‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 212 sur 423 · LIVRE 111 , CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE 111 , CHAPITRE IX

impropre , ue puisse être fait signe d’idées fort différentes. D'ailleurs , la règle et la mesure de la propriété des termes n'étant déterminée nulle part , on a souvent occasion de disputer si , suivant la propriété du langage , on peut employer on root de telle ou telle manière. Et de tout cela II s'ensuit fort visiblement que les noms de ees sortes d'idées fort complexes sont naturellement sujets à cette Imperfection , d’avoir une signification douteuse et incertaine ; et que, même dans l'esprit de ceux qui désirent sincèrement de s'entendre l'un l’autre , ils ne signifient pas toujours la même idée dans celui qui parle , et dans celui qui écoute. Quoique les noms de gloire et de gratitude soient les mêmes dans la bouche de chaque individu dans tout un pays, cependant, l'Idée complexe que chacun a dans l'esprit, ou qu'il prétend signifier par l'un de ces noms , est sensiblement fort différente dans l’usage ou’en font bien des gens qui parient la même langue.

S 9. La manière dont on apprend tes noms des modes mixtes contribue encore à leur incertitude.

D'ailleurs , la manière dont on apprend ordinairement les noms des modes mixtes , ne contribue pas peu à rendre leur signification douteuse. Car, si nous prenons la peine de considérer comment les enfants apprennent les langues , nous trouverons que , pour leur faire entendre ce que signifient les noms des idées simples et des substances , on leur montre ordinairement la chose dont on veut qu’ils aient l’idée, et qn'ou leur dit plusieurs fois le nom qui en est le signe : blanc, doux, lait, sucre, chien, chat, etc. Mais pour ce qui est des modes mixtes , et surtout les plus importants , je veux dire ceux qui expriment des idées de morale , d'ordinaire les enfants apprennent premièrement les sons : et pour savoir ensuite quelles idées complexes sont signifiées par ces sons-là , vu ils en sont redevables à d’autres qui les leur expliquent , ou Ç ce qui arrive le plus souvent } on s’en remet à leur sagacité et à leurs propres observations. Et comme iis ne s’appliquent pas beaucoup à rechercher la véritable et précise signification des noms , U arrive que ces termes de morale ne sont guère autre chose que de simples sons dans 1a bouche de la plupart des hommes ; ou , s’ils ont quelque signification , c’est pour l’ordinaire une signification fort vague et fort indéterminée , et par conséquent très-obscure et très-confuse.

Ceux-là même qui ont été les plus exacts à déterminer le sens qu'ils donnent a leurs notions , ont pourtant bien de la peine à éviter l’inconvénient de leur faire signifier des idées complexes, differentes de celles que d'autres personnes habites attachent à ces mêmes noms. Où trouver, par exemple, un discours de controverse ou un entretien familier sur l'honneur , la foi , la grâce, la religion, l’église , etc. , ou il ne soit pas facile de remarquer la différence des notions que les hommes ont de ces objets ; ce qui ne veut dire autre chose, sinon qu'ils ne conviennent point sur la signification des termes, et que les idées complexes qu'ils ont dans l’esprit et qu'ils leur font signifier , ne sont pas les mêmes j de sorte que toutes les disputa qui suivent de là , ne roulent en effet que sur la signification d’un son. Aussi voyons-nous , en conséquence de cela , qu'il n’y a point de fin aux interprétations des lois divines ou humaines : un commentaire produit un autre commentaire ; une explication fournit matière à de nouvelles explications ; et l’on ne cesse jamais de limiter , de distinguer , et de changer la signification de ces termes de morale. Comme les hommes forment eux-mêmes ces idées , iis peuvent les multiplier à l’infini, parce qu'ils ont toujours Je pouvoir de les former. Combien y a-t-il de gens qui, fort satisfaits, à la première leeture , de la manière dont ils entendaient un texte de I Ecriture, ou une certaine clause dans le Code, en ont tout à fait perdu l'intelligence , en consultant les commentateurs, dont les explications n’ont servi qu’à leur faire avoir des doutes, ou à augmenter ceux qu’ils avalent déjà, et à répandre des ténèbres sur le passage en question 1 le ne dis pas cela pour donner à entendre que je crois les commentaires inutiles , mais seulement pour faire voir combien les noms des modes mixtes sont naturellement incertains, dans la bouche même de ceux qui voulaient et pouvaient parler aussi clairement que la langue était capable d'exprimer leurs pensées

» « Je crois qu’on peut remédier aux quatre défaut*

« énoncé» précédemment , surtout depuis que l’écriture « est inventée, et qu'il* ne subsistent que par notre né- « gligence. Car il dépend do nous de fixer les signifier « tions, au moins dans quelque langue savante, #l «l’eu « convenir, pour détruire cette tour de Babel. Mais il y a « deux défauts où U est plus difficile de remédier, qui « consistent, l’un, dans Je doute où l’on est si des idées « sont compatibles, lorsque l'expérience ne nous les four'

« nit pas toutes combinées dons un même sujet ; l’autre,

« dans la nécessité qu'il y a do faire des définitions pro-

Digiti

oogl

29 i DE L'ENTENDEMENT HUMAIN.

ÿ to. Ccst ce qui rend robscurité inévitable dans les anciens auteurs.

Il serait inutile de faire remarquer quelle obscurité doit avoir été inévitablement répandue par ce moyen dans les écrits des hommes qui ont vécu dans des temps reculés, et en différents pays. Car le grand nombre de volumes que de savants hommes ont écrits pour éclaircir ces ouvrages , ne prouve que trop quelle pénétration, quelle force de raisonnement est nécessaire pour découvrir le véritable sens des anciens auteurs. Mais , comme il n'y a point d'ouvrages dont il importe extrêmement que nous nous mettions fort en peine de péuétrer le sens , excepté ceux qui contiennent ou des vérités que nous devons croire , ou des lois auxquelles nous devons obéir , et dont la fausse interprétation nu la transgression nous ferait tomber dans de fâcheux inconvénients , nous sommes en droit de ne pas nous tourmenter beaucoup à pénétrer le sens des autres auteurs qui n’écrivent que leurs propres opinions : car nous ne sommes pas plus obligés de nous instruire de ces opinions, qu'ils le sont de savoir les nôtres. Comme notre bonheur ou notre malheur ne dépend point de leurs décrets , nous pouvons ignorer leurs notions sans courir aucun danger. Si donc, en lisant leurs écrits, nous voyons qu’ils n'emploient pas les mots avec toute la clarté et la netteté requises , nous pouvons fort bien les laisser de côté, sans leur faire aucun tort, et dire en nousméme :

Si non vis inldligi, debes negiigi ’.

S II. La signification des noms des substances est incertaine.

Si la signification des noms des modes mixtes est incertaine , parce qu'il n’y a point de modèles réels, existants dans la nature , auxquels ecs idées puissent être rapportées, et par ou elles puissent être réglées , les noms des substances sont équivoques par une raison toute contraire : je veux dire , A cause que les idées qu’ils signifient sont supposées conformes è la réalité des choses , et qu'elles sont rapportées à

» v iMonuHlps des choses sensibles, lorsque l’on n'a pas « assez d'expériences pour eu avoir des définitions plus • complète». »

' « Si tu ne veux pas être compris , un ne doit pas r s’ocruper de toi. ••

des modèles formés par la nature. Dans nos idées des substances nous n’avons pas la liberté, comme dans les modes mixtes , de faire toutes les combinaisons que nous jugeons propres à être des signes caractéristiques qui puissent nous servir à ranger et à nommer les choses. A l'égard de celles - là, nous sommes obligés de suivre la nature , de conformer nos ' idées complexes à des existences réelles , et de régler la signification de leurs noms sur les choses mêmes, si nous voulons que les noms que nous leur donnons en soient les signes , et servent à les exprimer. A la vérité, nous avons en eette occasion des modèles à suivre, mais des modèles qui rendront la signification de leurs noms fort incertaine ; car les noms doivent avoir un sens fort incertain et fort variable, lorsque les idées qu'ils signifient se rapportent à des modèles hors de nous , qu'on ne peut absolument point connaître, ou qu'on ne peut connaître que d'une manière imparfaite et incertaine.

§ 12. Les noms des substances se rapportent

premièrement à des essences réelles qui ne

peuvent être connues.

Les noms des substances ont , dans l'usage ordinaire , un double rapport , comme on l'a déjà montre.

Premièrement , on suppose quelquefois qu'ils signifient la constitution réelle des choses, et qu ainsi leur signification s'accorde avec cette constitution , d'où décou lent toutes leurs propriétés , et à quoi elles aboutissent toutes. Mais cette constitution réelle , ou (comme on l'appelle communément) cette esseuce , nous étant entièrement inconnue , tout son qu’on emploie pour l'exprimer doit être d'une application fort incertaine ; de sorte qu'il nous sera impossible , par exemple, de savoir quelles choses sont ou doivent être appelées cheval ou anatomie, si nous employons ces mots pour signifier des essences réelles , dont nous n’avons absolument aucune idée. Comme , dans cette supposition , l'on rapporte les noms des substances a des modèles <[ui ne peuvent être connus, leurs significations ne sauraient être réglées et déterminées par ce» modèles.

§ 13. Secondement , a des qualités qui coexistent dans les substances , et qu'on ne connaît qu’impaifaitement.

En second lieu , ce que les noms des subs-

IJVRE III, C

tances signifient immédiatement , n'etunt autre chose que les idées simples qu’on trouve coexister dans les substances , ces Idées , en tant que réunies dans ces differentes espèces des choses , sont les véritables modèles auxquels leurs noms se rapportent , et par lesquels on peut le mieux rectifier leurs significations. Mais c'est & quoi ces archétypes ne serviront pourtant pas si bien, qu’ils puissent exempter ces noms d’avoir des significations fort différentes et fort incertaines ; parce que ces idées simples, qui coexistent et sont unies dans un même sujet , étant en trèsgrand nombre , et ayant toutes nn égal droit d’entrer dans l’idée complexe et spécifique que le nom spécifique doit désigner, il arrive qu’encore que les hommes aient dessein de considérer le même sujet , ils s’en forment pourtant des idées fort différentes : ce qui fait que le nom qu’ils emploient pour l’exprimer a infailliblement différentes significations en différentes personnes. I.es qualités qui composent ces Idées complexes, étant pour la plupart des puissances, par rapport aux changements qu'elles sont capables de produire dans les autres corps , ou de recevoir des autres corps , sont presque infinies. Qui considérera combien de divers changements est capable de recevoir l’un des plus bas métaux quel qu'il soit , seulement par la différente application du feu , et combien plus il en reçoit entre les mains d’un chimiste par l’application d’autres corps , ne trouvera nullement étrange de m’entendre dire qu’il n’est pas aisé de rassembler les propriétés de quelque sorte de corps que ce soit , et de les connaître exactement par les différentes recherches où nos facultés peuvent nous conduire. Comme donc ccs propriétés sont du moins en si grand nombre , que nul homme ne peut en connaître le nombre précis et defini , diverses personnes fout différentes découvertes selon la diversité qui se trouve dans l'habitude , l’attention et les moyens qu'ils emploient à manier les corps qui en sont le sujet ; et , par conséquent , ces personnes ne peuvent qu’avoir différentes idées de la même substance, et rendre la signification de son nom commun , fort variable et fort incertaine. Car les idées complexes des substances étant composées d'idées simples qu’on suppose coexister dans la nature , chacun a droit de renfermer dans son idée complexe les qualités qu'il a trouvées jointes ensemble. En effet, quoique dans la substance que nous nommons or, l'un se contente de comprendre la couleur et la pesanteur , cependant un

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autre croit que la capacité d'être dissous dans l’eau régale doit être jointe à cette couleur dans l'idée qu'il a de l'or, aussi nécessairement qu'un troisième croit devoir y faire entrer la fusibilité; parce que la capacité d’être dissous dans l'eau régale est une qualité aussi constamment unie à la couleur et à la pesanteur de l'or, que la fusibilité ou quelque autre qualité que ce soit : d'autres y mettent la ductilité , la fixité , etc. , selon qu’ils ont appris par tradition , ou par expérience , que ces propriétés se rencontrent dons cette substance. Qui de tous ceux-là a établi la vraie signification du mot or, ou qui choisirat-on pour la déterminer ? Chacun a son modèle dans la nature , auquel 11 en appelle ; et c’est avec raison qu’il croit avoir autant de droit de renfermer, dans son idée complexe signifiée par le mot or, les qualités que l’expérience lui a fait voir jointes ensemble , qu'un autre qui n’a pas si bien examiné la chose en a de les exclure de son Idée , ou un troisième d’y en mettre d'autres qu’il y a trouvées après de nouvelles expériences. Car l'union naturelle de ces qualités étant un véritable fondement pour les unir dans une seule Idée complexe , l’on n’a aucun sujet de dire que l’une de ces qualités doive être admise ou rejetée plutét que l’autre. D’où il s'ensuivra toujours inévitablement que les idées complexes des substances seront fort différentes dans l'esprit des gens qui se servent des mêmes noms pour les exprimer, et que la signification de ces noms sera , par conséquent , fort incertaine.

S 14. Outre cela, à peine y a-t-il une chose existante qui , par quelqu'une de ses Idées simples , n'ait de la convenance avec un plus grand ou un plus petit nombre d'autres êtres particuliers. Qui déterminera, dans ce cas, quelles sont les idées qui doivent constituer la collection précise qui est signifiée par le nom spécifique ? ou qui a droit de définir quelles qualités communes et visibles doivent être exclues de la signification du nom de quelque substance , ou quelles plus secrètes et plus particulières y doivent entrer ? toutes choses qui , considérées ensemble , ne manquent guère , ou plutét jamais , de produire dans les noms des substances ccttc variété et cette ambiguité de signification qui cause tant d'incertitude , de disputes et d’erreurs , lorsqu'on vient à les employer a un usage philosophique.

S 15. Malgré cette imperfection , ces noms

peuvent servir dans ta conversation ordinaire , mais non pas dans les discours philosophiques.

A la vérité , dans le commerce civil et dans la conversation ordinaire , les noms généraux des substances , déterminés dans leur signification vulgaire par quelques qualités qui se présentent d’elles-mêmcs (comme par la figure extérieure dans les choses qui viennent par une propagation séminale et connue , et dans la plupart des autres substances par la couleur jointe & quelques autres qualités sensibles) , ces noms , dis-je, sont assez bons pour désigner les choses dont les hommes veulent entretenir les autres : aussi conçoit-on d'ordinaire assez bien quelles substances sont signifiées par les mots or ou pomme, pour pouvoir les distinguer l’une de l'autre. Mais , dam les recherches et dans les controverses philosophiques , où 11 faut établir des vérités générales, et tirer des conséquences des propositions qu’on a avancées, on trouvera que, dans ce cas , la signification précise des noms des substances, non-seulement n’est pas bien établie , mais qu’il est même bien difficile qu’elle le soit. Far exemple , celui qui fera entrer dans son idée complexe de l'or la malléabilité , ou un certain degré de fixité, peut faire des propositions au sujet de l’or , et en déduire des conséquences qui découleront véritablement et clairement de cette signification particulière du mot or; mais qui sont telles pourtant , qu'un autre homme ne peut jamais être obligé de les admettre , ni être convaincu de leur vérité , s'il ne regarde point la malléabilité ou le même degré de fixité , comme une partie de cette idée complexe que le mot or signifie , dans le sens qu’il l’emploie.

S 1S. Exemple du mot liqueur.

C’est la une imperfection naturelle et presque inévitablement attachée à presque tous les noms des substances dans toutes sortes de langues : ce que les hommes reconnaîtront sans peine toutes les fois que , renonçant aux notions eonftises ou indéterminées, ils viendront à des recherches plus exactes et plus précises ; car alors ils verront combien sont douteux et obscurs dans leur signification les mots qui , dans l’usage ordinaire , paraissaient fort clairs et fort précis. Je me trouvai un jour dans une assemblée de mé-

decins habiles et pleins d'esprit , où l'on vint à examiner par hasard si quelque liqueur passait à travers les filaments des nerfs : les sentiments furent partagés , et la dispute dura assez longtemps , chacun proposant de part et d’autre différents arguments pour appuyer son opinion. Comme je me suis mis dans l’esprit, depuis longtemps , qu'il pourrait bien être que la plus grande partie des disputes roule plutôt sur la signification des mots que sur une différence réelle qui se trouve dans la manière de concevoir les choses , je m’avisai de demander à ces messieurs, qu’avant que de pousser plus loin cette dispute , ils voulussent premièrement examiner et établir entre eux ce que signifiait le mot liqueur, ils furent d’abord un peu surpris de cette proposition , et , s’ils eussent été moins polis , ils l'auraient peut-être regardée avec mépris , comme frivole et extravagante , puisqu'il n’y avait personne dans cette assemblée qui ne crût entendre parfaitement ce que signifiait le mot de liqueur, qui , je crois , n'est pas effectivement un des noms des substances le plus embarrassant. Quoi qu’il en soit , ils eurent la complaisance de céder à mes instances , et iis trouvèrent enfin , après avoir examiné la chose , que la signification de ce mot n'était pas si déterminée ni si certaine qu'ils l’avaient cru jusqu'alors, et qu'au contraire chacun d’eux le faisait signe d'une différente idée complexe. Ils virent par là que le fort de leur dispute roulait sur la signification de ce terme , et qu'ils convenaient tous à peu près de la même chose, savoir, que quelque matière fluide et subtile passait à travers les conduits des nerfii , quoiqu’il ne fût pas si facile de déterminer si cette matière devait porter le nom de liqueur ou nom : ce qui , bien considéré par chacun d’eux , fut jugé indigne d’être un sujet de dispute.

S 17. Exemple tiré du mol or.

J’aurai peut-être occasion de faire remarquer ailleurs que c’est de là que dépend la plus grande partie des disputes ou les hommes s'engagent avec tant de chaleur. Contentons-nous de considérer un peu plus exactement le mot or, que nous avons proposé ci-dessus , et nous verrons combien il est difficile d’en déterminer précisément la signification. Je crois que tout le monde s'accorde à lui faire signifier un corps d’un certain jaune brillant ; et comme c'est l’idée à laquelle les enfants ont attachée ce nom-là , l’cn-

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