II. L’autre , philosophique
Premièrement, par l’usage civil, j'entends
cette communication de pensées et d’idées par le secours des mots, autant qu'elle peut servir à In conversation et au commerce qui regarde les affaires et les relations ordinaires de la vie civile , dans les différentes sociétés qui lient les hommes les uns aux autres.
En second lieu, par l'usage philosophique des mots, J’entends l'usage qu’on en doit faire pour donner des notions précises des choses, et pour exprimer par des propositions générales des vérités certaines et indubitables, sur lesquelles l’esprit peut s'appuyer, et dont il peut être satisfait dans la recherche de la vérité. Ces deux usages sont fort distiucts , et l'on peut se contenter dans l’un de beaucoup moins d’exactitude que dans l’autre , comme nous verrons dans la suite '.
S 4. L’imperfection des mots, c'est l'ambiguité de leur signification.
La principale fin du langage, dans la communication que les hommes font de leurs pensées les uns aux autres , étant d’étre entendu , les mots ne sauraient bien servir h cette fin, dans le discours soit civil , soit philosophique , lorsqu'un mot n'excite pas dans l’esprit de celui qui écoute la même idée qu'il signifie dans l’esprit de celui qui parle. Or, puisque les sons n'ont aucune liaison naturelle avec nos idées, mais qu’ils tirent tous leur signification de l'imposition arbitraire des hommes , ce qu'il y a de douteux' et d'incertain dans leur signification ( en quoi consiste l’imperfection dont nous parlons présentement) vient plutôt des idées qu’ils signifient, que d'aucune incapacité qu’un son ait plutôt
1 « Fort bien : les paroles ne sont pas moins des mar*
• ques {notre) pour nous (connue pourraient être tes ca.
• ractères des nombres ou de l’algèbre), que des signes « pour les autres : et l’usage des paroles , comme des si-
- gnea , a lieu , tant lorsqu'il s’agit d'appliquer les pré-
- coptes généraux à l’usage de la rie, ou aur individus,
• que lorsqu’il s'agit de trouver ou de vérifier ces pré- ■ ceptes. Le premier usage des signes est civil, et le
• second est philosophique. ■
qu’un autre , de signifier aucune idée ; car, à eet égard , Ils sont tous également parfaits.
Par conséquent , ce qui fait que certains mots ont une signification plus douteuse et plus incertaine que d'autres , c'est la différence des idées qu'ils signifient.
S S. Quelles sondes causes de leur imperfection.
Comme les mots ne signifient rien naturellement, il faut que ceux qui veulent s'entrecommuniquer leurs pensées , et lier un discours intelligible avec d'autres personnes, en quelque langue que ce soit, apprennent et retiennent l’idée que chaque mot signifie ; ce qui est fort difficile A faire dans les cas suivants :
1° Lorsque les idées que les mots signifient sont extrêmement complexes, et composées d'un grand nombre d’idées jointes ensemble ;
2° Lorsque les idées que ces mots signilient n'ont point de liaison naturelle les unes avec les autres , de sorte qu’il n'y a dans la nature aucun modèle d’après lequel on puisse les rectifier et les combiner ;
3° Lorsque la signification d’un mot se rapporte à un modèle qu’il n’est pas aise de connaître ;
4° Lorsque la significatiou d’un mot et l'essence réelle de la chose ne sont pas exactement les mêmes.
Ce sont IA des difficultés attachées A la signification de plusieurs mots qui sont intelligibles. Pour les motsqui sont tout A fait Inintelligibles, comme les noms qui signifient quelque idée simple qu’un autre ne peut connaître, faute d’organes ou de facultés propres A lui en donner la connaissance, tels que sont les noms des couleurs A l'égard d'un avetfgle, ou des sons à l’égard d'un sourd , il n’est pas nécessaire d’en parler en cet endroit.
• Dans tous ces cas , dis-je , nous trouverons de l'imperfection dans les mots ; ce que j’expliquerai plus au long en considérant les mots dans leur application particulière aux différentes sortes d'idées que nous avons dans l’esprit ; car , si nous y prenons garde , nous trouverons que les noms des modes mixtes sont le plus sujets A être douteux et imparfaits dans leur signification , pour les deux premières raisons; et les noms des substances , pour les deux dernières.
§ 6. Les noms des modes mixtes sont douteux.
Je dis , premièrement, que les noms des mo-
dis mixtes sont I» plupart sujets à une grande incertitude , et à une grande obscurité dans leur signification.
1° Parce que les idées qu'ils signifient sont fort complexes.
A cause de l'extrême eompostion de ces sortes d'idées complexes. Pour faire que les modes servent nu but d'un entretieu mutuel , il fout , comme il a été dit , qu'ils excitent exactement la meme idée dans celui qui écoute , que celle qu'ils signifient dans l'esprit de celui qui parle: sans quoi lis hommes qui parlent ensemble ne font que se remplir la tête de vains soas , sans pouvoir se communiquer )>ar lu leurs pensées , et se peindre , pour ainsi dire , leurs idées les uns aux autres , ee qui est le but du discours et dn langage. Mais lorsqu'un mot signifie une idée fort complexe, composée de différentes parties, qui sont elles-mêmes composées de plusieurs autres, il n'est pis facile aux hommes de former et de retenir eette idée avec une telle exactitude , qu'ils fassent signifier au nom qu'on lui donne dans l'usage ordinaire, la même idée précise , sans la moindre variation. l)e là vient que les noms des idées fort complexes ( comme sont, pour la plupart, les termes de morale) ont rarement la même signification précise dans l'esprit de deux différentes personnes ; parce que l'idée complexe d'un homme convient rarement avec celle d'un autre , et qu elle diffère souvent de celle qu'il a lui-même en divers temps ; de celle , par exemple , qu’il avait hier , ou qu'il aura demain.
S 7. 2° Parce qu'elles n’ont point (le modèles.
En second lieu , les noms des molles mixtes sont fort équivoques, parce qu'ils n'ont, pour la plupart , aucun modèle dans la nature , sur lequel les hommes puissent en rectifier et régler la signification. Ce sont des amas d' idées mises ensemble, comme il plaît à l'esprit, qui les forme par rapport au but qu’il se propose dans le discours, et à ses propres notions ; par où il n'a pas eu v uc de copier aucune chose qui existe actuellement , mais de nommer et de ranger les choses selon qu'elles se trouvent conformes aux archétypes ou modèles qu'il a faits lui-même. Celui qui le premier a mis en usage les mots trie ne r , ou enjôler, ou persifler , a joint ensemble , comme il l'a jugé à propos , les idées qu'il a fuit signifier A cis mots : et ce qui arrive A l'égard de quelques nouveaux noms de modes,
qui commencent présentement à être introduits dans une langue , est arrivé à l'égard des mots anciens de cette espèce , lorsqu'ils ont commencé à être mis en usage. D’ou il suit que les noms qui signifient des collections d'idées que l'esprit forme à plaisir , doivent être nécessairement d'une signification douteuse , lorsque ces collections ne peuvent se trouver nulle part constamment unies dans la nature , et qu'on ne peut montrer aucuns modèles par ou l'on puisse les rectifier. Ainsi , l'on ne saurait jamais connaître par les choses mêmra ce qu'emportent les mots de meurtre ou de sacrilège , etc, 1 1 y a plusieurs parties de ces idées complexes qui lie paraissent point dans l’action même : l'intention de l’esprit, ou le rapport aux choses saintes, qui font partie du meurtre ou du sacrilège, n’ont pas une liaison nécessaire avec l'action extérieure et visible de celui qui commet l’un ou l’autre de ces crimes ; et l’action de tirer à soi la détente du mousquet avec lequel on commet un meurtre , et qui est peut-être la seule action visible , n'a point de liaison naturelle avec les autres idées qui composent cette idée complexe nommée meurtre, lesquelles tirent uniquement leur union et leur combinaison de l'entendement qui les assemble sous un seul nom. Mais, comme il fait cet assemblage sans règle ou modèle , il faut nécessairement que la signification du nom qui désigne de telles collections arbitraires, se trouve souvent différente dans l'esprit de différentes personnes, qui ont A peine aucun modèle fixe sur lequel ils règlent eux-mêmes leurs notions dans ces sortes d'idées arbitraires.
S A. La propriété du tangage ne suffit pas pour remédier à cet incomrnient.
L'on peut supposer , à la vérité , que l’usage commun , qui règle la propriété du langage, nous est de quelque secours en cette rencontre pour fixer la signification des mots; et l'on ne peut nier qu'il ne la fixe jusqu'à un certain point. Il est, dis-je, hors de doute que l’usage commun règle assez bien le sens des mots pour In conversation ordinaire. Mais, comme personne n’a droit d'établir la signification précise des mots , ni de déterminer à quelles idées chacun doit Ira attacher, l'usage ordinaire ne suffit pas pour nous autoriser à les appliquer A des discours philosophiques : car à peine y a-t-il un nom d'aucune idée très-complexe { pour ne pas parler des autres ) qui , dans l'usage ordinaire , n’ait une signification fort vague , et qui , sans devenir