CHAPITRE VIH
Des termes abstraits et concrets
§ ! . Les termes abstraits ne peuvent être affirmés l'un de Poutre , et pourquoi.
Les mots communs des langues , et l’usage ordinaire que nous en faisons, auraient pu nous fournir des lumières pour connaître la nature de nos idées , si l’on eût pris la peine de les considérer avec attention. L’esprit , comme nous avons fait voir , a la puissance d’abstraire ses idées , qui par là deviennent autant d’essences générales par où les choses sont distinguées en espèces. Or, chaque idée abstraite étant distincte, en
' « Quand les particule* renferment un sens complet ,
• je crois que c’est par une manière d’ellipse ; autrement , « ce sont les seules interjections , à mon avis, qui peu- « vent subsister par elles-mêmes , et disent tout dans un
• mot, comme ah! hélas! etc. Car, quand on dit mais, ■ sans ajouter autre clioee, c’est une ellipse, comme pour « dire : Mais attendons le boiteux *, et ne nous flattons « pas mal à propos. Il y a quelque chose d’approchant
• dans le des Latins, si nisi non esset, s'U n’y avait
• point de mais. Au reste, il serait à souhaiter que l’au* « teur fût entré un peu plus avant dans le détail des tours
• d'esprit qui paraissent à merveille dans l'usage des par- « ticules ; car je sois persuadé que les langues sont le '. meilleur miroir de l’esprit humain , et qu'une analyse » exacte de la signification des mots ferait mieux con-
• naître que toute autre chose les opérations de l'entende* - ment. •
* [FaçoO «le parier proverbiale . pour dire Jttendons te temps Voy le» remarque* de Voltaire Mtr Us Suite du Menteur 1
sorte que de deux l’une ne peut jamais êlre l’autre, l’esprit doit apercevoir, par sa connaissance intuitive, la différence qu’il y a entre elles; et par conséquent , dans les propositions , deux de ces idées ne peuvent jamais être affirmées l’une de l’autre. C’est ce que nous voyons dans l’usage ordinaire des langues, qui ne permet pas que deux termes abstraits, ou deux noms d’idées abstraites, soient affirmés l’un de l'autre. Car, quelque affinité qu’il paraisse y avoir entre eux , et quelque certain qu'il soit , par exemple , qu’un homme est un animal , qu’il est raisonnable , qu'il est blanc , etc. , cependant chacun voit d’abord la fausseté de ces propositions : l'humanité est animalité, ou raisonnabilité, ou blancheur. Cela est d’une aussi grande évidence qu’aucune des maximes les plus généralement reçues. ‘. Toutes nos affirmations sont donc seulement inconcrètes ; ce qui est affirmer , non pas qu’une idée abstraite est une autre idée , mais qu'une idée abstraite est jointe à une autre idée. Ces idées abstraites peuvent être de toute espèce dans les substances; mais dans tout le reste elles ne sont guère autre chose que des idées de relations. D'ailleurs, dans les substances, les plus ordinaires sont des idées de puissances ; par exemple , un homme est blanc, signifie que la chose qui a l’essence d’un homme , a aussi en elle-même l’essence de blancheur, qui n’est autre chose qu’un pouvoir de produire l'idée de blancheur dans l’esprit d’une personne dont les yeux peuvent discerner les objets ordinaires : ou, un homme est raisonnable , veut dire que la même chose qui n l'essence d’un homme , a aussi en elle l'essence
• <* Il y a pourtant quelque chose à dire. On convient « qne la justice est une vertu, une habitude, une qualité, « un accident, etc. Ainsi deux termes abstraits peuvent
• être énoncés l’un de l’autre. J’ai encore coutume de dis- « linguer deux sortes d’abstraits. Il y a des termes ahs- « traits logiques , et il y a aussi des termes abstraits réels.
Les abstraits réels, ou conçus du moins comme tels, « sont ou essences, ou parties de l’essence, ou accidents, « c’est-à-dire êtres ajoutés à la substance. Les termes « abstraits logiques sont les prédications réduites en •> termes, comme si je disais : être homme, être animal ; •• et, en ce sens, on les peut énoncer l’un de l'autre, en « disant : être homme, c’est être animal. Mais dans les « réalités cela n’a point lieu. Car on ne peut dire que I hu* « inanité (ou Yhomméité si vous vouiez ) qui est l’essence •• de l’homme entière, est l'animalité, qui n’est qu’une «■ partie de cette essence. Cependant, ces êtres abstraits » et incomplets, signifiés par des termes abstraits réels, « ont aussi leurs genres et espèces, qui ne sont pas moins
• exprimés par des termes abstrait» réels : ainsi il y a pré- « dicalion entre eux , comme je l’ai montré par l'exemple « de la justice et de la vertu. «
de ralsonnabilité c'cst-à-dire , la pnissanec de raisonner.
S 2. Ils montrent ta différence de nos idées.
Cette distinction des noms fait voir aussi la différence de nos idées; car si nous y prenons garde , nous trouverons que nos idées simples ont toutes des noms abstraits aussi bien que des concrets, dont l’un (pour parler en grammairien) est un substantif, et l'autre un adjectif, comme blancheur, blanc, douceur, doux. Il en est de même b l’égard de nos idées des modes et des relations, comme justice, juste; égalité, égal ; mais avec cette différence que quelques-uns des noms concrets des relations, surtout ceux quiconeernent l'homme, sont substantifs, comme pâte mité, pén; de quoi il ne serait pas difficile de rendre raison. Quant à nos idées de substances, elles n’ont que peu de noms abstraits, ou plutAt elles n'en ont absolument point. Car, quoique les écoles nient Introduit les mots «nimatité, humanité, corporéité, et quelques autres, ce n’est rien en comparaison de ce nombre infini de noms de substnnccs pour lesquelles les scolastiques n’ont jamais été si ridicules que de fabriquer des noms abstraits, et le petit nombre de ceux qu’ils ont forgés , et qu'ils ont mis dans la bouche de leurs écoliers , n'a jamais pu entrer dans l'asage ordinaire , ni être autorisé dans le monde. IVou l'on peut au moins conclure, ce me semble , que tous les hommes reconnaissent qu'ils n’ont point d’idées des essences réelles des substances, puisqu'ils n’ont point de noms pour les exprimer; et ils n'auraient pas manqué sans doute d'en imaginer de tels, si le sentiment par lequel ils sont intérieurement convaincus que ces essences leur sont inconnues, ne les eût détournis d’une si frivole entreprise. Ainsi, quoiqu'ils eussent assez d'idées pour distinguer l'or d’avec une pierre, et le métal d'avec le bois, ce n'est pourtant qu'avec une sorte de timidité qu’ils ont hasardé les mots ' aureitas, saxeitas, metalleitas, ligneitas, et de tels autres noms, par où Ils prétendaient exprimer les essences réelles de ces sulstances, dont ils étaient bien convaincus qu'ils n'avaient aucune idée. Et en effet , ce ne fut que la doctrine des formes substantielles, et la confiance téméraire de certaines personnes destituées d'une connaissance qu'ils prétendaient avoir , qui firent premièrement fabriquer , et en-
* Ors mots, qui soûl tout X fait barbares en latin , paraîtraient de la dernière extravagance en français.
suite introduire les mots d'animalité et d'humanité , et autres semblables , qui cependant ne furent guère employés hors de leurs écoles, et n’ont jamais pu être admis par les gens raisonnables. Je sais bien que le mot humanitas était en usage parmi les Romains , mais dans un sens fort différent , car il ne signifiait pas l'essence abstraite d'aucune substance; mais c'était seulement le nom abstrait d'un mode, son concret étant humanus 1 , et non homo.