voudront , ils verront clairement qu’il est démenti par des faits constants , et par une continuelle expérience.

S Jl. On reçoit dans le monde des principes qui se détruisent les uns les autres.

J'avouerai sans peine que des personnes de différents pays, d’un tempérament différent , et qui n'ont pas été élevées de la même manière , s’accordent à recevoir un fort grand nombre d'opinions, comme premiers principes, comme principes irréfragables , parmi lesquelles il y en a plusieurs qui ne sauraient être véritables , tant à cause de leur absurdité, que parce qu'elles sont directement contraires les unes aux autres. Mais , quelque opposées qu'elles soient à la raison , elles ne laissent pas d'être reçues dans quelque endroit du monde as ec un si grand respect , qu'il se trouve des gens de bon sens , en toute autre chose , qui aimeraient mieux perdre la vie et tout ce qu’ils ont de plus cher , que de les révoquer en doute, ou de permettre à d'autres de les contester.

§ 22. Par quels degrés tes hommes viennent communément à recevoir certaines choses pour principes.

Quelque étrange que cela pa-aisae, c’est ce

que l'expérience confirme tous les jours ; et l'on n’en 9era pas si fort surpris, si i’ou considéré par quels degrés il peut arriver que des doctrines qui n’ont pas de meilleures sources que la superstition d une nourrice ou l’autorité d’une vieille femme, deviennent , avec le temps , et par le consentement des voisins , autant de principes de religion et de morale. Car ceux qui ont soin de donner , comme ils parient , de bons principes à leurs enfants (et il y en a peu qui n’aient fait provision pour eux-mémes de ces sortes de principes, qu’ils regardent comme autant d’articles de foi) , leur inspirent les sentiments qu'ils v eulent leur faire retenir et professer durant tout le cours de leur vie ; et les esprits des enfants , étant alors sans connaissance et indifférents ü toute sorte d’opinions , reçoivent les impressions qu’on leur veut donner : car du papier blanc reçoit toutes sortes de caractères. Étant ainsi imbus de ces doctrines, des qu'ils commencent à entendre ce qu’on leur dit , ils y sont confirmés , dans la suite , à mesure qu’ils avancent en âge , soit par la profession ouverte ou le consentement tacite de ceux parmi lesquels ils vivent , soit par l’autorité de ceux dont la sagesse , la science et la piété leur sont en singulière recommandation ; et rpii ne permettent pas qu’on parle jamais de' ces doctrines , que comme des vrais fondements de la religion et des bonnes mœurs. Et voilà comment ces sortes de principes [Missent enfin pour des vérités incontestables, évidentes, et nées avec nous.

jj 23. A quoi nous pouvons ajouter que ceux qui ont été instruits de ccttc manière, venant à réfléchir sur eux-mémes, lorsqu’ils sont parvenus à l’âge de raison , et ne trouvaut rien dans leur esprit de plus vieux que ces opinions, qui leur ont été enseignées avant que leur mémoire tint pour ainsi dire , registre de leurs actions , et marquât la date du temps auquel quelque chose de nouveau commençait à se montrer A eux, ils s'imaginent que ces pensées, dont ils ne peuvent découvrir en eux la première source, sont assurément des impressions de Dieu et de la nature, et non des choses que les autres hommes leur aient apprises. Prévenus de cette imagination , ils conservent ccs pensées dans leur esprit , et les reçoivent avec la même vénération que plusieurs ont accoutumé d’avoir pour leurs parents , non en vertu d’une impression naturelle (car en certains lieux où les enfants sont élevés d’une autre manière , cette vénération leur est inconnue ; , mais parce qu’ayant été

constamment élevés dans ces idées , et ne se souvenant plus du temps auquel ils out commencé de concevoir ce respect, Us croient qu’il est naturel.

S 24. C’est ce qui paraîtra fort vraisemblable et presque inévitable , si l’on fait réflexion sur la nature de l’bomme et sur la constitution des affaires de cette vie. De la manière que les choses sont établies dans ce monde , la plupart des hommes sont obligés d’employer presque tout leur temps a travailler A leur profession pour gagner leur vie, et ne sauraient néanmoins jouir de quelque repos d’esprit sans avoir des principes qu’ils regardent comme indubitables, et auxquels ils acquiescent entièrement. Il n’y a personne qui soit d’un esprit si superficiel ou si flottant, qu’il ne se déclare pour certaines propositions qu’il tient pour fondamentales , sur lesquelles il appuie ses raisonnements, et qu’il prend pour règle du vrai et du faux , du juste t et de l’injuste. Les uns n’ont ni assez d’habileté , ni assez de loisir pour les examiner; lis autres j en sont détournés par la paresse ; et il y en a I qui s’en abstiennent parce qu’on leur a dit , depuis leur enfance, qu’ils se devaient bien garder d’entrer dans cet examen ; de sorte qu’il y a peu de personnes que l’ignorance , la faiblesse d’esprit, les distractions, la paresse, l'éducation ou la légèreté, n'engagent A embrasser les principes qu'on leur a appris, sur la foi d'autrui, sans lis examiner.

$ 25. C'est là , visiblement , l’état où sc trouvent tous les enfants et tous lis jeunes gens ; et la coutume , plus forte que la nature , ne manquant guère de leur faire adorer , comme autant d'oracles émanés de Dieu , tout ce qu’elle a fait entrer une fois dans leur esprit , pour y être reçu avec un entier acquiescement, il ne faut pas s'étonner si , dans un âge plus avancé , lorsqu'ils sont ou embarrassés dre affaires indispensables de cette vie, ou engagés dans les plaisirs, ils ne pensent jamais sérieusement n examiner les opinions dont ils sont prévenus , partieulièrenieijf si l’un de leurs principes est que les principes ne doivent pas être mis en question. Mais, supposé même que l’on ait du temps, de l’esprit et de l'inclination pour cette recherche , qui est assez hardi pour entreprendre d'ébranler les fondements de tous scs raisonnements et de tontes ses actions passées? Qui peut soutenir une'penséc aussi mortifiante qu'est celle de soupçonner que l’on a été pendant longtemps dans I l’erreur ? Combien de gens y a l-il qui aient aa-

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